‹ Lettres de Mlle de LespinasseChapitre 63 sur 128 · Le chevalier d'Aguesseaii · texte numérisé non relu

Le chevalier d'Aguesseaii

148 LETTRES DB WADiCMOlSEII.K DE LKSPINASSl.

Il aime tant la raison; en un mot, il est. si bien jjrrflnf^ «iif lont, qu'une fois j'ai pensé me méprendre eo ^n narfsny pj en lui t^crivant, et j'allois prononcer ou écrire le ctier^V.'iv Grandis'.on * : mais c'étoitsans envier le sor;. /îe Ctcme^Mn^, ni de miss G***. — Vous savez que le couile. ''e iJiwt»'^ commande à Metz, à la place de M. de Contions*. Ttfon am), vn homme d'espint le voilà, mais je voudrois bien qn 11 vous fût ulile, à vous qui n'avez pas son^.psprit. — A propos d'esprit, je veux vous dire un mot de Ta Czarine à V)idorot. ih disputoient souvent; un jour que la dispute s'anima piu:< forl, la Czarine s'arrôta, en disant : «Noos voilà trop échanff<îs pour avoir raison; vous avez la tôle vive, moi je lai chaude, nous ne sauiions plus ce que nous dirions. — Avec celte difft^ronco, dit Diderot, que vous pourriez dire tout ce qu'il vousî plairoit, sans inconvénient, et que moi je pourpois manquer... — Eh, fi donc! reprit la Cznrino, est-ce qu'il y a quelque différence entre les hommes? » Mon ami, voyez, lisez bien, et ne soyez pas aussi hôte que M. d'Alcmbert, qui n'a vu à cela que la différence de sixe, tandis que cela n'est charmant qu'autant que c'est une souveraine qui parle à un philosophe, — Une autre fois, elle lui disoit : « Je vous vois quelquefois âgé de cent ans, et souvent aussi je \0U3 vois un enfant de douze.» Mon ami, cela est doux, cela est joli, et cola peint Diderot. Si vous aimiez un peu plus les cnfans, je vous dirois que je ci'ois avoir ob?orvé que ce qui ; laîl à un certain pointa t iijours quelque analogie avec eux : ils ont tant de grâces, tant de moelleux, tant de naturel ! lùifin. Arlequin est un coinposé du cluit et de !'enlant, et j imais y eut-il plus de grAcc? — Savez-vous ce qui me fâche do ce paquet qui courut aprôs vous? c'est que vous recevrez trop tard le pardon que je vous deuiandois pour vous avoir accusé injustement; c'étoit la poste qui éloil coupable, et, malgré moi, j'ai été coinj;lice. Mais est-ce vous ou la poste qui avez tort cette fois-ci? Vous me dites : Je reponds à vos le'tres du 9 et du 14. — Pourquoi èautez-vous à pieds joints sur le 1 1, qui étoit un mardi ? J'ai écrit tous les courriers deouis celle époque où j'ctois folle et de la

1. Héros du roman de Richardson paru en 17 53, et traduit par l'aLLé Pre- TOslen 1755, et par Monod eu 1756.

î. Louis de Conflans, n^arquis d'Armonlicres, né le 27 ïév. ier 1711, niai échht 4e France en 1 759, commandant en second et lieutenanl-gônéral au pays M-ssin, ■lort le 18 janvier 1774. La charmante marquise de Coiyny était sa petile-ûUt,

LETTRE LXIX. Il9

tolie \é plus funeste. — Mon ami, vous manquez un grand )our, Celui de la rentrc^e du parlement*. Oh! les curieux se promeiteut de grands plaisirs; les gens sages comme moi ne s occupent pas de ce premier moment : ce sont les suites, . ce soûl les conséquence» de cet événement qui sont d'un' grand intérêt. Il s'agit de savoir si ce sont de- juges ou des lyrans qu'on va remettre sur les fleurs de lys. — Ah ! pourquoi ne pari é-je pas d'Orp/iêe au chevalier*? Mon ami, par la raison qu'il seroit barbare deoarler de couleurs aux Quinze- Vingts. Adieu.

Lundi, onze heures du soir, 7 norerobre I774*

Mon ami, il me semble que vous avez des droits sur tous les mouveraens et sur tous les senlimens de mon Ame. Je vous dois compte de toutes mes pensées; je ne crois m'en assurer la propriété qu'en vous les communiquant : écoutezmoi donc, et jugez mon jugement, ou plutôt mon instinct; car je n'ai que cela pour. les choses d'esprit, de goûl et d'art. Oui, mon ami, l'académie de Marseille n'a fait que justice en couronnant M. de ChamPort. Ah ! mon Dieu 1 à quelle distance me paroît l'éloge qui m'avoit fait beaucoup de plaisir, et qui m'en fera en/ore! Que celui-ci est riche, qu'il est plein d'esprit, et de tous les genres d'esprit, de la finesse, delà forie, de l'élévation, de la philosophie! que le style 'en est vif, animé et rapide, qu'il est rempli d'expressions tieurc'jïesl que le ton, que le tour en est original! Rn un mot, j*ôn suis vraiment charmée, et je le suis au point que, si je ne craiguois de gâter votre plaisir, je vous en citerois dix traits plus piquans les uns que les autres. Mon ami, je vous recommande la page 44. Dites-moi, me trompéje? n'esl-elle pas remplie' de la sensibilité la plus exquiee? n'a-l-il pas ennobli les bienfaits et la reconnoissance? xN'oxprime-t-il pas tous les sentimens qu'une âme sensible, élevée et passionnée aimeroit à éprouver et à inspirer'?

!• Le samedi 12 novembre, en présence du roi.

î. Probablement io chevalier de Ghastellux, qui tenait contre Gluck, et qu«

■%dame dcGenlis arpulic tun barbare d en musique. (<T/f'motrf 5, t. IX, p. h3 J

I. Voici cette page qui nous semble un peu au-desFOUs de l'enlhousiasuii

RnfîTi.mon nniij j*en suiî^sÎ contenir, que je voT^rois «yn'î

vous Vcijssiez fnri; et cependant je çnis cciittîne crnc \ons fieriez mieux encme : vons iriez pltislianU et vous n'nnrlc* p;is ees dt'fauls. Maïs prononcez vile : ai*jii hop frenttiofj- Biaème? du moins il ne m'a pas ùiù commuuiqué; )e u*ai va ni entendu personne. J'ai jeçu cet éloge à ncuT heures^ Je moui'ois d'impatience d^Ôtte seule : je l'ai lu, el je vous n*nds ma première impi^ession, au risque que vous ne me trouviez pas le sens commun. — Mais, mon ami, que rien ne "VOUS dégoûte de me lire ce que vous lailes; que Je sais la servante de Molière, Je ne discuterai rien; mais je sentirai tout. — Oh I qu'il y a de goût et d'esprit à avoir resserré votre sujet* Dans la plus excellente iragédie, î) y a des longueurs et de la iangueur. Vous aurez évité ces deux défauts; tout sera plein de chaleur et d'intérêt : on sera toujours soutenu par le sujet et Taction de la pièce. L'esprit de racteur ne paroî Ira Jamais, cl Pâme el le génie de M, de Guibcrt rempliront et animeront tout. — Mon ami, pourqnoî cù serment de ne pas me hre tout de suite et .5ur-lechamp ce que Je voudrois déjft sentir et connoîtret Est-ce que les GvacquêB ne sont pa» de vous? est-ce que ce qui tous anime n*esl naa ce awe je voudrais eutendre et penser

qi.' " '■':■'-■■ V '^ "■■'-' r- i[;Dsse :« Leiyouxs'-r-''-'--:. -.- — r^-ui '■^ .'-■ qulj dûriè uci m j

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pf«iBriiilc séiiuriiii, Irùute sa sùretij! \Ut\\% >a Ci*itnauri> mèmei ei i uuvrit ui> accc» (la(i«i (ouB leti cdsufSf s.tûs atiiie ut liTiee '|u<« il'ou vi'ir le itc», d^ea laisser échapper toui!- les mouvcmims, d'y lulf^spr lire in^iuè &c& faible^SPâ, garai>s d'une ainuble Iridulptiice pour les faihl<»5ses d'aulruU K\\%û La Fuutaine iobpîiftît-il totijiiurt eut in(<^rèt qu'oa accùrde iiivolùiitalriiuieul à Venfaiico. Vnn se charge de l'éducation et de la Tortunc dcsoci Ftls^ ctr il «va(t céda &ui di^sirs de la famitle^ •t im soir il «e trouva manâ. L^autre lu) douuu uu a&ile dao^ sa maj^oii. \\ b« «roit parmi des frèreB : ils toiU le devenir en elTet; et Ii lociéti) reprenti les fcrtus de l'i^e d'or pour celui qui ^ii a ta uamlâur et ta bonue foi. Il rfiif^olt des bienfdits; il en a le droit, car U rendrait tout «ans croire s'être ««ijuitlé. Peut-être il est des hmt^ qu'une si m pli ci lé uuljle Alève nalurâllemctit atj-de£»ti» de la (icrlé; i:t, sbus blAmcr le Philositphe, qui «^^ arlt^ un biifnfatteur dans lu eraiijte de «e doiiuer un t^ran, 6ait £e priver, soulFrîr et se tairc^ D'esl-îl p«i plus bi^uu pcut-èlre, o^e^t-îl paa du muint plus doni de voir La Fontftinii noQ* trer à Bon ami ses besoitia comme ses penséus^ flhandonner g<^nérct]8eni«ul à Kaiiutiiî to droit précicut qu'elle réclame, cl lui reniire hniiimage par lii bien qu'il iL'çnîl d'elle? il aimait, c'était sa reoi>nnai>!ianc<». « [Etoje Jr La FonhUnft oui}fa<te qui a remporté le pris au jugnnpnl de VAca'iémin à MariritlSf tê Î5 d*tioût i77i; Paris, Buanlt, i774/iiia% p, 44.) Madcmoisella de Uspl- ^MiCy obligée de liiadamc Gcoirrln, de «)iii elle recevait uae pea&ion, ne se rt* «irnnais^it-eile pas daas cet: « il aimail, c'était sa recounalf sauce T»

IKTTRB LTIX.

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hoîê tira Tîêt-* Mon Dieu! que vous m'aviez mal entendue fraboitl, el qne lous me répondez luen ensuite sur milord Sbelburne ! Oui, c'est jus le ment cela qui foi* que je l'estime cl que je l'aime, d'élre chef du parti de roppositioo. Comment n 'titre pas désolé d*ôlre né dans un gouvernement comme celui-ci? Pour moi» foibleel uialheurecse créuture que je suis, si j'avois à renaître» j'aimerois mieux Ôlre le dernier membre de la cbambre des communes que d'ûlre mOme le roi de Prusse; il n*y a que la gloire de Voltaire qui /pourroU uie coniolerde ne pas être né Anglais. — Encore un mol de milord Shelburae, el Je ne vous en parlerai jamais: car

/ Lt tecfet d'cRDiiffr ctt celui de tout dira '. 1

Savet-voug comment il repose sa tôle ùi son âme de l'agitation du gouvernemeat? C'est en faisant des actes de bien* faisance dignes d'un souverain; c'est en créant des établissemens publics pour rééducation de tous lesbabitans de ses terres; c'est en onlrant dans tous les délails de leur instruction et de leur bien-être. Voilà, mon ami, le repos d'un homme qui n'a que Ircnte-qualreansjetdontlïime est aussi sensible, qu'elle est grande et forte. Voilà TAnglins qui auroil été digne d'à Ire l'ami du prodige et du miracle de la nalioa espagnole", VoiU l'bomme que je i^oudrûîs que vous eussiez vu, maia vous l'auriez regretté s car assurément il n'est pas fait pour vivre dans ce pnys-ci.^n partira le 13; il a voulu voir la rentrée du parlenientj en enleadant, il se livre à la dissipation de Paris. De sa vie il n'a voit connu cette espèce de délassement ; il y trouve de Tagrcment el de la douceur ; 0 c*est du plaibir» me disoit-il, parce quti cela ne durera gu(>rc; car toujours cette vie*là deviendroit Tennui le plus accablant» » Qu'il y a loin de là à un Français, h un bomme aimable de la cour. Ab î le président de Montesquieu a rai- - fton : tti guuveniemQnt fait les hommes. Un homme douéd'cnor- 'gie, d'élévûfioLi et de ^énie est dans ce pays-ci tomme un ^îion enchaîné dans une ménagerie; et le senlimeut qu'il a de sa force le met à la torture : c'est un Patagoo condamué à marcher sur ses genoux. Mon ami, il n'y a qu'une caiTiôre ouverifi pour la gloire, mais elle est belle ; c'est celle dei

^. Volt&he, Sixième discoufa *n mtt i %» M. fie ftiura,

• r^otîtm*t

i5« LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINA.SSE.

Molière, des Racine, des Vollaire, des d'Aletiibert, etc., etc. Oui, mon ami, il faut vous borner à cela, parce que Ja nature l'a voulu ainsi. Bonsoir, je ne sais pas si cette lettre partira; mais j'ai causé avec vous, el je me suis satisfaite.

Mardi matin.

Je vois que la poste pour Bordeaux part ce matin; ainsi j'envoie ma lettre. Si vous deviez, comme vous l'avez dit d'abord, arriver le 13, cela seroil inutile. Dites-moi, de quelque part que vous m'écriviez, si vous avez été du 21 octobre an 1er novembre sans m'écrire. J'ai passé le courrier de lundi el de s^m^di de la semaine dernière sans avoir de Tos nou\ellcs; je ne puis exprimer dans quel aballoment cela me jette : mon Ame est morte, et mon corps est dan» un état de souH'rance qui vous feroit pitié. — Mon ami, si vous en croyez M. Turgot, vous serez ici le 15.

Dimanche, dix heures du soir, 13 novembre 1774.

Ah! mon ami, vous me faites mal, et c'est une grande malédiction pour vous et pour moi que le sentiment qui m'anime. Vous aviez raison de me dire que vous n'aviez pas besoin d'être aimé comme je sais aimi-r : non, ce n'est pas là votro mesure ; vous ôles si parfaitement aimable, que vous devez être ci: devenir le premier objet de toutes ces charmantes dames qui se mettent sur la tête tout ce qu'elles avoient dedans, et qui sont si aimables qu'elles s'aiment de préférence à tout. Vous ferez le plaisir, vous comblerez la vanité de presque toutes les femmes. Par quelle falalilé m'avez-vous retenue à la vie, et me faites-vous mourir d'inquiétude et de douleur? Mon ami, je ne me [)l\ins point : mais je m'afflige de ce que vous ne niellez aucun prix à mon repos; celle pensée glace et déchire toni- à tour mon cœur. Comment avoir un inslanl de Iranciuillilé avec un homme dont la tôle est aussi mauvaise que sa voiture, qui compte pour rien les dangers, qui ne prévoit jamais rien, ^ui est incapable de soins, d exactitude, à qui il n'arrive

jamais de faire ce qu'il a projeté; en un mot, un homme que tout entraîne, et que lion ne peut arrôter ni fixer? 0 mon Dieu î c'est dans votre coh'ire, c*est dans l'excès de ▼otre vengeance que vous m'avez condamnée à aimer, à adorer ce qui devoit faire le tourment et le désespoir de mon âme. Oui, mon ami, ce que vous appelez vos défauts pourra peul-ôtre me faire mourir, et Je le souhaite; mais rien ne me refroidira. Si ma volonté, si la raison, si la réflexion avoienl pu quelque chose, vous aurois-je aimé? Hélas I dans quel temps ai je été poussée, précipitée dans cet abîme de malheur! j'en frémis encore! le moyen de rappeler un sentiment doux dans mon âme, ce seroit de penser que je voua verrai demain; mais le moyen aussi de compter sur ce bonheur I peut-être voire voiture ost-elle brisée; peut-être ▼DUS est-il arrivé quelque accident ; peut-âtre éles-vous encore à Chanleloup; enfin je crains tout, et rien ne me console. Mon ami, il ne vous suffît pas de m'inquiélcr : \ous m'accusez encore. Je devois vous écrire à Cbantelonp; et dans votre dernière lettre de Bordeaux, vous me disiez que vous n'iriez peut-être pas à Chanteloup. Eh! bon Dieu! à quoi sert de vous confondre? vous corrigeroz-vous, et vous en aîmeraî-je moins? Bonsoir. On n'a pas ouvert une fois ma porte aujourd'hui , que je n'aie eu un battement de cœur : il y a eu des instans où j'ai craint d'entendre votre nom, et -puis j'ai été désolée de ne pas l'avoir entendu. Tant de contradictions, tant de mouvemens contraires sont vrais, et •'expliquent par ces trois mots : je vous aime.

Votre lettre de jeudi matin étoit dure et injuste : celle d'une heure avant étoit accablante par l'excès de vérité et i'abandon avec lesquels vous me disioz que vous ne m'avie* Jamais aimée, cl que désormais vous ne pouviez plus vivre pour personne, etc., etc. Mais savez vous bien que cet aveu a fait de mes remords de la bonté? Jo n'ai plus osé penser à moi sans horreur, et j'ai détourné ma pensée de vous : je nevoulois ni vous juger, ni vous haïr. Hier vous êtes venu

si lard, vou» étiez si pressé de vous en aller, qi^cn eBW;;-1 vous m'avez prouvé que vous n'aviez fait que céder à xçoii- ■^. billet, et cela me parolt tout simple. Je ne vous en parla ; que pour vous dire que je sais bien que vous ne serez pas contrarié de ne me pas voir ce matin. J'attends. M. Tar» >' chevôque d'Aix : il a à me parier. Ma porte sera fermée^ Je vais cette après-dînée faire des visites, et je ae rentrerai qu'à huit heures. Demain je dîne chez M. le comte de G*..., et je ferai des visites jusqu'à huit heures. Je vous dis met arrangemens, non pas que je croie qu'ils doivent Influer sur les vôtres, mais seulement pour vous épargner la peine de songer à me voir ou à m'éviter. La personne qui dispose de vous et de votre temps ne vous laissera pas vous livrer : au dégoût que vous avez du monde et de. la société. Vous ; trouverez la dissipation, la paix, le plaisir, le bonheur avec elle et chez elle; et vous n'éprouverez plus le dégoût mortel qui doit être attaché au malheur de tromper ce qu'on aime- : le plus. Ah I ce n'étoit pas la peine. Vous devez vous trouver bien coupable envers elle; du moins abandonnez-vous cette fois-ci sans retour au penchant invincible qui vous entraîne» •

Ine l'offensez plus, en mettant quelque parité entre le senliment que vous lui devez et celui que d'autres peuvent vous inspirer. Mais, mon Dieu ! je ne sais pourquoi je vous parle de ce qui vous occupe : c'est sans doute par l'habitude où je suis d'aimer à vous plaire.

Nous avons lu hier au soir un Éloge de la raison * qu'on a trouvé excellent; j'aurois voulu que vous l'eussiez entendu. La lecture n'a fini qu'à près de dix heures.

LETTRE LXXH

[Samedi.] Onze heures du soir, 1774*

Ah! mon Dieu ! que vous avez bien fait de ne pas venir an spectacle! je n'ai point d'expressions pour rendre l'ennui que j'y ai éprouvé : j'en avois un malaise physique, qui étoit

1. Par Voltaire. Éloge historique de la Raison, prononcée dans une Académie de province par M. de Chamhon, 1774, dans lequel Voltaire saluait à l'avance les réformes que l'avènement de Louis XVi faisait espérer. L'£2o0« le débita à Paris vers le 10 février 1775.

LETTRE LXXIt, 155

presque de la douleur; enfin il a été au-dessus de mes forces de passer la soirée avec madame de ClicltilloD, à quijel'avois cependant promis.

Je sens qu'il y a un degré de malheur qui ôte la force de •upporter l'ennui : il m'est affreux de me rendre passive pourentendredes trivialités, souvent révollanles, et presque toujours aussi botes que basses. Oh! la détestable pièce ^ ! que l'auteur est bourgeois, et qu'il a un espjSt commun et borné t que le public est bôtel que la bonne compagnie est dôTïîaTlvaîs goûtl que je plains les malheureux auteurs qui auroient le projet d'acquérir de la réputation par le théâtre! Si vous saviez comment ce public a applaudi! Molière ne pourroit j^Ss^Ttehdré à un plus grand succès. Il n'y a de noble que les noms et les habits : l'auteur fait parler les gens de la cour et Henri IV du ton des bourgeois de la rue St-Denis. Il est vrai qu'il donne le même toi^ aux paysans. En un mot, cet ouvrage est pour moi le chef-d'œuvre du mauvais goût et de la platitude; et les gens du monde qui en parlent avec éloge me semblent des valets qui disent du bien de leurs maîtres. Mon ami, si vous êtes encore conlra moi dans le jugement que vous porterez de cette comédie, j'en serai bien fâchée : mais je n'en rabattrai pas un mot, parce qu'il ne s'agit pa^ de savoir jusqu'à quel degré cela est bon ou mauvais; cela m'est mortel à moi, et nous étions quatre dans la loge accablés du même ennui. En voilà bien assez, et vous trouverez que j'ai conservé l'ennuyeux de l'ennui : peut-être aussi n'aurai-je pas la cruauté de vous envoyer ma lettre; mais, en vous rendant compte de ma Journée, je m'en console. — Avez-vous eu des nouvelles de madame votre mère* ? est-elle mieux? et le retour de

1. La partie de chasse d'Henri IV, comédie en 3 actes, de Collé, jouée pour la première fois eo 1766, mais reprise le 16 uovenibre 1774, à l'occasiuu du •accès qu'obtenait à la Comédie Italienne Henri IV, drame lyrique de Durosoy, musique do Martine. Ces deux pièces répoudaiful alors à l'cuthousiasir.e populaire qu'excitait ravéncmcnt de Louis XVI et qui s'cluil déjà exprimé par le mot resurrexil tracé au-dessous de la statue de Henri IV, sur le Pont-Neuf, c Oq ae peut rendre l'cnipre?pcment du public pour voir cette pièce. Beaucoup de monde dans les coulisses où la foule des spectateurs s'est rendue, ne pouvant se répandre ailleurs. ■ J/em. de Bachaumont, VllI, 235.

î. Voici le portrait moral que traçait, de madame de Cuibert, Toulongeon, an ami de son fîis : « Des mœurs antiques, une uniun do cinquante années, toutes les vertus qui font le bonheur d'un époux, les qualités aimables d'uo esprit naturel, la reudoient chère à ses enfants. Elle s'abuiidonn.i à leurs suini vree une ten lie insouciance de la vie, et lorsqu'on lui annonça sou ûls, qui.

Iô6 LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINA8SS.

M. voire père est-il certain? Il n'y a que cela qui puisse me consoler de ce que vous avez quitté le faubourg. Et vous, mon ami, qu'avcz-vous fait de votre journée? Pas un mot de ce que vous aviez dit, n'est-ce pas? et demain vous ne fiavailIefHz point : et ainsi toujours une activité qui fait cent projets, et une facilité qui fait céder au premier prétexte : lies regrets, des désirs, de l'agitation et jamais du repos. OUI mon ami, il faut vous aimer avant que de vous conuoltre, comme j'ai fait : car, en vous jugeant, ce seroit se dévouera l'enfer que de lier son bonheur à vous. — Je vais vous dire toute ma journée de demain dimanche, pour que voua puissiez me donner les momens qui vous seront les moins incommodes. D'abord la messe, et puis une visite chez une malade jusqu'au dîner. Je dîne chez madame de Châtillon; à cinq heures j'irai à riiôtel de la Rochefoucauld', et je ne renlrcrai qu'à six heures et demie pour ne plus sortir. Adieu, mon ami. Je vous aime; mais je me sens trop triste et trop bête pour savoir vous le dire.

Mon ami, puis-je, sans vous offenser, vous prier de m'apporter un jour la lettre de l'abbé de B***? car Je n'ai garde d'oser réclamer des pages arrachées de mes lettres. J'ai tort de m'en être aperçue; et en vous en parlant, je vous cause de Vindignation, Ce mouvement est bien juste : aussi je n'ose m'en plaindre. Ahl je suis trop difficile, trop exigeante, trop acariâtre. J'ai tous les défauts d'une mallic'ureuse créature qui aime avec abandon, et qui n'a plus qu'un mouvement et une pensée. Adieu donc.

LETTRE LXXIU

Onie heures du soir, 1774.

J'ai lu votre billet. 11 est bien doux, il est bien honnOle; votre conversation avait été bien dure, bien cruelle même :

nia'âde, souiïraut, retenu Iiii-iiième loin d'elle par des occupalions importantes, avoit tout quitté, et accouruil à la première nouville de sa maladie : Je U reconnois bien, dit-elle, son cœur ne lui a jamais fait ijrâce, > (Touohgcon, Elo'je véridique de F, À. de Guibtrt, ivir wti ami; Paris, 1790, in- 8°., Rlle •urvéciit peu à sou mari, mort le 8 décembre 1786.

1. Rue de Seine S* G., i l'endroit où est aujourd'hui la rue des Boau:-Arla.

LETTRE LXXIV. Ibl

J'en suis restée abtmée. Jamais, non jamais monâmo n*acHési abattue, et mon corps plus souffrant, Vous aviez formi; le projet de ne me voir jamais. Eh bien! pourquoi changer? Vous me donniez la force d'accomplir le mien, de satisfaire au besoin le plus actif de mon âme ; et tous deux nous aurioni élé'soulagés et délivrés; moi, d'un fardeau qui m'accable, vous, du spectacle de la douleur qui vous gêne souvent , et qui vous pèse toujours. Non, je ne vous rendrai point grâce : je proférerois votre premier niouvcmenl à votre réflexion. En me faisant mal, vous me donniez de la force; et en me consolant, en venant à mon secours, je vous Tai dit mille fois, vous me retenez, mais vous ne m'attachez pas. Oh! c'est peut-être vous qui me faites sentir, d'une manière plus profonde et plus déchirante, la grandeur de la perle que j'ai faite. Rien ne m'auroit amenée à comparer, à rapprocher : co mouvement involontaire me jette souvent dans le désespoir : et dans cette disposition, je ne sais lequel m'est le plus affreux, de mes regrets, ou de mes remords. Mais que vousimporle tout cela? L'Opéra, la dissipation, le tourbillon de la société vous entraînent, et cela est trop juste; je ne me plains pas : je m'afflige. Je voudrois pourtant que vous vinssiez demain avant d'aller souper : vous pourriez parler à M. d'Alembert, et peut-être à M. de Vaines. Vous avez vu qu'il m'a mandé qu'il viendroit probablement. — J'ai vu ce soir M. Turgot; il y avoit plus de six mois que je n'avois été tête à tête avec lui. J'étois morte; ainsi je crois qu'il aura regret au temps qu'il m'a sacrifié. Bonsoir. J'ai une chaleur ardente : la fièvre me consume. Ahl c'est mourir trop lentement. Vous me hâlicz ce matin : pourquoi me retenez- Tous ce soir?

A midi, 1774.

Vous.ne me l'aviez pas dit, vous ne me l'aviez pas écrit, et Je voui le prouverai. L'espérance de vous voir suffît pour arrêter et changer tous mes arrangemens; jugez donc si, avec l'assurance de vous voir, j'irai m'engager : mais, comme vous d<'pondoz des arrangemens de madame de***, fous ne pouvez jamais prévoir, ni dire avec certitude ce

158 LETTRES DE HABEMOISELLB DE X1ESPINA8SX.

que VOUS ieres. Mon ami, il n'y a pas grand mal à toot cela t

il en résulte quelque malentendu, mais vous resterez libre,

et voilà l'important. — Je suis fâchée que vous ne vous soyes

' pas fait mener où vous saviez que madame de*** soupoit;

^1A. de Saint-Lambert ^ alloit à la place Vendôme. Mais vous ne savez jamais ce que vous voulez, ni où vous allez. Enfin il n'importe : si vous vous êtes amusé, si vous êtes content et heureux au bout de la journée, vous avez J)ien fait, vous avez raison, et votre manière d'être est à coup sûr la bonne.

. N'y changez donc rien; pour naoi, je suis triste, abattue. Je voudrois, non pas changer de manière de sentir, mais je voudrois être anéantie,. Je voudrois l'avoir été le même jour que j'ai cessé d'être aimée. Âh I mon Dieu I quelle perte I mon ftme ne peut pas s'accoutumer à cet affreux mot de jamais : il me donne encore des convulsions. Hier, pendant ' la lecture, J'ai craint d'être obligée de m'en aller. Je me suis souvenue que la dernière lois qu'on avoit fait cette lecture, il en étoit l'objet : mon cœur étoit brisé, je n'ai plus entendu un mot, et Je n*ai existé depuis cet instant que par ces cruels et doux souvenirs. Mon ami, pourquoi m*avez-vous arrachée à la morl? Cest la seule pensée ^î caltne mon âme, et c'est son besoin et son désir le plus permanent. Bonjour. Je ne sais pas comment je fer^i ; mais, à mon grand regret, je serai forcée de me contraindre. Le temps de ma vie où je suis le mieux, c'est la nuit ; je suis toute entière à mes affections. — Vous me direz, si vous le savez, ce que vous comptez faire ces jours-ci ; mais en grâce ne me faites point de sacrifice, je n'en suis pas digne, et puis je reste si malheureuse l

Samedi, 1774.

Mon ami, vous ne savez jamais ce que vous voulez faire; je vais donc vous l'apprendre : vous sortirez avant onze heures, vous ferez des visites dans le faubourg Saint-Honoré,

1. 0 L'auteur des Saisons, qui devait, en 1786, recevoir M. de Guibert à rÂcadéntic, mais qui ne partageait pas alors l'enthousiasme de mademoiselle de Lespinasse pour rÉioge de CatinatfToirp. 205. —Place Vendôme, chez les Necker»

et puis VOUS irez dîner ches madame de Bouffiers *. En revenant du Marais, vous vous ferez écrire chez madame do V...; et puis, à sept heures, vous viendrez à la Comédie Françoise voir Henri IV, qui n'est que la seconde pièce; voua demanderez la loge de M. le duc d'Aumont *, sur l'orchestre, du côt(5 de la Reine; vous direz à votre laquais d'ôlre à huit heures et un quart à la grande porte de la cour des Princes, et nous sorlirons tous par là sans attendre une minute ; après cela, vous irez souper avec madame de**'*. Voilà toute votre journée arrangée à merveille, n'y changez rien. Et puis demain dimanche, vous travaillerez toute la matinée sans sorlip; fous irez dîner chez madame de***; vous rentrerez à cinq heures pour travailler encore, et à huit heures vous viendrez chez moi. AppUqueZ'Vous.ei écoulez-moi. l.iindi, dîner

chez madame de V , et souper chez madame de***. Mardi,

dîner au contrôle général, et souper avec madame de ***. Mercredi, dîner chez madame Geoffrin, et souper chez madame de***. Jeudi, dîner chez le comte de C , et souper avec madanle de***. Vendredi, dîner chez madame de Châtillon, et souper chez nmdame de***. Samedi, dîner chez madame de***; aller à Versailles après dîner, et revenir dimanche au soir passer la soirée avec moi. Mon ami, vous serez le plus aimable du monde si vous faites ce qui vous est presciit. Je vous défie de vous faire une meilleure part pour votre plaisir : je l'ai mis, comme de raison, en première ligne. Mon ami, vous m'avez dit que vous aviez voulu me faire souffrir; cela est impossible : vous êtes bon,

\ vous êtes sensible, et vous savez quoi? que je donnerois i

ma vie, que je ferois bien plus, que je me dévouerois à la / douleur pour vous délivrer d'une peine d'un quart d'heure? / Et vo"» avez voulu me faire souffrir l oh l cela n'est pas vrai.

i . L'hôtel de Boufflers était gitué au Marais, sur Templacemeut actuel de la rue de Vendôme et proche du Temple, où résidait le prince de Conti comme grand maître.

2. Louis-Mari e-Âugufttia, T* daa d'Aumont, premier gentilhomme de la Chambre, né le 28 août 1709, desccndiant au quatrième degré du maréchal d'Aumont^ fils de Louis- Marie, duc d'Aumont, et de Cath. de Giiiscard, lieutenant-général en 1743, mort le i3 avril {732. Il était beau-fièrc du duc de Duras, dout le 23 atril 1727 il avait épousé la sœur, Victoirc- Félicie de Durfort, née en 1710, veuve en !7ti du duc de Fitz-Jamos, cl qu'il perdit le 16 octobre 1753. Leur fils aîné, le marquis de Villequior, uï en i73i, avait épousé sa cousine germaine, Louise-Jeanne de Duras, héritière par sa aiive 4ltt duché de miazarin dout son mari prit le titre.

160 LËTTR1C8 DE MADEMOISELLE DE LESI-INASSB.

Je VOUS ai induit en erreur; M. et madame de la Borde ' Bont à Paris : vous irez les voir ce matin, n'est-ce past

Cinq hearet, 1774.

Mon ami, vous étiez fou ce matin; mais votre folie étoît bien aimable, puisqu'elle éloit selon mon cœur. Je ne sais comment j*ai pu oublier de vous dire la raison absolue qui me relenoit chez moi. Ce qui m'étonne autant, c'est que je ne m'en suis souvpnue que lorsque j'ai vu cntror dans ma chambre, à trois heures et demie, M. de Vaincs. Il me l'avoilr dit hier au soir, il me l'avoit mand(?, et ']o, n'ai p:is su vous le dire. Mon amije vous ai contrarié une fois, et vous m'affligez cent fois. Par exemple, si je ne vous vois pas ce soir, vous serez cruel et injuste, et cependant je ne me plaindrai pas. ^ M.Turgol est un peu mieux*: j'ai eu trois fois de ses nouvelles depuis que je ne vous ai vu, et j'en aurai autant avant minuit; cela me satisfait sans me tranquilliser.... Mon l)icu\ haïssez-moi, jo vous aime, etjemesens triste jusqu'à la mort. Non, ne me voyez pas; allez à la Comé lie, albv. souper, allez au bal : tout est pU'in d'agrément et d'intérêt, et moi je vous ennuie ou vous attriste. Je vous mets trop prùs de vonsméme; je m'en occupe avec le trouble de la pus.-ion, et elle est si monotone, elle est si béte pour un homme du moule entraîné par les agrémens d'une femme ainiiible qui ne lui offre que des plaisirs et de la dissipation! Enfin, mon ami, tout cela prouve que vous avez autant de justesse que de justice en ne m'aimant que foiblement : je ne veux que cela.

J'ai vu ce Loison, peintre*. Il est beau lui-même à peindre :

1. Jcan-Josoph de Laborde, marquis de Méreville. l'un des plus riches financiers (lu (lix-liuilièmc siècle, né en 1724, guilluliuti le 18 avril 1794, el cé!fl>re par son goût pour les arts cl pour le luxe qu'il df'jiloyn (hns son hôtel de la Granjriî-Batelière el (l;ins ses châteaux de Saint -Ouen, de Suinl-Leu, de la Fei té-Vidame et de Méreville.

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