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dame du Deffand pour vaincre les résistances de M. et de madame de Vichy. Ni Tune ni l'autre ne réussirent dans une démarche qui était purement de convenance. Toujours possédés de leurs incurables défiances, le frère et la sœur légitimes refusèrent de se prêter à un projet qu'ils considéraient comme une menace pour leur, repos. Et cependant madame du Deffand avait pris soin elle-même de conjurer ce danger, en exigeant de mademoiselle de Lespinasse la promesse de n'user jamais de sa nouvelle position pour faire valoir des droits à un nom et à une fortune qu'elle lui contestait tout aussi énergiquement que son frère et sa belle-sœur de Vichy ^ Le désintéressement de mademoiselle de Lespinasse, son respect pour le nom de sa mère, auraient seuls sans doute suffi à lui faire tenir sa promesse. Elle en a donné elle-même d'autres motifs, et s'ils ne sont pas meilleurs, ils ont du moins l'avantage de révéler tout ce qu'il y avait de passionné dans sa nature. « Combien, dit-elle, j'ai usurpé d'éloges sur ma modération, sur ma noblesse d'âme, sur mon désintéressement, sur les sacrifices prétendus que je faisais à une mémoire respectable et chère et à la maison d'Albon! Voilà comme le monde juge, comme il voit. Eh, bon Dieu ! sots que vous êtes, je ne mérite pas vos louanges : mon âme n'était pas faite pour les petits intérêts qui vous occupent; tout entière au bonheur d'aimer et d'êtra aimée, il ne m'a fallu ni force ni honnêteté pour supporter la pauvreté et pour dédaigner les avantages de la vanité '. »
Dans cette négociation l'on voit intervenir le cardinal de Tencin, archevêque de Lyon, mais la manière même dont il fut engagé à le faire par madame du Deffand
1. Voir, gurtoîite ccHc négociation, la lettre de madame ('.u Deffand à It duchesse de Luytits, p LXW.
J. Lettre 9\f. Voir p. 191.
prouve qu'il ne connaissait pas auparavant mademoiselle de Lespinasse, qu'il ignorait complètement son histoire, et qu'ainsi c'est sans fondement qu'on a prétendu qu'elle était sa fille ^
Mademoiselle de Lespinasse avait vingt-deux ans lorsqu'elle vint occuper près de madame du Deffand la situation que nous avons indiquée : celle-ci en avait cinquante-sept, et était déjà presque aveugle. Célèbre depuis longtemps par son esprit, elle commençait à l'être par ce salon où, à côté de quelques hommes de lettres, se rencontrait ce que l'aristocratie avait alors de plus distingué par l'esprit ou par le goût. Mademoiselle de Lespinasse, dès son entrée dans un monde tout nouveau pour elle, n'y fut pas déplacée. Son tact, son esprit, emportèrent tous les suffvages; nous en trouvons la preuve dans les éloges que lui donnent ou dans les attentions que lui témoignent des hommes aussi bons juges que le chevalier d'Aydie, le prince de Bcauvau^, ie président Hénault. Ce dernier songt-a-t-il séricusemeiil à l'épouser, comme le prétend La Harpe'? Si ce poiul est resté douteux, il est très-certain qu'il l'apprécia beaucoup, comme en témoigne le portrait flatteur sinon flatté qu'il a laissé d'elle*. Les qualités qui pouvaiei?
i. Ce bruit a été recueilli par les ^lémoiret de Bachaumont, t. IX, p. \îs.
t. Corresp. de madame du Deffand, édit. Lescurc, t. I, p. 222 cl23i .
S. La Harpe, Corresp. /itt., 1604, t. 1, p. 385.
4. Voici ce portrait : • Mademoiselle, je m'ea vais vous dire comme ji» vo . . troofe : ceux qui croiront que tous n'oies que parisle, ne vous coniiaiiiu-.t guère : tous êtes cosmopolite; vous vous assortissez à toutes les situatiuus. J • monde vous plaît; vous aimez la solitude; les agrémcns vous anniÂoni, nid.. ils ne vous déduisent point. Votre cœur ne se donue pas à bou niarchiî. U \o\ii Tdut des pasisions fortes et c'est tout au mieux; car elles ne revicin.cut pas souvent; la nature en vous mettant dans un ôtat ordiuuirc, vous a doniiii de qu>: le relever. Votre âme est noble et élevée; et vous nc resterez jamais dans Iv foule. U en est de même de votre peifionne; elle est disiin<;u6e et vous attire l'attention sans être belle. Il y a en vous quelque chose dt> piquaul ; ou niettroit de Tobsiination à vous tourner la tète; mais on en seroit souvent pour ses frais. Il faut vous attendre, car on ne vous feroit pas venir ; votre coquetterie c»\. ùnpérleuM; vous êtes sur la rêvasserie comme uotre maîtresse, vous n'y ontond«>'^
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lui manquer encore, elle les acquit bien vite au contact de celte société la plus polie qui ait jamais été. « Voyez quelle éducation j'ai reçue! a-t-elle dit elle-même : madame du ÏDeffand (car pour Tesprit elle doit être citée), le président Hénault, Tabbé Bon, l'archevêque de Toulouse, l'archevêque d'Aix, M. Turgot, M. d'Alembert, l'abbé de Boismont, voilà les hommes qui m'ont appris à parler, à penser, et qui ont daigné me compter pour quelque chose ^ »
Cette vie commune devait durer dix ans, de 1754 à 1764. Commencée sous d'aussi heureux auspices, comment devint-elle à charge à celle qui l'avait proposée comme à celle qui l'avait acceptée, comment finit-elle pai' les amener à une rupture éclatante, qui eut toute l'impprtance d'un événement, et partagea presque en deux camps la société de celte époque? Il y eut évidemment des torts réciproques : madame du Deffand, abusant de la supériorité que son rang, son rôle de protectrice, lui donnaient sur mademoiselle de Lespinasse; celle-ci laissant peu à peu la froideur, l'indifférence, remplacer l'intérêt et le zèle. Mais la véritable cause déterminante de cette rupture fut la rivalité, la jalousie peut-être, qui naquit entre ces deux femmes. Avant d'appeler mademoiselle de Lespinasse auprès d'elle, madame du Deiland lui avait écrit : « Il y a un article sur lequel il
pas plus qu'à la musique } et c'est er^uoi vous êtes diATôrente I Mais tous avez deux choses qui ne vont guère ensemole : vous êtes douce et forte ; votie gaieté vous embellit et relâche vos nerfs, qui sont trop tendus. Votre avis est & vous, et vous laissez aux autres le leur; vous voyez tout à vue d'oheau; vous êtes e.vlrômement polie; vous avez deviné le monde; on auroit beau vjus Uausplanter, vous prendriez racine partout ; vous regarderiez à Madrid à travers une jalousie; vous mettriez votre fichu de travers à Londres; à Constantinople vous diriez au grand seigneur que vous n'avez pas les pieds poudreux : pour l'Italie, je ne vous conseillerais pas d'y aller, à moins que ce ne fût pour attraper quelque père de l'Église. En tout vous n'êtes pas une personne comme une autre ; et pour finir, comme Arlequin par un coup de sangle : vous me l^laisez beaucoup. • [Mi'moires du président Hénault, 1855, p. tl4.) t. Luire 52. Voir p. lon.
SUR MÂDESI.OISELLB DE LESPINASSE. XIII
faut que je m'explique avec vous, c'est que le moindre artifice, et môme le plus petit art que vous mellricz dans votre conduite avec moi me serait insupportable. Je suis naturellement défiante, et tous ceux en qui je croîs de la finesse me deviennent suspects au point de ne pouvoir plus prendre aucune confiance en eux. J'ai deux amis intimes, qui sont Forment et d'Alembert; je les aime passionnément, moins par leur agrément et par leur amitié pour moi, que par leur extrême vérité ^ »
Cet art, cet artifice, mademoiselle de Lespinasse s'en rendit coupable le jour où, allant sur les brisées de sa protectrice, disons le mot vrai, de sa maîtresse, elle réunit dans sa petite chambre de derrière, à la dérobée et comme en cachette, les plus illustres amis do la marquise • Tiirgot, Marmontel, d'Alembert, d'Alembert lui-mônie, le favori de madame du Deffand; où elle se mit ainsi à tenir salon pendant que celle-ci, fatiguée de ses veille? prolongées, darmait encore. Quand madame du Dcîffand découvrit ce mystère, sa colère éclata en sanglants reproches.
« Ce n'était rien moins, dit Marmontel, qu'une trahison, elle en fit les hauts cris, accusant cette pauvre fille de lui soustraire ses amis, et déclarant qu'elle ne voulait plus nourrir ce serpent dans son sein «. » Cette i>ch\e fut-elle suivie, comme le prétend La Harpe, d'une tentative de suicide de la part de mademoiselle de Lespinasse, et de paroles de repentir et presque d'excuse^ de madame du Deffand? Si l'une n'est nullement incompatible avec la nature exallée de mademoiselle de Lespinasse, les autres sont tout à fait contredites par la lellro
I. Voir p. LXXII. — De plus amples détails sur celte ^)artie de la vie de laademuisellc do Lespinass^;, qui prêle à la controverse et aux coujcctures, A'.ii aient dépassé les limites de cette uotîce. Nous les avons réservés pour un travail séparé, qui paraîtra prochainement dans la Revue de France,
t. Marmontel, Mémoires, 1804, t. II, p. 298