‹ Lettres de Mlle de LespinasseChapitre 65 sur 128 · Et Boufflers aussi, au début de sa pièce du Cmur · texte numérisé non relu

Et Boufflers aussi, au début de sa pièce du Cmur

î. Tom Jones, opéra-comique de Philidor, représenté pour la première fois en 1764 . — La Fausse magifi, opéra-comique de Marmontel et de Grélry, joué pour la première fois aut Italiens le 1" février 1775. Grimm la juge ainsi : • Malgré tous les charmes d'une musique enchanteresse qui seule aurait dû, ce me semble, faire réussir le poëme le plus faible, l'ensemble du speclacle a été fort mal reçu. On a critiqué, on a eu de l'impatience et de l'humeur, on a même hue et surtout l'on s'est obstiné à ne point rire. • [Corresp. liil.t t830, t. VIII, p. 443.)

Ils ne Tcnlendront pas, et ils blesseront son ftme par rînso* Icnce avec laquelle ils lui parleront de sa pauvreté. Ahl vous aviez bien raison de leur dire qu'avec ce talent, on esl plus riche, plus grand et plus heureux que tout ce qui éloil lA. Je vous conterai une générosilt^ de M. de B... qui vous donnent la mesure de son âme, ou de ce qui la représente. Al. Turgot ente[)draM. Boucher*, il le sentira; il esl vertueux, t-t il n'y aura rien à lui dire pour l'obliger. — M. de Vaines ni'avoil aussi répondu, et moi je vous réponds de lui : vos pelits-neveux seront servis, cela esl sûr. — Donnez une de ces trois cartes ; j'ordonne qu'on me l'apporte à Sl.-Joseph où je dîne, et puis dites que je ne suit pas ingénieuse. J*ai fait votre^lhôme en trois façons ; mais au moins, ne m'en rendez qu'une.

Dix heures et demie, 1 77 S»

Oui, je vous ai impatiemment attendu toute la journ^^e: c'étoit le désir et l'ospoir démon âme; mais un sentiment plus profond me disoit que je ne vous vsrrois pas. Si j'écoiitois toujours celui-là, mou âme s'éteiudroit, ou ma vie finiroit bienlôl. Je vous connois si bien, jo me sens si coupable, que jamais vous n'entendrez ni plaiulo, ni reproche. — Je crois q-ie vous faites bien d'aller à Versailles : il faut parler une fois de celte affaire, pour n'en plus parler ensuite. — Madame Gooffrin m'a apporté une estampe pour vous: je vous l'envoie, pour que vous en jo;iissiez plus tôt. Cette fenimeest belle, mais, en effet, elle est froide comme une muse. Envoyez donc votre copie à madame Geoffrin ; elle est pressée. Quand on est bien jeune et bien vieux, on veut jouir vite. J'ai été fort soulfrante aujourd'hui : c'est l'habilude de ma vie ; on ne doit pas plaindre les maux qui durent toujours; c'est bien assez d'être supportée. Bonsoir.

1. « Ce M. I^oucher, qui a trente ans et qui est marié, est sms fortune; mais on a été à sou secours, et M. Turgot se propose de io placer. « (l.a Harpe, Corresp. lilt.j t. I, p. 120.) Le poëmc deg Mois conlienl uu bel élo^ie de Turgot, cliant I«

LETTRB LXXXVIII. 1 ;3

A. votre retour, il faudroit peut-ôtre aller ou envoyer che» M. Turgot.

Sept heures, 1775.

Hier à cette heure-ci, mon ami, je vous atlendois et je iouffrois; aujourd'hui mon âme est abattue et triste, parce qu'elle n'est pas soutenue par l'espérance de vous voir. 6e que je sens me ropiielle ces vers de M. de La Harpe :

/ Ah I que ne puis-je encur i'attendrt,

Uût-il eucor ne pas venir > I

Mon ami, que je vous plains de ne pas pouvoir partager le sentiment qui m'anime! vous connoitriez encore une fois le bonheur, mais ce bonheur qui donne l'idée du ciel, et qui donncroit la force de l'acheter par les tourmens de Tenfer. Oui, je le sens, mon Ame n'est faite que pour les excès : aimer foiblement m'est impossible; mais aussi, si vous ne me répondez pas, si mon âme ne peut eniraînor la vôtre, si vous voulez vivre partagé, s'il vous suffit d'être agité et jamais heureux, je me sens encore assez de ressort pour renoncer tout à fait à vous. Mon ami, vous le savez: toutes les fois qu'on se sent la force et mCme le désir de mourir, on peut tout prétendre, tout exiger ; on ne se donne pas le temps de mériter, d'acquérir par le temps et par des

1. Les Regrets j stances ({771) Mademoiselle de Lespinasse modifie un peu le lens et la mesure des vers de La Harpe qu'on Ut ainsi dans ses œuvres :

Souvent elle ne peut se rendre Au lieu qui doit nous réunir :

Que ne puis-je encore l'aticndre, U(l:-elle encor ne pas venir.

Si Ton en croit les Mémoires de Bachnumont, La Harpe aurait été vm des protégés de mademoiselle de LespinaMe, ec qui peut surprendre, en raison de la rivalité qui exista entre M. de Guibert et sou rival heureux dans l'éloge de Câlinât. « M. de La Harpe étoit un de ses nourrissons. Elle ouvroit depuis quelque temps les portes de l'Académie par son crédit sur le secrétaire qui fnëne la compa^juie. Ce poëte est le dernier qu'elle y aura fait entrer, » (27 mai 1776, t. IX, p. \Ï0.) La Harpe fut reçu le 20 juin 1776, en rem- ' piftcenient de Golardeau, dans estte même séance où d'Alembcrt introduisit dans son éloge de M. /e Sacy relui de mademoiselle de Lespinasse, morte le nioit précédent.

174 LBTTRES DB MAI)EMOISBtt.E ]>E LESPINASSS; ■ ''^

moyens lents, ce qu'on a besoin d'obtenir sup-le-chaiiïp« '. 5 Ce n*est pas le prix de mon bonheur que je mets à ôtra i, aimée de vous: c'est celui de ma vie; à celle condition, il seroit honteux de me tromper, et il y aura de la générosité à ne me point laisser d'espérance. Mais ce n'est pas un mot de lout cela que je voulois vous dire lorsque j'ai pris la plume : voyez comme on est libre lorsqu'on a l'âme agitée* . Je voulois que vous fussiez averti de ne pas venir demain . avant midi, parce quei je me suis souvenue que j'ai ua coiffeur, et qu'il m'est odieux de vous voir avec cette impor- ^ tunité; je serai quitte à midi et depai au plus tard, — Fâchez- vous-en, si vous voulez; mais je ne saurois vous . exprimer combien je me suis trouvée heureuse que vous vous soyez en allé ce matin : dix minutes plus tard, je ne sais ce que je serois devenue. M. de Magallon * est arrivé, et peu de temps après son départ, je me suis trouvé tout à fait mal : j'ai eu une violente attaque de convulsion ; ma machine ne peut plus soutenir les mouvemens de mon âme»: '-'r Je n'en suis ni effrayée, ni Inquiète : je ne crains ni la douleur, ni le terme de la douleur; mais, mon ami, expliquezmoi ce qui donne cette force au comble du malheur. Est-ce que les situations désespérées fortificroient et élèveroient l'âme? en ce cas, il faudroit subir son sort et ne pas se plaindre. — J*ai dans ma chambre une conversation où je ne suis pas tentée de prendre part, mais elle m'importune. Adieu, mon ami. Vous n'aviez pas besoin de me retrouver ce soir, et moi je n'ai pas pu vous quitter de la journée. Quelque dissipé que vous ayez été, quelque plaisir que vous ayez eu, je ne vous envie rien : j'ai (.Hé en meilleure compagnie. J'ai été occupée de Catinat^ ; i'dn ai relu une partie et j'en suis plus charmée, plus contente que je ne peux l'exprimer. A coup sûr l'auteur ira loin. Ce n'est pas assez dire qu'il a du talent, de l'âme, de l'esprit, du génie: il a ce qui manque presqu'à tout ce qui est bon, cette éloquence et cette chaleur qui fait qu'on le sent avant que de le Juger. C'est ce qui fait que, sans présomption, je puis louer, approuver avec autant de vérité que si j'avois de l'esprit et du goût. Je ne sais ni disserter, ni mesurer rien;

I. Chargé d'affaires d'Espagne. L'ahbé Galiani l'appelle, à propos de M. de Mora, « un mentor plus complaisant et plus corrompu. «(Corre^p. 1819, 10*8*.) t. L éloge composé par AI. de Guibert*

muis ce qui est beau enlève mon rime, et alors j'ai raisou, quoique vous en puissiez dire. Adieu, adieu donc.

Mon ami, ôtes-vous en retraite? M'y mettrez-vous demain T Que je sache du moins à quoi j'emploierai ma pensée et mon sentiment: sera-ce en regrets ou en attente? Quoi qu'il en soit, l'un et l'autre seront remplis de vous ; et soit que vous me priviez, ou que vous me fassiez jouir, je vous aimerai tendrement.

Vous ne m'avez pas dit si vous aviez été à Gustave '. Autant qu'il m'en souvient, cela est bien mauvais, et écrit d'une manière barbare. Bonsoir. Devinez pour qui je vous quitte. Ah 1 je guitterois le présent, l'avenir, le monde ontier pour vous : il n'y a que mes souvenirs auxquels je tienne plus qu'à la ^ie, plus qu'à la mort aussi; car ils m'aident à l'attendre.

Cherchez deux de mes lettres que vous avez eu le sojn ie serrer sur votre table.

LETTRE XG

Dix heures du soir, 1775.

Mon ami, que vous êtes bon, que vous êtes aimable d'avoir bien voulu me dédommager de ce que j'avois perdu ce matin I Si vous saviez aussi comme je vous avois attendu, comme j'avois éloigné, renvoyé tout ce qui pouvoit troubler mon plaisir 1 comme chaque carrosse qui passoit me donnoit de l'espérance, et puis comme il faisoit mal à mon âmel Mon Dieu! combien je vous aimel que je me sens coupable d'avoir pu vous blesser 1 Non, mon ami, ne mo pardonnez pas : punissez-moi; ajoutez, s'il est possible, à

{.'Gustave Wasa, tragédie de Piron, jouée pour la première fois ea 1733. La Harpe traita le même sujet dans uoe pièc« représentée sans succès It^ I mars 1766.

m IiBTTBSt DI UADIMOISBLLB DB LKSPlN'ÂSflAv

ma donlear, à mon regret; il faut qoe f eKln^me malhfîar mette hors de me8are..0ui, il rend folle, îl ^gnvQ, il raiid malade : il a fallu toat cela pour que J'uie pu vous o [ranger. Depuis trois Jours, je ne sentois' plus que ce malheur, et J'en serois morte^ si vous n'étiei venu à mon secours. Ah! mon ami, vous avei prononcé des mots qui mû font encore frissonner, qui navrent mon cœur: Je vous ai glacê^ U falloit yf ous combattre pour me voir. 0 ciel 1 pourquoi n'^^toîs- ]e pas anéantie avant que d'entendre des mois qui me donneroîent le courage d'aller au-devant de la mort? Ne me dites plus que je suis condamnée à vouh bair no jour : mon ami, j'appelle de cet arrêt, et je fais si^ru^eiît par vous que J'aime, par tout ce qui m'est sacn^ do ne pa$ survivre une heure à cet horrible mouvement. Alor, vous hJiïr! Toye* donc quelle passion, quelle tendresse auimeul mou Amal Ahl si un Jour il falloit ne plus vous aîmpr, mon Dieu I qu'il mesQroit doux de mourir! Le ciel m'i §1 tL'moîn que je ne tiens qu'à ifou«,,et que tout ce qu'on mû prodigue d& soiûSi de iMkotét, d*amitié et .d'jjntérdt, n'aurait pas I j furco de me retenir Jusqu'à demain. Mon ami, M. de Mora est toujours h côté de moi, éÇ-Jef vous vois iou|oihj^. Si ncio^ âme perdoit de vue cet appui, ce secours, je n'existerois pas une heure. Ah ! lisez donc dans le fond de mon Ame: voyez-y plus encore et mieux que je ne vous dis. Peut-on jamais exprimer ce qu'on sent, ce qui anime, ce qui fait qu'on respire, ce qui est plus nécessaire, oui, plus nécessaire que l'air? car je n'ai pas besoin de vivre, et j'ai besoin de vous aimer. Mon Dieu 1 mon ami , à quelle dislance ôtes-vous! Vous me disiez hier : Vous avez commencé par me blesser et vous avez fini par me glacer, Kt moi, je vous réponds : Vous m'avez blessée, et j'ajoute : Vous me mépriseriez, vous me haïriez, que je trouverois encore en moi de quoi vous aimer avec passion. Oui, mon ami, je vous le répète : la mort vient à ma pensée vingt fois par jour, et mon âme n'ose concevoir l'idée de vous aimer - Aïoins. Ohl connoissez-moî toute entière: voyez dans mon âme un poison qui me consume, et que je n'ose pas vous faire voir. Ce ne sont pas mes remords, je vous en parle quelquefois : ce n'est pas ma douleur, je m'en suis plainte souvent à vous i mon ami, c'est un mal qui altère ma raison et ma santé; c'est un mal qui rend injuste, qui me rend défiante, qui m'a lait prononcer des choses dont j'ai hor-

LEtTRE XCI, 177

reur. Comment ai-]e été assez hors de moi pour pouvoir vous dire que j'avois mauvaise opinion de vous? Gela est-il dans la nature? cela peut-il être dans mon cœur? Adoret-on, rend-on un culte à ce qui ne nous paroît pas un Dieu Mon ami, il a fallu que ma tôte et mon âme fussent exallées à un degré bien rare, bien haut, pour être aussi coupable que je l'ai éiô. Mon Dieu ! j'étois aimée comme je vous aime, et par la créature la plus parfaite ; et puis, aurezvous la force de me dire que je ne vous ai pas aimé, que mon sentiment étoit de la haine? Oui, en effet, j'avois de le haine, mais c'ctoit pour moi, c'étoit pour le mouvement irrésistible qui m*enlraînoit. Mon ami, regardez-y bien; eti vous verrez que, quoique vous ayez été beaucoup aimé sansi doute, jamais personne ne vous a aimé avec plus de force, ' de tendresse et de passion.

À minuit, 1775.

Eb bien, ne vous Tavoîs-je -pas dit, mon ami? je ne vous ▼errai pas et je ne vous ai pas vu. Mon Dieu I qu'il est triste de prévoir si juste, et qu'il est douloureux de montrer des regrets à qui ne les partage pas ! Je ne sais comment j'ai pu sentir aussi vivement que vous me manquiez : il n'y a qu'à Iphigénie où il y ait plus de monde qu'il y en a eu celte aprés-dînée dans ma chambre; j'en suis écrasée de fatigue. J'avois d'abord commencé par aller passer une heure avec M. Turgot , et puis encore une heure chez madame de Chûtillon ; cela fait bien des marches à monter, et j'étois morte en rentrant. J'avois promis d'aller passer la soirée à St Joscpli >, je n'en ai pas eu la force. J'irai demain, si la course du Marais m'en laisse le courage. —

I. Iphigénie en Aulide, opéra de Du Rollet et de Gluck, joué pour la première fois le 19 a\ril 1774, et repris, le 10 janvier 1775, avec quelque! ebangements. La représcntatiou du 14 fut particulièrement brillante, par suite de la présence de la Reine, accomp&^j i'^" lu comte et de la conilcsse de Pro- ▼ence, et du comte d'Artois.

î. Le coiivt-nt de Sauit-Joseph, situé rue Saint-Dominique-Saint-Gormaîn, dans les bâtiments où est aujourd'hui le ministère de la guerre, et où h.ibitait la ducbegse de ^:h*ti'.lon, ainsi %'* adame Du DelTant.

178 LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINASStt, .-75

Avant dtncp, je vais voir rue de Clt^ry des automates* ^it-. ,■ / sont prodigieux^ à ce qu'on dit. Quand j'àllois dans le mondè^/jv ; ]e n'aurois pas eu cette ^suriosité : deux ou trois soupers «n' donnent satiété; mais ceux de la rue de Cléry valent mieux: ils agissent et ne parlent point. Venez-y, en allant au Marafs, et je vous dirai là si j'ai la loge de M. le duc d'Aumont. Je dois l'avoir demain ou mardi : j'aimerois mieux deniain^ parce que nous aurons M. Roucher mardi. Enfin, mon ami> de manière quelconque, il faut que je vous voie demain, et beaucoup. — Madame de Ch... ne vous croit point coupable de négligence : elle m'a demandé aujourd'hui si votre retraite duroit encore. Vouscroyei bien que je n*ai pas man« . jqué de dire qu'elle avoit été absolue, et de là plus de tort : '/ car ce que les femmes veulent seulement, c'est d'être pré* • férées. Presque personne n'a besoin d*t5tro aimé, et cela eîf bien heureux : car c'est ce qui se fait le pjus mal à Paris. Ils osent dire^jQi'ils aiment, et ils sont calmes et dissipést c'est assuFémentIbïen connoître le sentiment et la passion. Pauvres gîinsl il faut les louer comn^.c les Lilliputiens : ils sont bien Jolis, bien gentils, bien aimables. Adieu, mon ami. La confiance que vous ni'avcz marquée hier au soir à l'occasion de la lettre àe madame votre mère est tout à fait aimable.

A minuit, [10 féTrIer] 1775.

Minuit sonne; mon ami, je viens d'être frappée d'un souvenir qui glace mon sang. C'est le 10 février de l'année dernière que je fus enivrée d'un poison dont l'effet dure

1, 2 février i775. « Le sieur Jacques Droz, joune homme de vingt-deux ans, du comté de Neuchâtcl en Suisse, attire les curieux depuis quelques jours par plusieurs figures automates, dont une principalement fait le désespoir de nos artistes. C'est une figure d'eufant de deux ans, assis sur un tabouret devant uu pupitre^ et écrivant sur un papier. Cet enfant trempe sa plume, secoue l'encre, et écrit tout ce que le spectateur lui dicte. Il place convenablement les lettres initiales ou majuscules, laisse l'intervalle d'usa<;e entre les mots, passe d'une ligne à l'autre, avec le même ordre, et les yeux fixés aur son ouvrage durant qu'il écrit... Le fameux Vaucanson a assisté à ce spectacle; il a été étonné... • (Mémoires de Bachaumont , t. VU, p. 273.) — Marie- Antoinette visita Dro« et ses automates, accompagnée du f riuce de Soubise, le 9 du même moit.

liETTRE XCIII.' ITd

encore. Dans cet instant môme il altère la circulation de mon sang : il le porte à mon cœur avec pluis de violence ; il y ramène des regrets déchirans. Hélas I par quelle fatalité faut-il que le sentiment du plaisir le plus vif et le plus doux soit li(5 au malheur le plus accablant 1 quel affreux mélange l Ne pourrois-je pas dire, en me rappelant ce moment d'iiorreur et de plaisir : Je vis venir à moi un jeune homme dont les yeux étaient remplis d'intérêt et de sensibilité ; son visage exprimoit la douceur et la tendresse; sonûmegenibloit agitée par la passion. A celte vue je me sentis pénétrée d'une sorte d'effroi mêlé de plaisir; j'osai lever les yeux, les arrêter sur lui; j'approchai: mes sens et mon ûme furent glacés; je le vis devancé, et, pour ainsi dire, environné par la douleur en habit de deuil, elletendoit les bras; elle me vouloit repousser, arrêter, et je me sentois entraîner par un attrait funeste. Dans le trouble où j'élois: Qui es-tu, lui dis-je, ô toi qui fais pénétrer dans mon âme tant de charme et d'effroi, tant de douceur et tant d'aiarmesl quelle nouvelle m'apportes-lu? Infortunée, me dit-elle avec l'air sombre et un accent douloureux, je serai, je ferai ton sort;

celui quianinioit ta vie vient d'être frappé par la mort

Oui, mon ami, j'entendis ces funestes mots; ils se sont gravés dans mon cœur; il en frémit encore, et il vous aime !... — En grâce, que je vous voie demain; je me sens pénétrée r^.ô tristesse et de trouble. Ah, mou Dieul il y a un an qu'à pareille heure, M. de Mora fut frappé du coup mortel; et moi, dans le môme instant, à deux cents lieues de lui, j'élois plus cruelle et plus coupable que lesignorans barbares qui l'ont tué. Je meurs de regrets : mes yeux et mon cœur sont pleins de larmes. Adieu, mon ami. Je n'aurois pas dû vous aimer.

LETTFxE XCIII

Six heures da matin, 1775.

Vous souvenez-vous de vos derniers mots ? vous ^ouvenez- ?ous où vous m'aviez mise, et où vous croyez m'avuir laissée? Eh bien, je dois vous dire que, revenue bientôt à moimême, je me suis rr/evc^, et que je ne me suis pas vue une ligne plus bas qu'une heure avant, où j'étois debout et do

180 LKTTRIilS DE MADEMOISELLE DE LESl iMAôSjft.

toute ma hauteur. Et ce qui ifous étonnera peut-être, c'est que (Ici tous les DQ.uvemeus qui m'ont entraînée vers vous, le d<*niier est le Stiul dont je n'ai point de remords. Et savez-vuus pniirquoi? c'est qu'il y a un excès dîas la passion qui ju::titie une ûme qui a égalemcut horreui de ce qui est ▼il et mullionnûte. Dans cet abandon, dans ce dernier degré d'abnc'galiun de moi et de tout intérôt personnel, je vous ai prouvé qu'il n'y avoit qu'un malheur dans la nature qui ne nie p.'.rCit pas supportable, vous ofl'ensor et vous perdre; cette crainte ni'auroil fait donner ma vie. El comment regretterois-je d avoir prouvé et prononcé avec force un sentiment qui me fait vivre et mourir depuis un an ? Non, mon ami : malgré vos expressions, je ne me son? point humiliée; et c'est parce que je vous crois honn(}lo, que je ne me crois pas coupable. Ne croyez pas que je nie I\îi:sc une faussa conscience, que je cherche à me juttilier; nuii, mon ami, le sentiment qui m'anime dédaigne l'orgiu'il ul la mauvaise foi; et si vous m'accusez, je me tiens condamnée pour jamais : votre estime m'est plus chère que la mienne.

Je suis si sûre de votre honnêteté, je connois tellement votre bonté, que je suis certaine qu'avant de vous endormir, vous vous Clés promis de me voir aujourd'hui. Je vous remercie de ce mouvement ; mais je vous demande de ne mo pas voir : mellez-y de la délicalesse et de la pi lié. J'ai besoin de laisser reposer mon âme : vous lui faites éprouver des excès qu'elle n'avoit jamais connus, et où ma seule pensée n'auroit pas pu attfindro. Ah, mou Dieu I que le grand malheur est redoulablel il n'y a plus i\i burne, ni mesure. Ah ! j'ai besoin de repos, laissez-moi me calmer : je vais prendre deux grains d'opium; en engourdissant mou sang, mes idées se troubleront, mon Ame s'afTaisscra, el peut-être que j'oublierai que vous n'avez point jépondu à mon cœur, que vous ne m'avez pas dit un mot qui pût me consoler el me rassurer dans toute celle soirée d'hier! Adieu, mon ami; ne venez pas, et, d'après ma piière, ne trouvez point mauvais que ma porte soit fermée : elle le sera pour tout le monde. Je suis si foihle, qi:e l'effet de l'opium absorîîo toutes mes facultés, mais il suspend mes maux; il m'ôte la partie de mon existence qui me fait sentir et so'ifTvir. Adieu. Je me sépare de vous pour vingtquatre liei;r*'<. Si, par un malheur que je neveux pas pré» foir, la soirûe d'hier avoit... non, je n'uso pas achever.

i.t!:TTRE XCIV-

smî, fenïrevoîa un moyen de n'parerije me pvnt* roisj j«» suis souITrir. et JG me condamneroîs à ne vous ilxn jamais ce que je prononce dan» ne moment arec tendreâw et passion î je vous aime.

LETTRE XCIT

Ooze beurtt, 177S,

luges de mon mnlbeur: je me sentoîs une répugnance mortelle à ouvrir voire lettre : ai je n*avois point craint de vous offenser, j'allois vous la renvoyer. Quelque ctiose me dlioit qu'die irrileroit mes maux» et je voulois hjc m(5nagûr. ï.a aonfTraiice conlinutiUe de mon corps aiïaîsse mon fliiie î j*aî encore eu la fièvre, je n'ai pas fermé 1 ail, je n'en puis plus. De giAce, par pitié, ne tourmentez plus une vie qui s'éteint^ et dont tous les înstanssont dévoués à la douleur et aux rogrels. Je oe vous accuse point, je n'exige rien , vous ne me dcvc» riep : car» en effet, je n'ai pas eu un mouvement, pas un seniîrncnt auquel j'aie consenti; et quand j*aî eu le malheur d'y céder, j'ai toujours détesté la force ou la foiblesse qui m'enlraînoit» Vous voyez que vous ne me devez aucune reconnoissance, et que je n*aî le droit de vous faire aucua reproche. Soyez donc litjre, re tournoi à ce que vous aimez, et à ce qui vous convient plus que vous ne croyez peul*Cfre» Loissez-moi à ma douleur, laisse*moi m'occuper sans distraction du seul objet que j'ai adoré, et dont le souvenir m'est plus cher que tout ce qui reste dans la nature. Mon Dieu ! je ne devroî» pas le pleurer, j'aurois dû le suivre : c*esl vous qui me faites vivrèj qii faîles le louroient d'une créature que la douleur consuQie, et qui emploie ce qui lui reste de forces à invoquer la moi t. Abt vous en faites trop et pas assez pour moi. Je vous le disois bien il y u huit jours, vous me rendez difficile, exigeaules en donnant tout, on veut obtenir quelque chose. Mais, cacorc uoe foi?, Je vous pardonne, et je ne vous hais point : ce n'est pas par génÉrosité que je vous pardonne, ce n'est fas par bonté que je ne vous hais pas; c'est que mon ômc lâl lasse, qu'elle meurt de fatigue. Ah l mon ami» laîsseimoî, ne me dites plus^ue vous m'aimez; ce baume devient

jât LETTRES BE UADBMOISBLtK I>E LESPINASSK

du poison, tous calmes et déchirei ma plaie lour àtd^f. OIil que TOUS me faites mal I que la ym m& pèie I que Je TOUS aime pourtant^ et que Je seroîs désolée de mettre dala< tristesse dans TOtre flme! Mon amil elle est trop partagée^ trop dissipée, pour que le Tjrai plaisir y puiise pénétrer Vous voulez que Je tous Toie ce soîr ; eh bien, T&Dei donc*.. Le bon Condorcet est resté aTec mol ; J'étois morte.

J'ai retenu Totre commissionnaire^ parce que Tenon ^ m'a interrompue ; il m*a trouTé '-ncore de la flÈvre. Bonjour. Il est midi, et vous sere« sorti; et puîi, vous me gropderei, et je crains les effets de TOtre négligenCQ^ et de pis que cala encore

[s* fétner], otiî«beur«i, I7ÏI,

• Quand on cllédi'la honte,, et surtout quand on âime^ il ne faut être ni dlfBdlOji.ikLifldluite. Ainsi, mon ami, je ne TOUS accuserai point, je ne me plaindraî pas. Âlii noo, TOUS n'avez pas tort, et l'abandon où vous m'avez laissée aujourd'hui a été involontaire ; vous vous le serez reproché ; peut-être aurez-vous eu assez de bonté pour dire : elle souffre, et c'est moi qui suis la cause de son mal. Mon ami, si voire cœur a senti ces mots, vous êtes trop puni, et je serai trop vengée; mais ne serai-je pas plus heureuse demain? ne dînerai-je pas avec vous? ne vous verrai-je point? — Je compte aller voir M. Turgot jeudi ; je propose à M. de Vaines de me mener à Versailles, et tous aussi, si cela vous convient. Si cet arrangement n'a pas lieu, l'envoyé palatin * m'a ofTert de me mener, et si vous pouvez, et si vous voulez, jd (dirai comme dans Démocri^e:

Nous allons à la Cour, on t'a mit (U Tojage*.

M. de Condorcet et M. d'Alembert y vont demain ; ce dernier lui lira des éloges. M. Roucher lui a dit aujourd'hui son

1. Chirurgiea,néen 1724, derAcadémiedessciencesen 1757, morten ISivt &. Le baron de Sickingen, ministre plén. de 1768 à 1787. Il demeurait bsï hère du Roule.

f. Démocrilecmowrtwt^ eQm4die ie Regnard,en dnq actes et en Ters(17 00);. Êkct, l, se, ru»

poCiue : voilà deux bonnes journées; il aura peu parité, elil aura eu du plaisir. — Mon ami, si vous ne me voyiez pas aussi enflée d'orgueil que la grenouille, je vous dirois que M. Turgot m*a fait prier de lui porter mes précieuses rapsodies, et je lui fais dire demain que cette bonne fortune ne sauroil lui manquer. — Mon Dieul si je vous avois vu, j*aurois passé une journée bien douce, oui, paisible comme Gessner. J'ai eu des nouvelles de M. Turgot toutes les h cuves; le comte de Schombert, à lui seul, m'a écrit trois fois, et toujours pour me rassurer, en me disant vrai pourtant. J'ai dîné lôte à tôte avec une personne qui est malheureuse; par conséquent, Yoilà de l'intérêt: et puis, à trois heures, j'ai été faire le lourdes Tuileries. Oh! qu'elles étoient belles 1 le divin temps qu'il faisoit! l'air que je respirois me servoit de calmant; j'aimois, je regrettois, je désirois : mais tous ces sentimens avoienl Tempreinte de V douceur et de la mélancolie. Oh I mon ami, cette manière^ de sentir a plus de charme que l'ardeur et les secousses de la passion; oui; je crois que Je m'en dégoûte: je ne veux plus aimer /"or^; j'aimerai 'doucement, mais jamais foibleraent ; et vous le croyez bien, puisque c'est vous que j'aime. — Je suis rentrée à quatre heures et demie, j'ai été seulf jusqu'à six; et savez-vous comment j'ai trompé l'attenta où j'étois? c'est en relisant vos lettres depuis le l'»" janvier, je les ai mises en ordre; enfln, en ne vous voyant pas, j'ai été vivement, tendrement occupée de vous; et puis sont arrivées six ou sept personnes, qui m'avoient consacré leur mardi-gras^. Elles étoient lasses de se divertir, elles vouloient avoir le plaisir de la conversation, de la liberté, du repos, et nous jouissions de tout cela ; car J'étois encore soutenue par l'espoir de vous voir, j'espérois. Ah l quand j'ai entendu sonner neuf heures, j'ai tourné à la mort, et mon silence a averti tout le monde de me quitter à neuf heures et demie. Mais je suis folle, ou plutôt imbécile de vous fatiguer d'une journée où vous n'avez pas voulu prendre part un seul instant. Adieu, mon ami ; faites-moi savoir ce que vous voulez, ce que vous pouvez pour Jeudi. Jo vous crois trop homme du monde pour manquer le bal de cette nuit; pour moi, j'aime mieux respirer l'air doux et pur des Tuileries, à l'heure où l'on y est presque seul. Ah î

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