Il souffrait d'une violente attaque de goutte
3. Nous n'avons pu découvrir aucun peintre do ce nom panin reux de cettf époque. Il faut sans doute lire Lançon, auteur du portrait de M. df Guihr-rt q\i orne l'édition de ses OKuvres vitlitaires, publiée» en lftu4 par maJanie dft r.uiberl.
LETTRE LXXVII. l(i\
-il a quelque chose de toi, de niais et de fat qui m*a tout-à« fait refroidie pour son talenl. Cet homme-là ne sentiroit jamais voire Ame; il peindroil vos traits, et il trouveroit le secret de rendre votre figure sans intérêt pour moi. Cependant, comment cela se pourroit-il? N'ai-je pas dans mon cœur de quoi animer la pierre et faire vivre la toile? Mon ami, je ne veux rien y perdre : vous nravez promis votre portrait; je l'aurai donc, il me le faut. — Je ne suis point sortie; je ne verrai personne qui me parle du bat : j'entendrai parler de M. Turgot, non pas avec l'intiTût qui m'anime, mais avec Vintc^rôl qu'on a pour la vertu, et par la crainte de son successeur. Pour moi, depuis deux jours, il n'est plus contrôleur général : il est M. Turgot, avec qui je suis liée depuis dixsept ans, et sous ce rapport, il agite et trouble mon âme.
Mon ami, si vous aviez été au Temple, si vous vous étiei débarrassé de vos visites du Marais, si vous aviez pensé à faire aujourd'hui tout ce qu'il falloit pour être libre dimanctie prochain, que vous seriez aimable, que vous seriez raisonnable! mais non, vous rnf3ttez la fantaisie dans toutes vos actions : ce n'est ni la raison, ni le sentiment qui en décident : aussi, toute votre conduite n'a pas le sens commun; mais tel que vous êtes, je vous aime à la folie, et vous ne le savei que trop bien. Voilà la troisième fois que je vous écris.
Dix heures, 1774.
Mon ami, êtes- vous où je suis? dans le bain? avez- vous souffert? Je ne sais si c'est à vous ou au meilleur état de .M. Turgot , que je dois d'avoir dormi quatre heures de suite. Cela ne m'arrive presque jamais; mais j'étouffe encore. — Voilà une lettre du comte de Schomberg *, et un billet
1. Gotlob- Louis, comte (le Schomberg, alors propriétaire du régiment de. Schomberg (cavalerie), mcstre de camp en 1755, brigadier en 1761, maréeh«l de camp en 1762. C'est lui qui avait attiré eu France Grimm, pour y faire l'éducation de ses curants. U était fort lié avec d'Âlembcrl, et \isiia Voltaire à Ferney, en juillet 1769, avec le chevalier de Jaucourl. {Corresf). de Voltaire; Beuchot, t. 65, p. 46Î, 503, 512.) « Le comte de Schomberg avoit J^ucoujp d'esprit et d'instruction et un caractère très-loyal. Quoiqu'il ne fût pu
l€i LETTRES DE llA]>EV0I8StT<K BB LESPIKAéSB. ' ^ -':
de madame d'AmlUe ; tous en aurez reçu un. — Je compte sortir à une heure, et je rentrerai à quatre, ou plutôt j*îraf me promener aux Inyalides; ou bien, ce que Je préfère à tout, je vous attendrai chei moi. Vous y viendrez de bonne bcure, mon ami? je vous en prie. Venei causer avant dlncr avec le comte de Broglie ^ : vous pourrez le quitter à quatre heures. Je ne vous vois point, je ne vous parle point; ce n'est pas une manière de parlei^, mais j'ai oublié dix choses que j*avolg à vous dire.
Mandez-moi positivement : je serai chez vous à telle heure; cela me décidera sur Tendroit où j'irai diner; je peux quitter
laid, il aToit dans sa figure, dans son ton, dans sa conyersation, quelque 6koÊê de fade et je ne sais quelle gaucherie dans les manières qui le rendoient déw«gréable; il saYoit des milliers de vers, et il les déclamoit ridiculement... Il étoit admirateur pasiionnô de Voltaire; il avait fait plusieurs voyages à Ferney; et il entrelenoitone grande correspondance avec Voltaire... Il se vantoitd'étre athée... il avait une peur iavineible des revenants; néaumoinsil avoit montré à la guerr« la plni brillante valeor. Il n'aimoit que la société^es femmes ; n'ayant jamais eu de snceèi penonneL«nprèa d'eUei,.iIprit le parti de se contenter du rôle de cooademt. > (Ifém. dêGmUit, JÙ, 190.) n avait 4té très-amoureux de la comtesse de Blot. Uearvéènt jkh Révoimioa et nonrut à Dresde où il s'était
1 . Très-lié avec le comie de Broglie^i M. de Guibert écrivait de lui, en 1 784, I propos des étangs de Rocbefort et de ceux de Marsal, dont celui-ci avait entrepris le dessèchement : « J'ai pleuré à cette occasion ce pauvre comte de Broglie. . . Cette âme active. . . ToilÀ l'homme qu'on a déchiré pendant sa vie, dont on n'a pas assez senti les grandes qualités pour lui pardonner quelquee défaiils, qui étoient les inconvénients de ces qualités mêmes, et qu'on a, en conséquence, toujours écarté des grandes places de l'administration. On disoit qu'il éluit sujet à préventions, à haines, à animosités, et, par là, à des injustices. Il haïssoil, en effet, vigoureusement le vice et les abus; il prononçoit des sentiments avec force et sans aucun ménagement; il dénonçoit hautement ce qu'il ne pouvoit attaquer ou détruire. Sans doute il pouvoit se préveni^r quelquefois; il pouvoit quelquefois aller par delà le but; mais sans doute aussi l'impuissance où il étoit de faire tout le bien dont son Ame ardente concevolt la pensée, les obstacles qu'on lui suscitoit, les clameurs qne la médiocrité et l'improbité de tant de gens intéressés à empêcher son élévation jetoient sur son passage, donnoient-elles quelquefois à son caractère de l'âcreté et de l'amer- * tume. Mais, qu'on eût placé cet homme où il devoit être, à la tête des affairée et d'un grand département, toutes ses facultés étant ainsi mises en exercice, toute son activité étant satisfaite, il seroit rentré dans le calme et dans lajcste mesure de tout. I\ y étoit presque déjà les dernières années de sa vie. L'âge l'avoit heureusement refroidi. Il est mort aussi quand l'envie commençoit à se lasser. . , Il n'avoit jamais servi à ma fortune, il y avoit nui plutôt; il m'avoit fait des ennemis. . . Cet homme de fer et de feu é^oit en même temps bon et sensible. Il ne s'agissait que de trouver la touche qui répondoit à £on âme. ,. 11 revenoit comme un enfant. . • Il étoit bon père, bon mari, bon ami. . . Tout ce qui m'a frappé sur les vices de l'administration et sur le bien public m'a tamenéà lui. • ( Foyagfe en France, i806, p. 146.)
LETTRE LXXVllt.
tnAiltime do Saînt-GbamaQs * avant quatre heurfiSj je la pré* ft^rci'at Bonjour.
LETTRE LXXVIIT
Dix beurei ùi demie, t774.
Tétois avec trois femmes, jetoussois k mourir^ jo u'ai pu vous remercier de ni'avoir donné de vos nouvelles* Vous avez bien fait, mon ami, de rester au coin de votre feu : votre santé, votre bîen-tMre me sont encore plus <:hers que mon plaisir. 3& suis sûre que vous m'aurez accusL'e d'hutueur et d*injustice, et c'est vous qui aurez été ittjusle; mais je vous le pardonne : j'ai pour vous un seotiuieut qui est le priocipej et qui aies effets de toutes les vertus, indulgence, bonté, générosité, confiance j abandon, abnégation de loaf intérêt personnel* Oui, mon ami, je suis tout cela, quand je crois que vous m'aimez; mais un dçute renverse mon âme, et me rend folle ; el ce qu'il y a de cruel, c'est que c*e8i presque ma disposition baijituelle.
Mon ami, la première règle pour écrire en points, c'est de former ses lettres el surtout d'Otre exact : donc vous ne pouvez pas écrire en poînis : mais je vous répondrai pour- Inot que Je ferois bon marché de Tavenir : je ne sons le betoin d'être aimée qu'aujourd'hui; rayons de notre dictionnaire les mois jamais^ (oujourSé Mon âme n'atteint plus là ; j*ai cent ans, et j'ai sous ma clef le rem£?de de Tavenir. Vous voyez que j*ai lu vos points. Mais vous» lisez ces deux passages de Sénéque î ils m'ont ravie; j'ai voulu que vous les vissiez, je les ai fait écrire. M, de Mora avoit le même sentiment. Cela l'avoit soutenu (rois ans contre l'agonie; mais la oiort est encore plus forte que l'amour. Bonsoir. Je oc'i
I, HemaUit ûlorrirois d«mei de Siiial-Cb amant ; FratiçoiB<?-AgIttê*Siïvic U TelUcf, deSonvrè, mariée, le |0 mars 1747, 4 AieiiiDdi-«-L»m5, martjqj» c}e 8aftlt-Ch«maciSf né m (7î6, lieulcuaul-général eu 1759; — Màr-ie-Pi'ÉjnçuUiî de Foncières» iiiftiiée, les 4 août 176S, à AoUuoc-Munc-arppolytc, comte de SainUCluimûiis, né eu I73fl, iiia*'â<:hftl de camp en 1770» el frère dti piiicé- .1 1 ' ' -Ip de Malezteu, mariée, en I73Î, » Louis, marquis de
tf . CeHe dernière» dont il l'opl aan* doiile, fui mèr* ji iiiirttiB, colooel de Li Fère-lofaDtefii», et de mndaime
lât Htuiui.
lu tiBTTRBS tm MÂDEMOLSELLB i)S LBSPXNASSS.
sens triste; la vie me hit mal, et cepaadaat Je tous aim^ avec teadrestô et pyasslan.
Je vous 4oiinoi8 à deTioer ce matin de quoi j Va vois peur ; c'étoit de ne tous pas voir. Ah ! je passe ma vie h voir me craioteset mes presaeuUmeng se jtistiQer. Au dooiqs vc verrai-je demain au soir? ,
il li«yfn, 17TS. '
Je ne suis seule qu& dans ce moment, et il j a deux beu^ que j'aurois voulu m'occuper de finir celte critique i vicomte de La***; et puis je suis enlevée depuis douze jouri & ce qui m'a le plus intéresséo dans ma vie* tliï mon ami," que la dissipation e^ bÔte, qucjajûfîiélé^st dénuée d'intérêt pour une ftiae occupée, yull y a tseu de convcrsatfQns q\iï v»il]ent'Ta"pelRe de sortir toeh^zjoJlJ!ËiL^uki^rFsquÊ au dégnflt riipi ucaprit; et coiAinr'Youfi disies, ce qui ne tait que m'<5clairer, m'ennuie. Âhl je suis bien malheureuse : ce que j'uime, ee qui me console, met mon àme à la torture par le trouble et les remords. J'ai donc besoin de souffrir : car je mo surprends sans cesse à désirer ce qui me fait mal; mais, mon ami, ce n'est que par la pensée que vous entendea tout cela ; ce n'est donc rien de tout cela que je devrois vous dire; aussi, ne comptois-je vous écrire que pour vous dire de me renvoyer ou de me rapporter ce volume de Montaigne, que vous avez mis dans votre poche, il y a quelques jours. J'irai vous prendre avant deux heures; n'ayez point de carrosse. Mon ami, il n'y a de noble, de juste et d'honnête que de se soumettre à sa mauvaise fortune. Je connois tant de gens riches qui vont à pied pour leur plaisir, et tant de gens vieux et infirmes qui ne vont qu'en fiacre 1 Je suis bien rabâcheuse, mon ami : c'est la preuve la plus tendre de mon intérêt; car si vous saviez ce que sont pour moi les détails, ce qu'est pour moi le bonheur qu'on obtient à prix d'argent I Mon Dieul ma situation actuelle prouve de rest€ que j'ai dédaigné la fortune * : elle a sans doute ses avan»
t . Ceci réfute ce qu'écritait vers cette époque, à H. Walpole, madame Du Defiand, toujours hostile à mademoiselle de Lespinasse : « C'est le règiM
tages; mais que de .choses sont préférables 1 Bonsoir, mon ami. Que faites-vous en ce moment? je vous défie d*élre mieuY f ue moi : je suis occupée de ce que j'aime. Soyez donc prêt avant deux heures.
Ce n'est pas que je vous croie curieux : mais il Tiut pourtant que je vous dise que je sors à une heure, que je dîne chez M. Turgot, que je vais à Orphée; après l'opéra, je vais chez madame Geoffrin jusqu'à minuit, et puis unir ma soirée pue des Capucines*. A présent, voulez-vous que j'aille vous prendre pour venir dîner chez M. Turgot? Voulez-vous que je vous mène à l'Opéra, ou voulez-vous vous y rendre dans la loge de M. d'Angivilîer, aux premières sur l'amphithéâtre? ■ Si vous voulez, après Orphée, faire une visite à madauie GeoflVin, nous vous y mènerons; si vous y voulez passer la soirée, vous la charmerez : voyez ce que vous voulez prendre ou laisser de tout cela. Je suis toujours à désirer de vous voir, je suis toujours bien aise de vous voir; et par une inconséquence qui ne s'explique que par ma folie, je suis toujours fâchée de vous avoir vu. — Avez-vous été à temps hier pour donner la main à madame de***? Si elle avoit pu voir votre impatience, elle auroit été bien contente : oh! c'est votre talent que de contenter ce que vous aimez et surtout ce qui vous aime ! Bonsoir.
Je saurai du moins si vous êtes allé à Versailles.
Je veux ravoir mon Connétable
de la philosophie ; on Tait revivre ea faveur des philosophes des charges qu'on avait supprimées. D'Alemberl, Condorcet, l'abbé Le Bossu, sont, dit on, directeurs de la navigation de terre, c'est-à-dire des canaux, avec chacun deux mille écus d'appointements. Je ne doute pas que la demoiselle de Lespinasse n'ait quelque petite para.7uari(e/ {Corresp, de madame Ou Deffand, édit. Lescure, ^9féYrier 1775, t. H, p. 465.) !• Chei madame de Heulan.
*■■*■ 2(t6 LETTRES DB MADEMOISBLLIB^ DE LESPIVaMOÛ .
Tétois si éteinte, si refroidie hier au soir de ce que ^ étiez arrivé si tard, de ce que je vous avois si peu ra tèê jours d'avant, que j'ai oublié de vous donner une copie decette lettre de madame Geoffrin que vous désiriez. Je ne vomirai pas dit non plus que vous auriez un billet pour cet ami que vous ne voulez pas me nommer. — Si vous étiez ^ aimable, et surtout raisonnable, voici comment vous arran^^ ; gériez votre journée de demain : vous dîneriez au Templfi»;] vous verriez là madame de Boufflers; et puis à six heures, r vous viendriez ou à TOpéra, ou ici ; je vous le ferois dire. — ' '' Je suis bien tentée de ne pas aller dîner chez le comte .-.
de G : il doit avoir, du moins il s'en flatte, M. Boucher V^ ]
J'admire de toute mon flme son talent; mais l'emploi qull/j en a fait m'ennuie : les diamans, l'or, rarc-en-cicl, tofot^^ cela ne louche pas l'endroit sensible de mon âme; un mot^l de ce que j'aime, son sommeil même animent plus en moi (oii^ ce qui sent et qui pense que toutes ces richesses faclice^^ Mon ami. Je veux vous voir aujourd'hui : venez avant ^^ souper. Demain, je vous ferai dire si c'est à l'Opéra ou chez ; moi que je vous attendrai.
Allons, voilà qui est fait : je ne vous prêterai plus de nia« nuscrlts, puisque vous les faites promener; il n'y a donc nulle sûreté avec vous. Enfin, malgré tous vos défauts, il vous ■ reste la confiance, comme vous me le disiee hier, d'être encore bien recherché, bien aimé, et plus mille fois quevous ne pouvez, ni ne voulez y répondre. — Bonjour, j'ai tort de vous écrire : cela me répond presque que je ne vous verrai point. 11 n'importe qui est-ce qui fournit au trésor royal, il suffit
1. Jeaa-Antoine Boucher, aô en 1745, guillotiné en 1794, en même tempf qu'André Chénier. Son poëme des Mois ne parut qu'en 1779; mais il enfai« . sait déjà des lectures dans les salons de Paris. « Un homme, dit La Harpe, qui vient tout à coup de sortir de l'obscurité, prépare un nouveau poëme didactique moins régulier (que celui desSaisons et ceux de Dclille), mais dans lequd il y aura des parties brillantes : c'est M. Rouchcr, auteur d'un poëme des 3/oû, auquel il travaille depuis dix ans, et qui n'est pas encore, à beaucoup près, achevé, mai.s dont il a lu des morceaux dans les sociétés... Le style en eil très-inégal, les épisodes sont médiocres ; l'auteur donne souvent dans l'enQure... c'est le P. Leraoine de notre siècle; il a une tète poétique. Il réussit à rajeunir par le coloris des peintures usées ; ii a de beaux élrjis, de beaux traitg. • Corresp. lut. y 1. 1, p. II».
qu'il ne soit pas vide. Mon Dieu ! qu'il est dommage qu'(^tant aussi aimable, vous méritiez aussi peu d'être aimé 1 Bonjour encore, mon ami ; je ne suis pas fade, mais je suis peutêtre trop vraie. Je ne sors aujourd'hui qu'à neuf heures du soir. Je parie que vous courez déjà. 11 n'y a que trois choses dont vous ne connoissez pas le prix, et que vous jetez par la fenêtre, votre temps, votre talent et votre argent, et de tout le reste, vous en êtes avare.
4 heiiT«», 1775.
Mon ami, voulez-vous que je vous dise de mes nouvelles? je souffre; je ne peux pas dormir, et j'ai la fièvre. Je suis dans le feu, et l'activîlé de mon Ame est dans ma tête : dans cette disposition, que la vie m'est pénible I qu'elle m'est douloureuse I Mon ami, je ne sais par quelle fatalité je suis ramenée sans cesse au désespoir d'avoir perdu M. de Mora; , je voudroîs m'occuper de vous, et je suis entraînée par le désir, par le besoin de le suivre, ou plutôt par celui de me délivrer d'un regret qui me déchire. Mon Dieu ! pourquoi m'dvez-vous commandé de vivre? pourquoi me faites- vous trouver encore quelques momens de douceur à vous aimer? pourquoi me sou lenez- vous? pourquoi me retenez- vous entre la vie et la mort? Ahl laissez-moi achever de mourir, ou faites que mon dme soit assez remplie de vous pour ne plus sentir le vide affreux qli'y a laissé M. de Mora; mais, mon ami, je me reproche de vous laisser voir tout ce que je souffre; pouvez-vous me plaindre? Oui, vous me plaindrez, parce que vous êtes bon et sensible : vous me plaindrez parce que vous savez bien que je vous aime, et que je ne suis retenue à la vie que par ce sentiment.
Mon ami, si je ne vous vois pas aujourd'hui, je serai bien malheureuse. Les souffrances physiques ne me sont à charge que parce qu'elles affoiblissent mon âme : elles augmentent le besoin de voir ce que j'aime, et cependant je serois désolée de vous contraindre une minute, et de vous priver de la seule espérance du plaisir; ne faites donc point d'effort,
168 LETTRES DE MADEMOISELLB DE LESPINASSB.
mon ami, encore moins de sacrifice : je tous Terrai qucnà vous pourrez, et je vous désirerai toujours.
Pardonnez -moi de tous dire que je tremble que cette leKrc ne se trouve dans les mains de la première personne qui voudra l'ôler des vôtres. Ce billet d'hier malin I mon ami, plaignez-moi d'avoir à me défier de ce que j'aime à la folie, et du seul homme ùl gui je m'abandonne sans cesse. Adieu.
A midi, 1775.
Une conduite indigne et commune seroit de vous laisser à votre colùre et à l'opinion que j'ai pu vouloir vous oflenser. Mou ami, connoissez-moi mieux, et croyez que je ne saurois craindre, comme vous le diles, d'ôtre compromise, ni môme d'Être trahie : songez donc que pour quelqu'un qui ne craint pbs la mort, et qui, loin de la craindre, n'a pas passé vingt quatre heures depuis six mois sans trouver en soi le dc'^sir et la force de la prévenir, songez, mon ami, que, dans cette disposition, mon âme ne peut connoître qu'une espèce de crainte, et elle tient à ma tendresse pour vous : je crains de vous déplaire; je crains de vous affliger : mais en honneur, je ne crains rien pour moi : car il y a des momens où je voucirois, au coniraire, que vous me réduisissiez au désespoir. Voyez si, après cela, je puis avoir ces petites craintes qui ne sont excitées que par une plate vanité qui fait d( sirer l'estime qu'on ne mérite pas. Non, mon ami, je vous le répète, je ne crains rien dans la nature que ma ''onscience : comme je ne puis la calmer, ni éloufTer mes rtîmords, je voudrois mourir; et mon seul regret en mou- (ant seroit de vous avoir offensé. Jugez-moi d'après cel aveu sincère du i^entimrnt qui m'anime; et voyez si \otre âme doit rcsicv ulcérée il'un mouvement condamnable, sans doute, s'il n'étoitpas un effet des deux maladies qui consument ma vie, et qui déchirent mon cœur. Mon ami, je vous l'ai répété souvent, il faut îihsoluuicnt que vous ayez beaucoup, mais beaucoup d'indulgence pour moi : pardonnez-moi donc, non pas mon intention, non pas mon sentiment (car asiuiémenl ils ne '^yàuyLul point avoir besoi[i de pardon, à moins que ce ne
Boit par Texcès de passion qui les anime); mais pardonnezmoi un accès de folie que je n'ai pu retenir. Votre lettre est injuste : mais elle ne m'a pas ôlé l'espérance d'aller encore jusqu'à votre cœur. Dites-moi qu'il m'est fermé à jamais, et je vous rendrai grâce : car, avec ces mois, vous briserez le seul lien qui me retienne à une vie remplie de regrets, de remords, et où je ne me promets plus d'autre intérêt, ni d'autre plaisir, que celui de vous aimer, sans espérer que vous puissiez partager mou sentiment. Mais du moins soyez sûr que je ne troublerai point votre bonheur, ni voire dissipation. Je ne vous demanderai jamais des momens que vous croirez mieux employer; el vous serez libre de ne me voir que rarement, sans craindre l'importunité de mes reproches. Mon ami, répétez-moi que vous ne me verrez jamais : c'est, je crois, le mol que mon âme est le plus avide d'entendre. Ah l non, je ne crains que de vivre : je mets au pis toute la nature; je me sens si forte, et en mûme temps si foible, que je vous demande du fond de mon âme, ou d'achever de m'accabler, ou devenir à mon secours. Adieu, mon ami.
. Je ne vous dis pas venez me voir; mais je vous avertis seulement que je ne ferai rien de ce que j'avois projeté. Je rentrerai à cinq heures, et si je savois où vous dînerez, j'irois vous prendre. J'envoie chez vous, mais vous n'y serez pas; si vous daignez me répondre, je donne ordre qu'on m'apporte votre lettre chez madame de Meulan S où je dîne.
Onie heuref, 1 775 .
Depuis deux heures, j'attends; enfin la voilà cette brochure. Souvenez-vous donc que VÊloge de la raison vous a fait plaisir; ne revenez pas sur cet avis. Mon ami, en pré-
1. Marguerite-Jeanne de Saint-Chamans, femme de Charles-JacqucsLouii de Meulan, receveur général de la généralité de Paris, et mère de cette aimable .Pauline de Meulan qui épousa M. Guizot et mourut en 1827. Suard, de Vaines étaient très-Iiés avec la famille de Meulan (V. le Publiciste de juia IS09, tesJlem. de Genlis, t. III, p. 177, les Mém. de }lorellet, i. I, p. 130 ft 141.) Elle demeurait rue et près des Capucines.
170 LETTRES PB MADEM0I8ELLB DE LESPINASSB,
chant la modération, votre zèle tous emporte^ et il n'y a guère de conversation où vous n'ayez à vous reprocher de vous être compromis sans avoir fait aucune conversion; mais, comme je ne serois pas plus heureuse que vous, je finirai là mon sermon, et je vous dirai que je serai ravie de vous voir. Venez de bonne heure. Songez qu'il y a huit jours que^ je ne vous ai vu. — Devinez si je suis bien charmée de voire' billet. Mon Dieu! pourquoi mettez-vous tant d'intérêt et de chaleur à m'accabler, à me faire trouver inconséquente et absurde ; et puis, pourquoi êles-vous de glace pour aller à mon âme? Ahl pourquoi? c'est que vous êtes vrai; c'est que, si vous ne m'aviez pas aimée, vous m'auriez haïe; c'est que le seul malheur est de nous dire rencontrés : mais puisqu'il est impossible de revenir sur le passé, je vous demande de m'en consoler en venant de bonne heure. Bon- Jour; je vous écris en causant avec M. d'Anlezy ^ ; cela n'est pas commode.
liETTRE LXXXV
A midi, 1775.
Mais vraiment, je le crois bien, que vous ne prendrez ni les manières, ni le ton de personne : tout ce qui a une Yérituble grandeur n'aurolt qu'à perdre à changer; Alexandre n'auroit peut-être point voulu n'avoir pas le lorticoli; gardez donc tout, mon ami, votre goût, voire légèrelé, vos manières, et surtout votre oubli de tout ce qui touche et intéresse ce que vous dites aimer. Par exemple, vous avez un raffinement de délicatesse que je n'ai trouvé qu'en vous : vous ne me verrez pas, parce que cela vous contraint de ne me pas voir seule I Isn vérité, cela 3st d'une tendresse touchante, surtout lorsqu'il vous seroil libre de venir chez moi le matin et à quatre heures : c'est le temps où l'on est presque sûr de me trouver seule. Mais, mon ami, il est bien plus délicat de n'y pas venir, et j'y donne mon consentement : car je ne désire pas plus que vous me fassiez des sacrifices,
1. Jean -Pierre de Dama», comte d'Anlezy, fils de Louis-François, comte d'Anlezy, et d'Angélique de Gassion, né le 4 mars 1734, mcstre de camp en 1765, brigadier en 1768, avait épousé, le 4 avril 1758, Michellc-Pcrretle L« Veneur de Tillicres, n'ièce de la duchesse de Châlillon, première douairière.
que voys n'avez envie de m'en faire. L'excès de votre intérêt se contentera de ces deux mots, j*ai souffert, — Bonjour; non, ne croyczpoint que lo quartier y fasse rien, c'est lecœur qui fait iouf. ^, a dit La Fontaine. Adieu donc, à jeudi. Je vis avec mes autres amis; pour vous, je ne fais que vous voir; cela est dans Tordre.
▲ midi et demi [février] 1775.
On va venir me chercher; je ne vous verrai pas ; je ne sauraipassi vous voulez que j'aille vous prendre. — Savez-vous qu'on donne Tom Jones avec la FausseMagie ? ^ cela vous feroit plaisir, et votre plaisir feroit le mien. Ainsi donnez votre soirée à madame de*** et la comédie à moi} mais surtout décidez-vous: car votre pîace a bien des concîWTcns. Vous avez eu la bonté de me priver la semaine dernière de deux soirées, sur lesquelles j'avois compté; cela a monté mon âme à la générosité, et c'est sans rancune que je vous rends votre liberté ce soir. Je me ressens encore de la crise de ma soirée et de ma journée d'hier ; j'ai besoin de solitude, de recueillement, et avec vous je ne trouverois que du trouble. Allez donc passer votre soirée avec ce que vous aimez, avec ce qui vous plaît, avec ce qui vous aime; et laissez-moi m'abîmer, m'enivrer d'une douleur qui vaut mieux que tous les plaisirs des gens avec qui vous soupiez hier. Oui, le vice est moins dangereux que ces âmes de papier mâché, et ces têtes vides. Le vice indigne, révolte, au lieu que ces gens-là vous séduisent par leurs manières et leur ton, et ils éteignent pour jamais l'espiit, l'âme et le talent. Ah ! mon Dieu I ne donnez pas le dégoût à M. Roucher d'O.Ire jugé par ces mort-nés, ou ces vivans morts.