iJôpailement de la Charente
0. Nicolas-Viclur de Folix, comie du Muy, minisire de la guerre depuis le 2Î j i.i 1 7 74, né en 171 i , il n.ourul le 10 ociubie i 775.
4 . Nous n'avons pas tiouvé celle niaxinie dans La Rorhefoucauld. Mademoi- \elie 'ÏQ Lespiuasse songeait sans doute à ce passage de La Bruyère : « La
LETTKE LUI. ^^,y]
que j'éprouve toitles les Tois que }e me trouve dân» une oulre société, — Mon aaii, devinée aï vous pouvcj; mais il faut iiue je vous dise que ce n'est point un bonheur, que cù n'est piîal un ptai?ir, que ce Q*est pas unîme utie consolation que d'ôtre aim«S mais fort aim6 par quelqu'un kjtï i peu, mais (n'-s-peu d'esprit. AIj l que je me hais de ne pou* voir aimer que ce qui est excellent t que je suîSLjlcvenue tlilficîîel Miiîs voyez si c'est ma faule; voyei quelle t^diinilion j'ai reçue. Madame du Duiïant (car pour Tesprit elit5 doit iïtre eit6('), leprésideul llénuult, l'abbé Bon', l'archevéquc de Toulouse, rarchevéque d'Aix^» M. Turgot, M. d*Alemberl, Tabbé de Boismont*, M. deMora, voilà les hrmimea qui m'ont appris a parler, à penser» et qui ont drtigné me compter pour quelque chose : le moyen aprùs cela que la iâte tourne d*(?tre aimée par.... l Majs, mon ami» cr(>ye«vous qu'on puisse aimer quand on n'a point, ou qu'on n'« que peu d'esprit ? Je vois bien que vous me croyez folle ou imbd^cne^ mais il n'importe. J'avois sur le cœur fout ce que je viens de vous dire. Bonsoir ; je garde une petitu place pour vous dire demaîo que je n'ai point eu de vus nouvelles, Mou ami^ pardonnez-le-moi, cela me paroJt impùesible.
Samedi, nprèt Ii poite*
Vous 61es malade» vous avei la fièvre* Ah! motj arar ce o'esl pas mon intérêt que cela réveille : c'est de l'effroi quo cela me. cause ; je crois que je potte malheur à ce quis î*;ume. Ob ! mon Uîeu I s'il me falloit craindre, s'il me fa î loi «eniir encore les alarmes et le désespoir qui ont consuma deui ans de ma vie^ pourquoi m'avez-vous erapt^chée de mourir! vous ne m'aimiez pas, et vous m'avez enchaloèol Si lundi je n'avois pas de vos nouvelles !..•.
Cour ne t^d pai coûtent ; elle empêche qu'on ne le soit ailleurt* » Catacthtt, eb. Vin, §8.
1. Kbiié Ihâologal d*Autiiiit quî prononçai en f 753 le poné^rlqua de «tlol LouîsUetdDU' A4So<Jéinîo rrançnlfie, et est auteur de la £.e(lr«; d'un A^mmi dumtmdt «ti sujet «îes Ijllte»* tiÉi eoafeshbo et de U ballô Unigi^nUmiy 1713, itt-lî.
ï, N'î.i'otn? Tliyr»M un ^^otsfjioul, prédicateur célèbre, De ys^n I7f s. r'tr^mfjn^ i<ï 1 Va5, mort le 29 (icccmbui 1780. •!>
ttdtr I' par le coaliaste de si.*&n;;rdnn:iji (ti
et de * > T ..u. -à,.,..,..» (i/m. da Marinoali l, IU,fa5.)U jv.-*. -
lieu là eoiuedte, et etoclUrt daus le rètc d« Crispin,
î'cJ LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINASSB.
Lundi, 20 septembre IT'/ft.
Mon ami, j'ai désiré hier toute la journée de vous écrire : mais la force m'a manqué. J'ai été dans un état de souffrance qui m'a ôté le pouvoir de parler et d*agir. Je ne puis plus manger : les mois de nourriture et de douleur sont de*" . venus synonymes pour moi. Mais c'est de vous que je veux parler; c'est de vous que je suis occupée, que je suis inquiète. Hélas ! je l'avois voulu croire I c'est encore une méprise : quoique je ne sois plus susceptible de plaisir et de bonheur, mon âme semble toute neuve pour la douleur, elle s'accroît de ce que vous souffrez. Je vous vois malade : j'ai à me reprocher de vous avoir causé quelques momens de tristesse : sans me flatler que vous attachiez un grand intérêt ni à mon sentiment, ni à moi, cependant j'ai pu troubler votre repos, et j'en suis désolée. j\Ion ami, c'est vous qui m'avez appris à affliger, à tourmenter ce que j'aimois. Ah! que j'en ai été* cruellement punie I si le ciel me rcscrvoit!.... Mais mon sang se glace, je mourrai avant. Cetle pensée est mille fois plus affreuse que ne le pourra jamais ûtre la mort la plus violente. Vous voudriez ne pas vous réveiller, et c'est vous, et c'est à moi que vous confiez ce dégoût de la vie. Que les mots qu'on m'écrivoit en mourant sunt diiïerens l « Tallois vous revoir, il faut mourir; « quelle affreuse destinée I mais vous m'avez aimé, et vous me « faites encore éprouver un sentiment doux. Je meurs pour (c vous, etc., etc. » Mon ami, je ne saurois tracer ces mois sans fondre en larmes; le sentiment qui les a dictés étoit le plus tondre et le (jIus passionné qui fut jamais; le malheur, Tabsence, la maladie, rien n'avoitpu ébranler ni refroidir cette âme de feu. Ah 1 j'ai pensé mourir hier en lisant une leltre de M. de Fuentes. Il me mande que sa douleur ne lui a pas encore permis de rien voir de ce qui fut ciier à son lils, qu'il conservera pour moi la plus tendre, 1(1 plus vive recounoissance dos preuves d'amitié que j'ai donm'os dans tous les temps à M. doMora..; quejele soutenois dans son malheur, et que toutcequeson fllsme devoit,il voudroit l'acquitter au prix de sa vie. Il ose, en son nom, au nom de ce fils qu'il pleure, me demander une grAce:
€*esl d'engager M. d'Alcmberl, qui fut son ami, à lui écrire une espace d'éloge funèbre* qui honorera la mémoire de son fils, qui fera sa consolation le peu de jours qui lui reste à vivre, qu'il lira à sa famille comme un monument honorable pour elle, et qui servira d'encouragemeiît à la vertu pour ses autres enfans. Et celte prière si louchante finit par des larmes . Oh! combien elle m'en a fait répandre! et je ne crains point de vous ennuyer en vous faisant un récit qui ne seroit pas froid dans un roman. Mon Dieul j'adore M. de Fuentes: il étoit digne d'avoir un tel fils. Quelle perte, en elfet, et pour lui et pour tout ce qui l'a aimé ! et cependant nous vivons tous! Son père, sa sœur et moi nous aurions été trop fortunés de mourir au môme instant qu'il nous a été enlevé. Ah I mon ami, plaignez-moi I ayez pitié de moi I vous seul dans la nature pouvez faire pénétrer quelques sentimens de douceur et de consolation dans une ûme mortellement blessoeT^le sens, votre présence auroit soulagé le poids dont je suis accablé : depuis que je ne vous vois plus, je suis égarée; mon Ame ne connoît plus que les excès, et vous en avez jugé par la violence que j'ai mise dans ma conduite avec vous. Mon ami, remettez-moi dans la bonne route. Soyez mon guide, si vous voulez que je vive. Ne m'abandonnez pas. Je n'ose plus vous dire : je vous aime; je n'en sais plus rien. Jugez-moi dans le trouble où je vis. Vous me connoissez mieux que je ne me connois moi-môme. Je ne sais si c'est vous ou la mort que j'implore : j'ai besoin d'ôtre secourue, d'ôtre délivrée du malheur qui me tue. — Mon ami, si je n'ai pas de vos nouvelles aujourd'hui, si je n'en sais pas au moins, je ne vois pas comment je pourrai attendre à mercredi. Quelle affreuse conformité les mercredis et les samedis! Jenevivois que pour arriver à ces deux Jours-là. Me voilà encore agitée, et dans la même attente. Mon Dieu 1 concevez-vous, pouvez-vous atteindre à tout ce que je sens, à tout ce que je souffre ?Groiroit-on jamais que j'aie pu connoî ( re le calme ï Eh bien, mon ami, il est vrai que j'ai vécu vingt-quatre heures séparée de votre pensée; et puis j'ai été bien des jours dans une apathie totale: je vivois, mais il me sembloit que j'étois à côté de moi. Je me souvenois d'avoir eu une âme' qui vous aimoit :je la voyois de loin, mais elle ne
!• Yoiv kV Appendice j là \e[lte de d'Alembert au comte de Fucntèi.
:* 119 LBTTRS$ PB MABItBIOISELLE DE LESPINA8SB.
m'animott plue. Hélas! si vous êtes malade, ou si vous étei
comme ce malheureux qm tCaime rten, vous ne m'en tendre»
pas; si ce langage ne va pas à l'ftme, il est mortellement
* ,- . flroid : ce sera à moi de vousi plaindre de la fatigue et de
P'-" * l'ennui que je TOUS aurai causés. Bonjour. Je ne fermerai
: ■ ina lettre qu'après l'arrivée du facteur. Au nom de Dieul
■ y^- - . faites que je n'aie pas besoin d'avoir recours à mon ami de
'p- : . la poste pour avoir mes lettres de meilleure heure. — Mon
• . * ami, ne prenez pas trop de quinquina : il fait mal à la
fî\'- poitrine, et quand il guérit trop vite la fièvre, on a presque
::, : toujours des obstructions; enfin, songez qu'il ne vous est
'. ' : pas libre de négliger votre santé : mon repos, ma ne en
V. ^ dépendent. Mon ami, dites-moi si je vous aime, vous devez
! vous y connoître; moi, je ne me connois plus à rien : par
exemple, dans ce moment-ci, je sens que je désire avec
passion de vos nouvelles; et je sens aussi mois d'une nui»
niùre active, que j'ai besoin de mourir. Je soutire ob la teib
aux pieds. Mon âme est exaltée et mon corps afi'aissé. De ce
manque d'accord résultent le malheur et presque la folie.
^ Mais il faut m'arréter. Adieu. Je voudroîs bien aller au-de«
vant du facteur.
Lundi, quatre heures.
Le facteur est arrivé. M. d'Alembert n'a point de lettres, <5t cependant le courrier de Monlauban arrive lundi, mercredi et samedi. Mon ami, je suis bien malheureuse : ou vous êtes bien malade, ou vous êtes bien cruel de me laisser dans cette inquiétude. Vous savez si ma santé, si mon^ étal peuvent supporter une augmentation de trouble et de douleur. Ah 1 mon Dieu ! que faire, que devenir d'ici à mercredi I Je vais envoyer chez le chevalier d'Aguesseau.
lETTRE LV
Vendredi au loir, 30 septembre 1774.
Mon ami, vous m'avez empêchée de mourir, et vous me tuez en. me laissant dans une inquiétude qui bouleverse mon ûme. Je n'ai point eu de vos nouvelles mercredi, le chevalier d'Aguesseau non plus; et il a été chez toutes les
LETTUE LV.
personnes ijuî auroicnl pu en avoir. Ah! mon Dieu t que je me connoisïois peu ! que je vous disoîsmal^ loieiquejc \oiië assuroîs que mon flme était fermée au bonh^'ur, au plaîBÎrî qu*ello ne connuîtroil plus de griind malUeur, et que je ii*avois plus rien à craindre 1 Hélas l jo ne respire pas depuis mercre'îî. Je voiii vois malade; j'ai une secrète lerreur qui m'effraie, Ouelle aiTreuse disposilioQ vous me laites retrouver 1 ce mercredij ce samedi^ ces b'jrrîbles jours qui ont fait l'espoir et le dése,<poir de ma ^'ie deux ans de suite l Mais seriez-vous assez m.il pour ou* Mier que vous (Hes aimd avec passion? et si vous vous en ^tcs souvenu, comment avez-vous manqué de me faire dnuner de vos nouvelles? ne saviez- vous pas que c*étoit livrer raoD âme à une douleur njorlelle iiuo de me faire craindre pour vous? Mou urai, si vous avez pu m^éviter ce. que je souiFre, vous êtes bien coupable; el il me semble qu*un pareil tort devroil bien me guérir; mais, mon Dieu» esl-on libre? Puis-je me calmer, me rerroidir, selon ma volODlt* et mt'Sme d'aprùs la vOlre? Ah î je ne puis que voUB aimer el soutTrir i voilà le mouvement, le souliment de ^mon cœur; je ne puis rarriîternirexciler, tnaisjevoudrnis tiourir. — J'ai des penscVîs qui soûl un poison aclifj mais îl n'est pas encore assez prompK Si j'apprends demain que voua êtes bien malade, et si je u'apprenuis rien, j'aurois Irnp vécu. Non, cela est impossible, vous aurei pensé à moi, j'attends done^mais c'est eu tremblant; c'est avec une impatience qui n*a JLimais été sentie que par une âme aussi passionnée que malheureuse. Oh I Dfdcrot a raison ; il n'y a que les malheureux qui sachent aimer. Mais, mou ami, cela ne vous soulage pas si vous soutTrez; et lorsque vous ^les calme, vous n'y allachci pas grand prix. Eh bieuî je vous aime, cl je n'ai pas besoin de votre sentiment pour que mon cœur se donne, s'abandonne à vous.
Tout ce que Tabbé Terrai avoit fail, ou projeté de faire Bur les domaines, est comme non avenu : loul a été détruîl, cassé, annulé; en un mol, vous devez ôlre aussi tranquille iur la [U'opriété de M. votre père que vous reliez il y a dir ans. C'est M. Turgot qui me Ta assuré hier, qui m'n. dcmnndé de vos nouvclbs, el qu! s'est reproehé de n'avoir pas <^ncore eu une minute pour répondre aux per- «onncs â qui il ne pouvait se ré&oudre d'écrire des lettre* de bureau» — M. de Vainei m'a cJiargée de le rappeler à
votre souvonir; îl est vraiment écrasé par son travail : ils ont tanl à réparer, tantà prévoir, qu'ils n'ont pas le moment de respirer. L'abbé Terrai a eu ordre de reporter au trésor royal les cent -mille écus qu'il avoit pris par anticipation sur le bail des formes; et M. Turgot a déclaré qu'il ne vouloit point des cinquante mille francs qui lui revenoient de droit cbaque année sur cette partiel- il se réduit sur tout; cela donne; après cela, le courage de faire des réformes sur les places qui dépendent de lui. C'est un homme excellent ; et s'il peut resler en place, il deviendra l'idole de la nation : il est fanatique du bien public, et il s'y emploie de toute sa force.
Samedi, après le facteur.
Je fus interrompue. Je reçois votre lettre, mon ami ; vous vous portez bien : en voilà assez pour vivre. Au moins j'espère que vous ne serez pas sérieusement malade, et je respire. Ilélas ! Je ne sais plus vous répondre. Les secousses que vous donnez à mon âme sont trop violentes pour trouver des mots. Mon ami, tout ce que je puis vous dire, c'est que votre lettre est charmante par le ton de douceur et de confiance qui y règne : elle est honnête et vraie comme votre ûmc; et si elle ne répondoit pas à la mienne sur tous les points, ce ne seroit pas votre faute, et je n'ai pas à nie plaindre. Hélas non! je suis contente de vous; mais je dirai comme Phèdre :
J'ai pris la vie en haine et ma flamme en horreur'.
Ohl si VOUS saviez combien je me déleste, combien j'en ai sujet I La vérité est dans mon cœur, et il arrive que j'ai encore à me reprocher d'usurper l'estime et les sentimens qu'on m'accorde. Tous ces temps-ci, je suis tombée dans un ci. il qui a alarmé mes amis : ils en font honneur
1. Ce li.-il .i\ lit élô concédé pour dix années, le l*'"jaiivier 1774, moyennant 135 millioi.s. I 11' contrôleur général, alors l'althé Torray, avait roc i, selon l'usage, un \>'j. -..t'-vin (le 300,000 livres, à raison de oO.uuOpour chaque année. Ce pot-dc- \'. - aioutait aux 142,000 livres qui formaient aUrs le Iraitcment annuel t'n < .,:itii',i, ur {lénéral. Voir P. Clément et a. Lemoiiit-, M dt Silhouette et les ({■-ntu-.-.- f'iini<'rs (jénéraux^ 1S72, p. 203. (Vest donc à 142,000 livres que se r.^d ^ .i i rnrgot Qnanl aux 300,000 livres ain>i rendues au trésor, elles furent «iisu- l>: c s aux cures de Paris • pour former les avances «l'un travail de filature <'l .• iii('<»t dont les ouvrages seraient vendus et dont le prix rcnoufellerciii :n!.>i if l'onds » (J/<fm. sur la vie de Turgot, 2* partie p. 34).
2, Pheire, acte 1, se. III.
au sentiment de la perle que j'ai faite, tandis que c'est l'alarme que vous m'avez causée qui a fait diversion aux regrets qui me déchirent. Quoi I en mourant de douleur je suis indigne des senlimeas que j'inspire 1 concevez-vous toute l'horreur de ma situation? Croyez-vous qu'il soit dans la. nature de la supporter longtemps? Où trouver du courage contre une pareille douleur, à qui la faire partager? Qui est-ce qui pourroit compatir à tant d'horreur? Eh bien! je me dis, je le sens, et je ne me trompe point : si M. de Mora pouvoit revivre, il m'entendroit, il m'aimeroit, et je n'aurois plus ni remords, ni malheur. Ah! ce sentiment doit vous faire voir tout ce que j'ai perdu. Mon ami, pourquoi ne m'avez-vous pas écrit les deux derniers courriers? Pourquoi ne me dites-vous pas : Je réponds à votre lettre de telle date? Il faut s'entendre, et une tôte troublée a besoin qu'on la ménage. Mon ami, regardez-moi comme atteinte d'une maladie mortelle ; et ayez pour moi les soins, la foiblesse qu'on a pour les mourans : cela ne tirera pas à conséquence pour votre bonheur. Je m'engage par ce qu'il y a de plus sacré pour moi, par la mémoire de M. de Mora, de ne jamais vous troubler, de ne jamais rien exiger; et d'après votre lettre, qui est telle que mon cœur vous en remercie, vous ne pouvez plus me tromper; je ne peux jamais me plaindre : et si je m'affligeois, vous seriez assez sensible pour m'entendre sans imporlunité. Adieu. Je ne vous réponds pas : dans la confusion de mes pensées, dans le trouble où je suis, je ne sens qu'une chose : je vis et j'ai perdu ce qui m'aimoitl Mon ami, si cela ne vous contraint pas, écrivez-moi tous les courriers : j'en ai besoin. Adieu.
Lundi, 8 octobre 1774
Ah I mon ami, que j'ai mal à l'âme 1 je n'ai plus de mots, je n'ai que des cris. J'ai lu, j'ai relu, je lirai cent fois volro lettre. Ahl mon ami, que de biens et do maux réunis-l quel plaisir mêlé a la plus cruelle amertume! Cctltî lecture a augmenté et redoublé toutes les agitations d»^ mou cœur; je ne puis plus me calmer. Vous avez ravi et déchiré
lia LHTTKieS X»B MADEMOISELLE BB LSSPtNÂSfiS.
iDan dîne tour H tour; jamais Je ne vous aï trouvé plus a{< mrihk, plus dîgne û'ùlva. aimé; cl jamais je n*aî élé péné« Ij ue d'une douleur plus profonde, plus aiguë, plus aaiôre poi' le souvenir de Al. de Alora. Oui, j'en mouroîs ; mon cœiir étoit opprîmt\ j'élois dans régaremcnt la nuit dernière; un clât aussi violent doit m'anéantir, ou me rendr<^ folle. Ik'lasl je ne crains ni Tun ni Tautre : si je vou8 aimois moin^, si mes regrets m'eloieol moins cliers, ave quel délire, avec quel transport je me délivreroîs de îa vîi qui m'accable I Abl jamais, jamais aucune créature ù% \Lxn d.ms celle torture el ce désespoir. Mon ami, uou raisons du poison du seul bien qui soit dans la nalurc, du seul bien que les hommes n'ont pu gâter, ni corrompre. Tout le ra€>nde est apprécié et payé par Targent : la c^^ndération, le bonbeur, familuT, la verlaïh?me, tout cela eal acheté, payt5, jugé su poids de l'or; il n'y a qu*une seule cbose qui soit au-dessus de Topinion, qui soit restée sans lâche comme le soleil, el qui en ait la chaleur^ qui vivilîe l'itmL^, qui l'éclairé* qui la soutient, qui la rend plus forte, plus grande* Ah 1 mon ami, aî-je besoin de nommer ce prissent de la nature? mais quand il ne fait pas le bonheur de rame qu*il remplit, il faut mourir. Ohl oui, il falloît mourir, j'en avois besoin, j'y ct-dois î que vous avez été cruelï EIi l que vouliez-vous faire des jours que vous sauvicz? les remplir de trouble et de larmes! aJLtuter au malheur le plus affreux le tourment du remords ï me faire d(5 le s ter tous les ins!aas de ma vie! el cependant m'y liei par un intérêt qui dévore mon cœur, qui, vingt fois pai jour, se présente à ma pensée comme un crime l Ahl mon Oieul je suis coupable, et le ciel m'est témoin que rien uô fut plus cher à mon cœur qao la vertu ; el ce n*osl pas voua qui m*avez égarée! Quoiï vous crovez que c'est moi smiii qui me suis précipitée dans l'abîme? Je ne puis donc vou» imputer ni mes fautes, ni mon malheur, AU! j'ai voulu le expier, j'ai vu le terme de mes maux; eu vous haïssant J'étois plus forte que la mort. Par quelle fatalité» pourquo voua ai je retrouvé? Pourquoi la crainte qut3 j'ai eue que fous ne fussiez malade a-telIe amolli mon flme ? Enfin, pourquoi me déchirez-vous et me consolez- vous tout à la fois? Pourquoi ce mélsnge funeste de plaisir et de douleur, do l»aume et do poison ? Tout cela agit avec trop de violence lur une âme que la passion et le malheur ont exaltée; tout
LETTRE LVi,
cek achève de défruire une mncMne épuisée par la maladie r el le manque de soaimeil. Ilt5lasî je vous le disois, daus rt'XCf^s de aies maux ; Je ne sais si c'est vous, ou la mort que j'implore; c'est par vous, ou par elle que jii doii? ^Irû Ifioulapée, ou guérie pour jamaîà : loute la nulnre ne peut [plusrieD pour moi. Hélas ï me reste-t-il un vœuj un flé?irt I un regret, une pensée dont vous et iM. de Mora tie soyex [robjcl? Mou ami, j*ai cru mon âme oleiole; je vous lo dîsois, et je trmnois de la douceur dans le repos. Mais, mon Dieu' que cette dispoiilion étoit lugitivcï elle ne tenoit qu'iV l'effet de Topium prolongé. VM bien^ je reirouverat la raison, I ou je la perdrai tout A fait : mais, dites-moi, comment estil possible que je ne vous aïe pas encore parlé de vous; que ( jo ne vous aie pas dit que je ci ai ns le retour de la (lèvre; que I J'espère avoir de vos HouveileAaijjourd^huij puisque la poste arnvo? Si je n'en ai pas, je no tous arcuocrai point. mai« I je souffrirai jusqu'à mercredi. Adieu, mon ami. Votre bonté, ' votre douceur* votre vérité out penéiré mon cœur de tendresse et de sensibilité.
Lundi tu loir.
l'ai eu un mot de vous, rien qu^un motf mais il me dît
' que vous êtes sans fièvre, el cela me tranquillise. Mais vous
^^tes inquiet de madcmoîselle votre sœur; je le suis aussi :
I je suis si près de tout ce qui vous toucbeî lit moi aussi, j'ai
^la lièvre; 1 accès de douleur de celie^uuit a alléré mon sang
I el mon pouls : mais ne soyez poiot inquiet, la mort n'ar-
I ri*a jamais si à propos; les malheureux ne meurent point,
[et ils sont trop loibles, Irop Idches quand ils airaenl pour
^ ttcbever de se tuer* Je vivrai, je souffrirai, j'ulleuiJrai, non
pas bj bimlieur, non pas le plaisir, quoi dune/ Mou ami,
c'est ix vous que je parle : répondez-moi, — Voyoz ai vous
d'ôIcs itik^ iV une clou rderie qui peut ôtre dangereuse î vous
m'écrivez, el vous ne cacbclez pas votre lettre; et pour que
vous n*eD doutiez pas, je vous envoie votre envi^loppe. —
I Le papa» est mori, el d'une maladie qui donne d affreux
I soupçons. Coutoir, mou auii. J'ai la tète pesante, je souffle
phuï que de coutume ; mais j*ai de vos nouvelles, voilà l*im-
I portant. — Je $uis danâ une disposition bien bîîiarre :
L Laurent GangAnutll, oé en 1705, pfo B4tu& le nom de Clément îtV ta \ |T60, murt k' tt siiplrmbre 1774, fl a»l l^anluor ito Is huWc »|ii^ lo i* juîa 1773, riu|*prhna l'ordre dci Jés^tûtCf , Ua taui biuii couiui i\u il ayûU étâ empuiâouuét
depuis douze heures, mes yeuximc représentent loujoutw le mÔQie objet, soit que je les aie ouverts ou fermt^s : cet objet que je chéris» que j'ai adoré, me pénètre d'eiïroi. Dana ce moment même, il est là ; ce que je touche, ce que j'écris, ne m'est pas plus sensible, plus présent; mais pourquoi ai-je peur? pourquoi ce trouble? Ah! si c'étoitl...
Mercredi, 5 octobre 1774.
Mon ami, je n'ai point de vos nouvollos; j'en altendois. Hélas I j'éprouve que Vùme qui espère le moins est encore trompée, et que la télé la moins susceptible d'illusion s'en forme encore beaucoup trop. Pardon, mon ami : le besoin que j'ai de vous fait que j'y compte trop ; il faudroit aussi me corriger de cette erreur. Je suis malade, et dans un état de souffrance inexprimable ; toute espèce de nourriture me fait un mal égal. Mon médecin en conclut qu'il se forme un embarras au py/ore; je ne connoissois pas cetétrangemot: mais on est à la torture quand cette porle veut se fermer. Je prends de laciguè : si elle pou voit être i)réparée comme celle de Socrate, que je la prendrois avec plaisir! Elle me guériroit de cette maladie si lente et si cruelle qu'on nomme la vie. Vous me faites mal, mon ami; vous me rendez la mort nécessaire, et vous me retenez à la vie. Que de foiblcsse! que d'inconséquence! Oui, je me juge bien; mais je languis, je retarde : et je le sens, il arrivera un jour, un moment où j'aurai un repentir bien amer d'avoir tant difTéré. En effet, si je jette les yeux sur le passé, je vois que j'aurois été trop heureuse que le terme de ma vie fût venu le mercredi premier juin. Mon Dieu! que de douleur, que de mauv j'aurois évités! Oui, je frémis, en pensant que je ne puis m'en prendre qu'à vous de tout ce que j'ai souffert depuis ce jour funeste. Que vous fûtes mal inspiré! ma mort n'eût pas été un malheur pour vous; dansle momentoùje vous parle, vous n'en conserveriez aucun souvenir: et au lieu de cet oubli qui vous laisseroit jouir du repos et du plaisir, je vous accable do mes maux, je fais peser le poids de ma vie sur voire tima-
Ah! Je la connois bien cette âme sensible, forte et vertueuse : elle seroit capable de faire un grand sacrifice pour soulager le malheur; mais il est hors de votre caractère de le soigner, de l'adoucir, de 1§ calmer. Tout ce qui est de suite vous est impossible ; votre cœur est passionné, mais il ne connoît pas la tendresse. La passion ne va que par soubresauts : elle a des actes, des mouvemens; la tendresse a des soins, elle aide, elle console; elle auroit écnt tous les courriers, parce qu'elle se seroit occupée des besoins d'une ftme souffrante. Non. je ne vous fais point des reproches, ils sont inutiles ou affligeans. Eh I combien je serois désolée de vous donner un moment de peine! — Mon ami, j'avois besoin de savoir si votre fiôvre n'étoit point revenue, et si celle de mademoiselle votre sœur s'étoit calmée. En vous écrivant la dernière fois, j'avois le délire, Je crois : j'eus une fièvre ardente toute la nuit, elle m*a quittée, et en me quittant elle a effacé l'image qui me déroboit tout autre objet; mais je ne conçois pas pourquoi elle portoit l'effroi dans mon Ame. Ah ! si je pouvois cependant racheter sa vie pour une heure seulement! il n'y a point de supplice que je n'eusse la force de braver; et je dirois :
La oiorl et les enfers parofssent devant moi : Ramire, avec transport j'y descendrois pour toi **
Mais, mon ami, ce n'est point tout cela que je vouloisvouB dire, je suis troublée, je ne puis continuer. Adieu.
Samedi, à minuit.
Avant tout, je veux vous dire que votre encre est blanche comme le papier, et aujourd'hui cela m'a vraiment impatientée. Je m'étois fait apporter votre lettre chez M Turgot, où je dînois avec vingt personnes; on me l'a remise à table : j'avois à côté de moi l'archevêque d'Aix >, et de l'autre côté le curieux abbé M.. .8. J'ai ouvert ma let-
f. Zulimet tragédie de Voltaire, acte II, se. 5.
2. Jean-dc-Dieu-Kaymoud de Cucé de floisgelin, né en 1782, archevêque d'Aix en 4 770, successeur de l'abbé de Voisenon à l'Académie française le t9 février 17 76, mort en 1804, beau-frère delà comtesse de fioisgclin, née Boufilerg-Remiencourt, sœur du chevalier de Boufflers, et nièce du prince de Beautau.
3 . Probablement Tabbé Morellet, t/èi'lié avec mademoiselle de Leapinusc et avec Turgot.
Iresûus la table, et à peiae pouvois-je \oJr qu'il y avoit du noir sur du blanc, et l'abbé fi»ïî>oU la irn^me retiiaïque. Madame de Boufflers, qui étoil auprès de TarcbevCque d'Aix, dcmandoil co qui m occupoiL « Souvenez-ious du lieu t( oii nous $omm<êf et vous serez au fait de ce que je ta, — « Utt mt^moire sans doute pour M* Targol? — Eh oui, ju&k « ment, madame, et je venx le Ure avant que tle k lut don^ u ufT* » Eti elîel^ a va ni que de rentrer dnns le cabinet, j'uvûîs lu voire lelfre, et j'y vais répoudre; mais ce sera à la hato, parce qne Je meurs de fatigue du tour de force que j'ai fait aujourd'hui. J'ai vu cent personnes : et comme votre lettre m'avoil fait du bien â Tâme, j*ui parlL', j'ai ou- Llié que j'étois morte, et je me suis vraiment l'tejiue. A la \éritc, j'ai eu de grands succès^ parce que j'ai Men fait vâ* loir les agrém^eôs et Tespril des personnes avec qui j'étoîs; et c'est à vous, mon ami, Ix qui ils ont dû ce pasàe-lempa 61 doux pour leur amour-propre. Le mien ne a^enivre poLnl de V08 louanges : je vous répondrai comme Couci :
JLimez-moi^ prince, au lieu lîe me Jauer '«
Mon ami, gnrdez-vous à jamais d*avoir la bonté de prendre le soin de faire valoir mon bien, de faire l'étalage de mes riche&i^és ; jamais je ne me suis trouvée si pauvre» si ruinée, si misérable; en appréciant ce que j*ai, en me luU fanl voir mes ressources» vous me démontrez que tout v^i perdu, il ne me reste plus qu'un uioyerij et il y a longtemps que je le preisens^ que Je le crois même nécessaire : t'est de faire une ù2nqucrQn(e sèche; mais je me conduis conune cela ^e pratiqnn : je ditîc're, je remets» je rae berce d'cspérancesj de chimères; je tes juge telles, et cela cependant me ïOuIiiTit un peu : mois vous détruisez loul par VborrU ble énunjéralion que vous me faites l Ah î quel déplorable inventaire I bï loul autre que vous s'étoit avisé de vouloir me consoler, et me rattachera la vie par ces désespérante» consolations, j*aurois répondu comme Agnès :
nur&ceiivec un mot en Tera plus cjue vous';
el c'est Hoiace qui me parle ! Oh î mon ami, mon amo en
|. Adètafdt du Outtclin, IragMic do Voltaire, acle It, se, 7, t. Moli&rc • dit i
&0£iC« aree daos noU ea ferait ptoi qtta vogt.
iL*£cQt€ *ié9 Femmcr, «Lie T, a«. Ë.)
reste abîmée. Que n*inventez-vous point pour me tourmenter? Je serai, diies-vous, garantie, soutenue, défendue, etc., etc. Eh bien, je n'ai rien ét<5 de tout cela; si vons mettez votre amitié à ce prix, je n'y prétends plus : j'ai été inconséquente, foiblc, maliieureuse, bien malheureuse. JVi craint pour vous, et j'ai été égarée; j'ai eu tort sans doule, et c'est un mal de plus que de le reconnoîlre. Je n'ai pas un mouvement, je ne vous dis pas un mot qui ne me causent un regret ou un repentir. Mon ami, je dovrois voua haïr. Hélas I qu'il y a longtemps que je ne fais plus ce que je dois, ce que je veux I je me hais, je me condamne, et je vous aime.
ETTRE LVIII
Ce dimaDche.au soir, 9 octobre 1774.
Mon ami, j'ai relu votre lettre deux fois; et l'impression totale que j'en reçois, c'est que vous êtes bien aimable, et qu'il est bien plus aisé de ne point vous aimer du tout que de vous aimer modérément. Faites le commentaire de cola, non pas avec votre esprit; ce n'est pas à lui que je parle. Mon ami, si je voulois, je m'arrôterois à quelques mots d« votre lettre, ils m'ont fait mal.
Ah I tout agite une âme aux maux accoutumée ^
Du moins, si je pouvois dire comme Bayard :
Si mon ami m'afflige, il essuiera mes larmes '1
Vous me parlez de mon courage, de mes ressources, de l'emploi de mon temps, de celui de mon Ame, de maniria à me faire mourir de honte et de regret de vous avoir ]ais^o voir toute ma foiblesse : eh bieni elle éloit dans mon ânit», et aucun de ses mouvemens ne peut plus vous être caché. Quand elle a été animée par la haine, je vous l'ai bien fait voir; est-ce donc que je ne pouvois me permettre que de haïr? Mon ami, en relisant la récapitulation que vous me faites de tout ce qu'il y a au monde qui puisse m'em: 0chcr de me perdre, j'ai fini par en rire, parce que cela m'a
|. le Connétable de Bourbon ^ acte 1, se. 2. 2. le Connétable de BourboUf acte i, se. 2.
rappelé un mol du président Hénault*, qui est joli. Dans une certaine époque de sa vie, il crut que, pour ajojter t sa considération, il falloit qu'il devînt dévot ; il fit une confession générale, et il mandoit après à M. d'Argenson, son ami : Jamais on ne se trouve si riche que lorsqu'on déménage. Mon ami, vous m'avez fait éprouver le sentiment contraire; mon cœur en a tressailli, etj'auroispu dire:
ciel! je reste seule en runivers entier^.
Mon ami, je vous elle à vous-même: vous m'êtes plu» présent, que Racine, et il me semble que mon sentiment prend de la force en employant vos expressions; mais j'ai mille riens à vous dire : il faut détourner ma pensée d'un intérêt aussi triste que profond. — Je dînerai demain chez la duchesse d'AnvilIe*. Mon ami, j'aime celle maison :. c'en est une de plus où je pourrai vous voir : vous vivrez pour ce que vous aimez et pour le monde tous les soirs; mais ne dînerez-vous pas souvent avec moi? Gela vous fera vivre dans la société des gens qui sont le plus à votre Ion. Les bêtes elles sols ne se mettent guère en mouvement que sur les cinq ou six heures; c'est alors que je reviens au coin démon feu ; j'y trouve presque toujour?^ sinon ce que j'aurois choisi, du moins ce que je n'éviterois pas. — (Comment ne vous ai-je pas encore dit que je suis pressée, sollicitée d'aller rétablir ma santé chez milord Shelburne*? C'est un homme d'esprit; c'est le chef du parti de l'opposition; c'étoit l'ami de Sterne ; il adore ses ouvrages. Voyez s'il ne doit pas avoir le plus grand attrait pour moi, et si je ne dois pas être fort ébranlée par sa prière obligeante Convenez que, si vous aviez su cette
1. Elle l'avail conuu chez madame Du Deffant, dont il était plus que Taini^ Ké eu t68r",, inorl en 1770.