‹ Lettres de Mlle de LespinasseChapitre 67 sur 128 · De ChàtUlon · texte numérisé non relu

De ChàtUlon

LETTRE XCVn. lG7

passez pas votre vie à vous reprocher/ce que vous faites: cessez d'inquiéter ce que vous aimez, et n'offensez plus ce qui vous aime, et qui prévient votre goûl, vos dc^sirs, votre volonté, en un mot, qui vous fait le sacrifice de vous à voua môme. MpnDieul comment pourrai-je croire qu'il ne vous en coûteroit pas beaucoup pour me tromper? Ah ! si vous ■ n'avez pas assez de force pour faire mon bonheur, du moins \ il est certain que vous iMes assez honnête pour ôtre affligé • de faire mon malheur. Mon ami, croyez-en un cœur qui es/ \ j tout à vous, et qui ne respire que pour vous. Ne combattez { plus, abandonnez-vous à votre penchant : du moins il me restera la pensée consolante que j'ai fait quelque chose pour votre bonheur; et dans la situation forcée où vous me mettez, j*ai à me reprocher de le troubler. Ah ! délivrezmoi et du mal que je vous fais, et de celui que vous me faites. Mon ami, soyez de bonne foi, je vous en conjure; que faut-il faire pour mériter d'entendre la vérité? Dites, rien ne me sera impossible, écoutez le cri de votre âme, et vous cesserez de déchirer la mienne. Oui, je peux me passer d'être aimée, et il m'est affreux de douter de vous, de vous soupçonner : estimez-moi assez pour ne me pas tromper; je fais serment, par ce qui m'est le plus cher, par vous, de ne jamais vous faire repentir de m'avoir dit vrai. Je vous aimerai pour le trouble et la peine que vous m'aurez épargnés; jamais vous n'entendrez un reproche. En vous perdant, je ne veux pas conserver le droit de me plaindre, ni même celui de vous intéresser.

Mon ami, je sais que vous avez été charmé de l'opéra , madame d'Iléricourt* et le comte do Greutz* sont venus m'en dire des nouvelles; je ne les ai pas écoutés, parce que c'étoit vous que j'aurois voulu entendre. D'ailleurs l'abbé

de B venoit de me troubler en me parlant de vous; il

prétend qu'on lui a dit que j'étois folie de vous; ce sont ces expressions, et il a ajouté: NoUy je ne suis pas m&h'Uit, ce n'est ni un piège, 7n une vengeance. Je suis restée confondue

1. San» doute la femme du conseiller à la i'* chairibre des enquêtes, TrouRSct-d'Hciiconrt, lequel deirieurait rue de Bourbon, aujourd'hui rue de Lille. D'Alenibert 6tail lié de longue date avec les d'Hcricouri,

2. (îustave-riiilipp»*, comte de Creulz, ministre plénip. de Siiè<le près la cour de Franco, de 1766 à 1783, et qui réunissait chez lui, rue de Grenille->aiiit' Germain, en fdcc i'Iiôlf 1 de La Marche, les littérateurs et lei artistes Irs plus célèbres. Né en 1726, il devint en t7d3 ministre des alTuiies étran<:èrcr et mouruÉ «n 178u. (V. les )îém. de ilarmontely t. II, p. 125.)

LETTRKS BE MADEMOISELLE DB LESPINASSB*^

ti h&ureuseTHêQl un a annoncé dans le même instant Tarchevêque de Toulouse. Que penB02-?ous de cela? je ne sais iije cherche ù me rassurer; rimis je crois que c'est un ar* fifice de Tabbé de B..,j auquel j'ai donné lien : je vous dirai çommenl.^J*ai vu M. Turgol qni m*a dit qu'il se reprochoit iÏB ne reiis avoir pas repondu : il a élé îrtH-flLUté de Totre leltre* ïl eo a reçu une charmante de Vultaire, qui lui dit, vous ^ùvez accablé de tompHmms ^raiB , elc, -^ J'ai faîl demander 4 madame de Luxembourg* quel jour rêve* noiL madame de Bourtlen ; c'est tundi* Je n'ose pas me flatter de dttier demain avec vous : maïs Je ne puis m*empéclier de te délirer, quoique ce soit peut-être uu vœu contre votre plaisir. Si vous avez été cliez le comte de Broglie, mon ami, il est bien mal df ne pas m'avoir donné un moment; vous Êtes cause q :e je o'ai écoulé Tarchevôque d'Aîx qu*aîcc diiï traction i je vous attendois, comment pou vois- je être à lui? Bonsoir, — Je sens que Tabbé de B.*,, a raïsoii^ mai» il a tort de me le dire. J'ai vu vingt personnes aujourd'hui, et elles n'ont pu me distraire du buëoin que j*avois de vous voir. Qu'ftvez-vousfaitî où aveE-vous soupe î vous files- voua BOtivenu que je voua aimoisî pouvois-Je dire au moina comme dans Oreite ?

Le cœtir tit poor Pjtfboip et lei tmui podr Ortsle \

Maïs adreii* Je ne veux que la viîrité : songe» encore une fois que vous me la daveï sans détour, saas modifier tiooj telle enfin qu*elle est dans voïre âme.

I. Madeleine -Angélique de Neufville, 6lle de Nicolas, duc de Viileroy,et de Marguerite Le Teilier-Louvois , née ^ers 1707, mariée le 16 septembre 1721 à Joseph- Marie, second duc deBoufûers, dont elle devint veuve le S juillet 1747. Elle se remaria le 29 juin 1750 à Charles-François-Frédôric de Montmorency, maréchal, duc de Luxembourg, et mourut le 27 janvier 1787. Après une vie fort légère ; elle était devenue l'oracle du bon ton et du bon s^'ût Voir son portrait dans les Souvenirs du duc de Lévis, les Confessions de Jean- Jacques Rousseau, et la Corresp. de madame du Deffand, t. Il, p. 760.

i. Non pas dans Oreste^ tragédie de Voltaire, mais dans Andrnmaqu8i tragédie de Racine, acte II, se. ii.

LETTRE XCIX. i8!i

LETTRE XGVIII

Samedi, onie henrcf, 1775.

Je ne m'y altendois pas ; j'avois au fond de l'âme l'impression douloureuse de ces cruels mots : Nous ne pouvons pas nous aimer ^ et j'y répondois avec toute la force qui me reste : ie ne "peux pas vivre. Mon aini, tout ce que je souffre, tout ce que je sens est inexprimable : il me pactoît impos- Bible do n'y pas succomber; je sens Tépuisemen^ de ma machine, et il me semble que je n'ai qu*à me laisser aller pour mourir. Cependant je suis mieux ce soir; j'ai été trois heures dans le bain, j'en suis sortie presque {éteinte, mais avec une douleur fixe dans la poitrine qui ne m'a pas quittée. J'ctois avec M. d'Andezy et le baron de K***i; ils se sont en allés pour me laisser répondre, et ils ne savent pas à qui. Bonsoir. Vos soins, votre inquiétude me persuadent que, quoi que vous en disiez, nous pouvons nous aimer, A demain; je vous attends déjà.

Mardi, onie heurei da loir, 1771.

J'ai refusé d'aller passer la soirée avec deux personnes qui s'aiment, pour parler à ce que j'aime, pour m'en occuper avec plus de repos et de plaisir que je n'en aurois eu avec du monde. On n'auroit pas eu le pouvoir de me distraire tout à fait; mais c'est un mal que d'être détourné de ce qui plaît et intéresse. Mon ami, la solitude a un grand charme pour une âme occupée. Oh, mon Dieu 1 que l'on vit fort lorsqu'on est mort à tout, excepté à un objet qui est l'univers pour nous, et qui s'empare tellement de toutes nos facultés, qu'il n'est plus possible de vivre dans d'autres temps que dans le moment où l'on est ! Kh ! comment voulez-vous que je vous dise si je vous aimerai dans trois mois? Comment pourrois-je,avec ma pensée, me distraire de mon ientiment? Vous voudriez que, lorsque je vous vois, lorsque

!• Probablement le baron de Kock.

190 LETTRES DE IflADBHOnii^LLE DE LESPINAflS^.

votre présence charme mes sens et mon âm^ Je pusse roui rendre compte de l'effet que je recevrai de Totre mariage mon ami, Je n'en sais rien, mois tien du Lotit. S41 ms gué rissoit, je vous le dirois, et vous aies nssez juste pour ne m'en pas blâmer. Si, au contrai tg, il porloil le désespoir dans mon âme, Je' ne me plàindrots pas, et je souffrimis bien peu de temps. Alors vous seriez assez sensible et asseï délicat pour approuver un parlî qui ne vous coûteroît que des regrets passagers, et dont votre nouvelle sittial ion votis distrairoit bien vite; et Je vous assure que cette pensée est consolante pour moi: Je m*en sens plus lîbrtî, Ne me de mandez donc plus ce gue je Terai lorsque vous aurez engagé votre vie à une autre. Si je n^avois que de la vanité et de Tamoup-propre, Je serois bien plus (éclairée sur ce qm J'éprouverai alors. 11 n'y a guère de méprise aux calcula da; l'amour. propre, il prévoit assez juste ! la passion, n'à^ point d'avenir; aii^si en vous disant ; Je voua aime, je vous T fout ce que je sais et tout ce que je ^cm. Je n'aLtiJche ait^ cua prix àr cette isonstance que commandent la raison e1 plus souvent enobré de petits intérêts de société et de va.^ aité que Je mépriscl de toute tnon âme. le n'estimé guër€ davantage ce plat courage qui fait soulTrir b>istiu'on peut Tempécher, et qui fait employer sa raison et sa force à convertir un sentiment vif en une habitude froide. Tout ce manège avec soi-même, toute celte conduite avec ce que l'on aime me paroît l'exercice de la fausseté et de la dissimulation, les ressources de la vanité et les besoins de la foiblesse. Mon ami, vous ne trouverez rien de tout cela en moi, et ce n'est pas la suite de la réflexion, c'est l'habitude de ma vie, de mon caractère, de ma manière d'être et de sentir, en un mot, c'est toute mon existence qui me rend la société et la contrainte impossibles. Je sens bien que si vous aviez à créer en moi une disposition, ce ne seroit pas le résultat de tout ceci qui la coraposeroit : vous me formeriez un caractère plus analogue au parti que vous allez prendre; ce n'est pas de la roideur et de la force qu'on veut trouver dans les victimes, c'est de la foiblesse et de la soumission. Oh l mon ami, je me sens capable de tout, excepté de plier; j'aurois la force d'un martyr, pour satis* aire ma passion ou celle de la personne qui m'aimeroît : mais je ne trouve rien en moi qui me réponde de pouvoir jaWiiis faire le sacrifice de mon sentiment. La vie n'est rien ■

en comparaison, et vous verrez si ce ne sont là que les discours d'une tôta exaltée. Oui, peut-être ce sont là les pensées d'une âme exallée, mais à laquelle appartiennent les actions fortes. Seroit-ce à la raison qui est si prévoyante , si foible dans ses vues et môme si impuissante dans ses moyens, que ces pensées pourroient appartenir ? Mon ami, je ne suis point raisonnable, et c'est peut-être à force d'êlre passionnée que j'ai mis toute ma vie tant de raison à tout ce qui est soumis au jugement et à l'opinion des indifférens. Combien j'ai usurpé d'éloges sur ma modération, sur ma noblesse d'âme^ sur mon désintéressement^ sur les sacrifices prétendus que je faisois à une mémoire respectable et chère, et à la maison d'Alb...M Voilà comme le monde juge, comme il voit. Eh I bon Dieu I sots que vous êtes, je ne mérite pas vos louanges : mon âme n'étoit pas faite pour les petits intérêts qui vous occupent; tout entière au bonheur d'aimer et d'être aimée, il ne m'a fallu ni force, ni honnêteté pour supporter la pauvreté, et pour dédaigner les avantages de la vanité. J'ai lant joui, j'ai si bien senti le prix de la vie, que, s'il falloit recommencer, je voudrois que ce fût aux mêmes conditions. Aimer et souffrir, le ciel, l'enfer, voilà à quoi je me dévouerois, voilà ce que je voudrois sentir, voilà le climat que je voudroià habiter, et non cet état tempéré dans lequel vivent tous les sots et tous les automates dont nous sommes environnés. — Mon ami, quand j'ai pris la plume, c'étoit dans l'intention de continuer de vous peindre, et voilà que, par une personnalité détestable, j'ai changé d'objet, et que Je me suis peinte moi-même, en me laissant aller, comme une insensée, à tout ce qui m'anime; mais c'est par vous que je le suis, c'est par le sentiment le plus vif et le plus tendre ; j'ai donc bien fait de m'y livrer. Je ne sais pas si je vous enverrai ou si je vous remettrai ce long bavardage ; oui, je vous le remettrai. Si j'envoyois je craindrois que vous ne m'apprissiez que vous dînez chez M. de Beauvau*; que cela seroit mal!

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