‹ Lettres de Mlle de LespinasseChapitre 59 sur 128 · LETTRE LU. 1Q · texte numérisé non relu

LETTRE LU. 1Q

m*imposois la loi de ne pas me plaindre : mais cette conirainte m'était affreuse; enfin, cette manière d'aimer éloit di étrangère à mon âme, qu'elle en faisoit le tourment. Mon ami, je vous aimois trop, et pas assez; ainsi nous avons gagné tous les deux au changement qui est arrivé en moi : et ce n'est ni votre ouvrage, ni lemion. J'ai vu clairun moment, et dans moins d'une demi-heure, j'ai senti le dernier terme de la douleur, je me suis éteinte, et j'ai ressuscité; e» ce qui est inconcevable, c'est qu'en revenant à moi, je n'-* plus retrouvé que M. de Mora.... L'affaissement qui étoil ar rivé à mon cerveau en avoil effacé toute autre trace. Vous. mon ami, qui, un quart d'heure avant, remplissiez loi: le ma pensée, j'ai passé plus de vingt-quatre heures sans que . vous vous y soyez présenté une seule fois; et puis j'yi vu q e mon sentiment n'éloit plus qu'un souvenir. J'ai resté plusieurs jours sans retrouver la force de souffrir, ni d'aiiia r; et puis j'ai enfin repris ce degré déraison qui fait apprc'cirr tout à peu près à sa juste valeur, et qui me fait sentir que, 9\ je n'ai plus de plaisir à espérer, il me reste bien peu (!e malheur à craindre. J'ai retrouvé le calme, mais je ne m'y trompe point : c'est le calme de la mort; et dans quelque temps, si je vis, je pourrai dire comme cet homme qui vivoitseul depuis trente ans, et qui n'avoit lu quePlutarque; on lui demandoit comment il se trouvoit : Mais presque aussi heureux que si j'étois mort. Mon ami, voilà ma disposition : rien de ce que je vois, de ce que j'entends, ni de ce que je fais, ni de ce que j'ai à faire, ne peut animer mon Ame d'un mouvement d'intérêt; cette manière d'exister m'étoil tout à fait inconnue; il n'y a qu'une chose dans le mondt; qui me fasse du bien, c'est la musique : mais c'est un bien qu'un autre appelleroit douleur. Je voudrois entendre dix fois par jour cet air qui me déchire, et qui me fait jouir de tout ce que je regrette :

J'ai perdu mon Eurydice^ etc.

Je vais sans cesse à Orphée^ , et j'y suis seule. Mardi oncore, j'ai dit à mes amis que j'allois faire des visites, ot j'ai été m'enfermcr dans une loge. — En rentrant chez moi le Boir, j'ai trouvé un billet du comtefdeC....*, qui me diroil

i. La première représentation d'Orphée et Eurydice ^ o^iérBi de Moii:.os et de Gliick, avait eu lieu le 2 août 1774.

t. Probablement du comte de Grillon, Torl lié avec Guibcrt.

109 LfiTTREfl DB MADEM0I4SELX.S DE LfISPINASSB.

qu'il avdît eu une lettre de tous là veille. Je Tattendis le lendemain^ et je le trouvai heu rëûseoient chez madame Geoffrin. Il me lut votre lettré, vous y parlez de moi, et vous y revenez trois fois; cela est bien honnête, mais beau coup plus froid que si vous ne m'aviez pas nommée. Cepe/idant, mon ami, Je suis contente : c'est Justement comme je vous veux. Mon Dieul comment seroîs-je 'difficile, moi qui ne sais plus, qui ne peux plus aimer qu'ittec une raison et une mod(''ralîon que je n'avois Jamais connues?— J'ai vu M. T.ùrgot, je lui ai parlé de ce que vous craigniez sur les domaines. Um'a dit qu'il n*y avait point encore d^ parti pris sur cet article; que M. de BeauQlont>, intendant des tinanccsy s'en ^ccupoit, et qu'en attendant, les compagnies que M. l'abbé Terrai avoit crées pour cette besogne avoient défense d'agir. M. Turgot m'a ajouté que, dès qu'il seroit instruit par M. de Beaumont, il me dirpit s'il y avoit quelque chose de projeté ou d'arrêté sur les domaines; mais qu'en général il me.répondoit qu'il auroît un grand . respect pour les propriétés. Je ne m'en tins pas là : je dis votre affaire à M. de Vaines, et il 'me répondît nettement : Qu'il soit bien tranquille : le projet de l'abbé Terrai ne sera jamais exécuté par M. Turgot^ j'enréponds. Voilà, mon ami, les réponses de deux hommes qui doivent vous rassurer; et quoiqu'elles ne soient pas conformes, cependant cela veut dire, ce me semble, la môme chose. Je vous envoie l'arrôt dont je vous ai déjà parlé : je crains que votre intendant ne soitpas fort pressé de le répandre; et je joins à col arrêt une lettre de M. de Condorcel, que je trouve si bien, que je l'ai fait copier. Mon ami, ne me remerciez point du soin que j'ai de vous envoyer ce qui me fait plaisir : ce n'est pas pour vous, c'est pour vous en entendre parler ; car il me reste l)eaucoup de goût pour votre esprit : il est excellent et bien naturel. Adieu.

i. Jean-Louis Moreau, seigneur de Bcaumont, né le 28 octobre 1715, sueeessivemeut consei'lcr au Parlement en 1736, maître des requêtes en 1740, président au grand conseil en 1746, intendant de Poitiers (1747), de Franche- Comté (1750), de Flandre (1754), et enfin intendant des Gnances et concilier d'État en 1756. Il était neveu du contrôleur général Morcau de Sécbelles^ et gendre du fermier générai Grimod de La RcynièrA.

Vendredi, 23 septembre 1774.

Mon ami, je vous fais victime : je vous écris jusqu'à vous accabler. C'est la seule occupation qui me fasse croire que Je suis encore en vie ; et, quoique je pense que d'être tout à fait morte soit le meilleur état, cependant, en souffrant, je trouve oie la douceur à me tourner encore vers vous. Si vous ne m'entendez pas, vous m'écouterez du moins, vous me répondrez : car il est bien triste de n'avoir point do lettre de vous. V< ilà deux courriers de perdus, lundi et mercredi, et c'est moi qui me suis fait ce mal-là : car, sans m'aimer, vous auriez continué à m'écrire exactement. Eh! bon Dieu I à quel excùs j'ai été portée ! Je vous ai aimé et haï avec fureur : c'ctoit sans doute le dernier élan d'une âme qui alloit s'évanouir pour jamais: car, en honneur, je n'en ai plus e^ilendu parler, je ne sais ce qu'elle est devenue depuis. Je croyois que vous auriez écrit mercredi à M. d'Aiembert : en rentrant, mon premier mot fut de lui demander s'il n'avoit point eu de lettre, et il n'en savoit rien : car il a pour bonne habitude de n'ouvrir sas lettres que le lendemain matin. Je sus bientôt qu'il n'en avoit pas reçu de vous, et mon état de souffrance s'en augmenta d'une manière si sensible, que je fus obligée de prendre un calmant; et puis, à force de raison et de raisonnemens, j'en Tins, non pas à ne point m'en soucier, mais à ne m'en pas faire un tourment. — Pourquoi donc dites-vous que vous ne recevez qu'une fois la semaine des lettres, tandis qu'elles arrivent trois fois la semaine àParis?iMaisàquoice]a m'est-il bon, si vous ne m'écrivez point, si samedi je suis encore comme mercredi et lundi? Mais il n'y a que l'indifférence qui soit muette : si vous étiez mécontent, si mémo vous me haïssiez, vous devriez avoir du plaisir à me le dire. Enfin, mon ami, il faut que vous m'ayez condamnée si vous n'ave« pas besoin de me confondre.

Vous savez que M. de Muy se marie ces jours-ci avec madame de Sainl-Blancard, une chanoinessc d'Allemagno que vous avez peut-être connue pendant la guerre derniOro. On dit qu*elle est aimable, qu'elle a été jolie et qu'elle aiin-j

M. de Muy*. Ce mariage me donne bien bonne opinion de l'honnôlcté de M. de Muy: voilà un excellent emploi de saforluno.— M.lecomledeBroglieestà Ruffec*: est-ce bien loin de M:)iitauban?Jeserois fâchée que vous y allassiez ; il agitoroit voîrelôteetne vous donneroit aucun moyen pourmeneràbien es projets de fortune qu'il vous feroit concevoir. Mon ami, il faut arrtîler votre pensée, il faut voir beaucoup M. de M ly*. Il faut qu'il vous connoisse, et s'il a de l'esprit, il v)Lidra s'aider de vos lumières et de vos talens. Surtout ramenez M. votre père: sa présence vous sera utile, et d'ailleurs, si sa fortune est susceptible d'amélioration, il faut bien qu'il se montre : on ne va point chercher le mérite qui se cache. — J'applaudis fort à Thorreur que vous avez pour le séjour de la province : mais la campagne n'est pas la province : j'aimerois mieux le séjour d'un village, la compagnie des paysans, que la ville de Montauban et la bonne compagnie qui la compose. Mais, mon Dieu! au milieu de Paris, il y a tant de villes de provinces; il y a tant do sots, tant de faux importans; en tout, par tout le bon esl si rare, que je ne sais si ce n'est point un grand malheur que de l'avoir connu, et d'en avoir fait son pain quO' tidien. On pourroit dire de l'habitude de vivre avec des gens d'esprit et de mérite ce que M. de La Rochefoucauld diïuit de la cour: ils ne rendent point heureux, et ils empochent de se trouver bien ailleurs*; voilà précisément ce

1. .Mademoiselle de Blanckart, chinoiuesse de Neuss, &gée de 42 ans,etdont le mariage, qui avait été lougteinps retardé, eut lieu vers le 28 septembre 1774, Celle affection de la maiéchale du Muy pour son mari ne devait être que trop loi éprouvée par la mort de celui-ci l'année suivante. Marie-Antoinette écrivait à Marie-Thérèse, le 17 octobre 1775: • La mort du maréchal de Muy est affreuse, mais c'est suitout pour sa femme, qui est aimée de tout le monde pour fca douceur et soM honiiêlelé. Ma chère maman serait touchée de l'élat afTieui où elle est. Elle n'apprit qu'on taillait sou mari qu'en entendant ses cris; en entrant dans la chambro elle a tombée sur le seuil de la porte, où elle est restée |.(i,daut toute l'o, éralion qui a durée trente cinq minutes.. Ou craint que It m iifcliulo ne lui survive pas longtemps: c'est tout ce qu'elle désire, • (Arneth «1 G.'irroy. Corr. entre Marie-Thérèse et le comte de Mercy, l II, p. 384, il L'orr. de Madame du Deffand, II, p. 433.) Louis XVI, lui témoigna tout liT^'iiMe qu'il avait pour son n.ari, eu lui faisant un présent de noce de 10,000 hvi. .

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