‹ Lettres de Mlle de LespinasseChapitre 93 sur 128 · Œuvres de Condorcet, Paiis^ 1847-49, 1. 1, p · texte numérisé non relu

Œuvres de Condorcet, Paiis^ 1847-49, 1. 1, p

LETTRES DIVERSES ET OPUSCULES, ETC. Kk6

lus belle âme; son talent au roi t suffi pour le rendre cëlôbre, et son esprit pour le faire rechercher; mais son âme lui fait des amis de tous ceux qui le connoissent un peu particulièrement. Je ne m'(5lendrai pas sur son talent; la réputation dont il jouit en Europe ne me laisse rien à dire sur un genre de mérite qui a si peu de juges, et qui cependant assure la célébrité à tout ce qu'îls^apprécient et qu'ils admirent K A Tégard de son esprit, on pourroit lui donner un attribut qu'on n'accorde qu'à Dieu : il est infini et présent sinon partout, du moins à tout; il est fort etil esl fi*n, il est clair et précis, et il est juste et délié; il a la facilité et la grâce de celui de Voltaire, le piquant de celui de Fontenelle, le sel decelui de Pascal, la profondeur et la perspicacité de celui de Newton; il joint enfin aux connoissances les plus étendues les lumières les plus profondes, et le goût le plus exquis et le plus sûr. Et ne dites point que c'est ici un portrait d'imagination, et que la nature n'a jamais produit un homme si extraordinaire; je vous répon-

" drai : La nature n'a point de bornes; et si vous croyez que j'aie mis de l'exagération dans ce que je viens de vous dire, jugez vous-même M. de Condorcet; causez avec lui, lisez ce qu'il a écrit; parlez-lui philosophie, belles-lettres, sciences, arts, gouvernement, jurisprudence, et, quand vous l'aurei écouté, vous direz cent fois par jour que c'est l'homme le plu's étonnant que vous ayez jamais entendu. Il n'ignore rien, pas môme les choses les plus disparates k ses goûts et à ses occupations : il saura les formules du Palais et les généalogies des gens de la cour, les détails de la police et le nom des bonnets à la mode; enfin rien n'est au-dessous de son attention, et sa mémoire est si prodigieuse qu'il n'a jamais rien oublié.

Les qualités de son âme sont analogues à celles de soja esprit; elles sont aussi étendues et aussi variées, et, ce qu'il y a de singulier, c'est que, pour peindre M. de Condorcet, on ne doit pas dire : C'est un homme vertueux, parce que le mot de vertu entraîne l'idée d'effort et de combat, et que

jamais aucune de ses actions, aucun de ses mouvemens ne porte ce caractère. En un mol, que vous dirai-je? laudiure

semble l'avoir formé parlait, et ce n'est que la réflexion

1. Condorcet n'était alors connu que par ses travaux maUiémâtiquei, êtes pATiicuIier par son Essai sur le calcul intégral»

l qui v&\

EiETTRES DIVERSES ET OPUSOt^tES

qui rend firlaeiix. Oa admire les elfeU âe la venu, el t oui es ]*?» quai liés de M* de Coodorcel le Tont diérir. S4 bonté c&[ irniverêella^ c'est-à-dire que c'est un fond sur kquel doivent tomptùr tous ceux qui en aiironlbesoiii; mim c'est i n seotmiont proT^inti et aciif pour mê amis, 11 % fou y lez gcîjres de bautt^ : celle qui fuit cQiupalîrj secoudri ceîle gui rend facile et iudulgeni, celle qui prévient les besoins dune âmo dclicale ml sen-rilde; enfin, avec cotte seule bonté, il âeroît aimé h la folio de ses Rmh et béni par tout ce qui souffre* Avec celte bouLL^ il pourroiL se passer de senaibililé : eh bien, il est d'une sensibilité profoûdej €i ce "'est \iù\id un(ï manière de parler, Jl est umlheureux du

albeur de gea amisj il soulTre de Imv^ mum, el cela est ■i vrai que son repos et sa sanié en sont souvent altérés* Vou» rr+iirîei pLU]t-âlrt% comme Moolafgoe, qu'une telle amitié peut se donblcj' el jamais se hipfer? M. de Condorce! fié m *j ut absûluûienl la ma^inoe de Wouiuigne : I! aïnae bôiiuconp, et il aime beaucoup àe gcm. Ce n^esl pas seulenieûl uu Ëèntimeni dlnlérûl et de bienveillance qu'il a pour plusieurs personnes: c'est un sentinionS protond, c'est un sentiment auquel il terni 1 des sacrifices, c'est un sen liment qui remplît sou âme et occupe su vie, c'est on sentiment qui^ daûs tous le^s instans, satisfait te cœ?ir de celui de sesnmiii quivit avec lui. Jamais aucun d'eux n^apo désirer par delà ce qu'il lui donne, et elipicun en pnrtîcu- ]ii:r pou croît se croire le premier objet de M. de Coadorcel

ilais j'éerlrois un livre, et ce ne seroit plus un portrait, si jecoiiiinuoîs de délaiUer ks effuis de toutes sea qualités. Jl y eu a qiie je me contenteiai d'énoncer. Piir exemple, je dirai que son âme est noble et cievée, qu'elle est ennemie de l'oppression, qu'elle méprise les esclaves et hait les tyrans, qu'elle ne connoît ni l'intérêt ni l'envie. Je dirai que son ûme est grande et forte; elle suit souffrir et non plier. Les privations de la pauvrelé ne sont rien pour lui, et les soins qu'il faudroit pour rendre sa fortune meilleure lui seroient antipathiques. Il n'a pas cet orgueil qui fait (ju'on se met au-dessus des autres; mais il a celte noble fici'lé qui fait craindre la dépendance qu'imposent les services et les obligations; il recevroit de son ami, etifne demanderoit rien à un homme en place.

Mais je vous entends dire : il n'a donc pas de défauts?^ où sont dnnc les contrastes que vous m'aviez promis? Tout ce

que VOUS venez de me dire est du môme Ion et de la môme couleur : après m'avoir peint une bonne qualit«5, vous m*avez montré une vertu. La vue se lasse, et on veut des ombres et du repos dans tout ce qui fixe l'atlenlion, et surtout dans ce qu'on doit admirer. Ah! c'est ici où l'art d'ccrire ajouteroit de l'intérêt à ce que j'ai à dire; mais il faut y suppléer par la simplicité, il faut se résoudre à tracer d'une manière commune les traits piquans qui caractérisent et distinguent M. de Condorcel. Il y a des portraits aussi ressemblans sur le pont ]V:;trc-Dame que dans le cabinet de La Tour. Écoulez-moi donc avec indulgence. Je ne me suis engagée qu'à peindre ressemblant; si je réussis, ma tâche est remplie.

Je vous ai dit que M. de Condorcet avoit tous les genres d'esprit; vous en concluez que sa conversation est animée et pleine d'agrément. I£h bien, il ne cause point en société : il y parle quelquefois, mais peu, et il ne dit jamais que ce qui est nécessaire aux gens qui le questionnent et qui ont besoin d'être instruits sur quelque matière que ce puisse être. On ne peut donc pas dire qu'il soit d'une bonne conversation, au moins en société; car il y paroît presque toujours ou distrait ou profondément occupé. Mais ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que rien ne lui échappe; il a tout vu, tout entendu, et il a le tact le plus sûr et le plus délié pour saisir les ridicules et pour démêler toutes les nuances de la vanité; il a môme une sorte de malignité pour les peindre, qui contraste d'une manière frappante avec cet air de bonté qui ne l'abandonne jamais. Il dédommage bien, dans l'intimité^ du silence qu'il garde en société; c'est alors que sa conversation a tous les tons. Il a de la gaieté, de k méchanceté niômo, mais de celle qui ne peut nuire, et qui prouve seulement qu'il pense tout haut avec ses amis, et que rien de ce qui tient à la connoissance des hommes ne peut échapper à la justesse de son esprit et à la finesse de son goût. Je vous ai peint la sensibilité de M. de Condorcet et les effets de cette sensibilité profonde; les gens qui ne le connoissent pas intime-^ ment doivent le croire insensible et froid. ïl n'a peut-être amais dit à aucun de ses amis, Je vous aime, mais il n'a jamais perdu une occasion de le leur prouver. Il ne loue jamais ses amis, et sans cesse il leur prouve qu'il les estime et qu'il se plaît avec eux; il ne connoit pas nlua les ^•^^'^

ns

LETTRES DlVKaSES ET OPUSOULlSa

chemens delà confiance que ceux de la tendresse. On ne fttil poîQt une confidence « M* de Condnicel, on n'ira point le cljertber poor lui dire son aecret ; mais jamais on n'emploie aucuneréserve avec lui; on ne lui montre pas son llmis mais on la lui laisse voir. On a avec lui celle sorte d*abantlon qu'on a avec soi-niOme; on ne cnnnt pas son jugement parce qu^on est sûr de son in^Jalgenf^e; on ne lui confie pas le secret de son cœur, mais on lui ferolt la conf'es- BÎon de sa vie. Enfin jamais personne ti*a inspiré tant de sûreté, el cependant on ne s'avise pas de le louer dçtsa discrétion, caria discrêlion faittairo el caclier ce qu'on srn't, et M* de Condorcet n'a aucun de ces dcuv mouvrraens; il reçoit et il garde. Jl t^coutera le récit d'un mal heur avec on irîpijge calrae el qui vous pjiroîlra quelquefois riant* el s'il peut soulager le mnlheureux dont vous lui parlez, il j volera sur le champ sans vous le dire. On lira devant lui une Iragi^dîe qui transportera tout le monde d'admiration ou d'attendrissement, et lui n'aura pas eu l'air de recevoir In plus légère impression, on doutera môme qu'il ail écouta; el au sortir de cette lecture, il rendra compte de cette pièce, et ce sera avec eothousiai'me qu'il en ciltra les beaulés. Il aura retenu les plus beaux vers, il aura tout senti et tout jugé, car il donnera les conseils les plus justes et les plus éclairés à Tauleur, et il sera en étal de faire Textrail de la piôce de manière à la rendre inlt^ressante aux gens qui ne 1 auront pas entendue; en un mot, aucun de? mouvemens de son âme ne se peint sur son visage ni dans ses actions : on le croiroît impassible; son activité e^l entièrement concentrée. En travaillant dix heures par jour, il no semble pas attacher beaucoup de prix au temps : il a l'air de le perdre, de le donner au premier veouj il agit sans cesse, el il a toujours Tair du repos el de n'avoir rien k faire. On ne l^entend jamais sp plaindre des importuns, et iJ est accessible 4 tout le monde. Jamais sa porte n'est Terrat^e, parce que son premier besoin OFt d'être utile au» gens qui viennent le consulter. Il a renoncé à la vie des gens du monde; il a fait plus encore^ car il a sacrifié A son travail la société des gens de lettres qui le chérissent le plus, cl avec qui il se platl de préférence. On diroit qu'apré« an tel renoncement à ses goôts, il doit être controrté çTJand quelques circonstances changent l'arrangement de la fief il ne paroU pas %eu\emGut s'en aper*:evoir* S'il agit

DB MADEMOISELLE DE LESPINàSSE.

pour rendre service à quelqu'un oq pour foîre plaisir à ton I amî, il ne voit plus que cela, et il retrouve dans cet intérêt Ide quoi le d(5dommager du sacrifice qu'il fait. Jamais oo n'a é\é moins personnel, moins occupé de soi» plus prêt à abandonner son plaisir et ses goûts. Il ne lient fortement qu'à ses alleclions, il y sacritleroit louf, et, pour les satisfaire, il s'est aCfrancla de ce qu'on appelle si improprement devoiri de société, Il ne Fait point de visiles, it vit avec ses «mis, et il va voir les gens qu'il peut servir ou ceux à qui H a affaire. Il ai moi! les spectacles, il n'y va poini parce que cela preutîroit sur les heures qu'il a consacrL-es à Taniilié, c*eat à-dire, au premier besoin de son âme. Quoiqu'il soit peu caressant et peu affectueux^ cependant si par quelques circonstances il a été séparé des gens qu'il aime, il a besoio en les revoyant de leur donner une mirque de tendresse; il embrasse son amî non parce que c'est l'usage, mais parce que son cœur a besoin de se rapprocher de lui.

Cette flme calme et modérée dnns le cours ordinaire de ta vie, devient ardente et pleine de feu, s'il s'agit de dcTendre les opprimés, ou de défendre ce qui lui est plus cher encore^ Il liberté des hommes et la vertu des malheureux; alors son «èlc va jusqu'à la passion; il en a la chaleur et le lourmeut, il souIVrCj il ogit, u parie, il écrit, avec toute l'énergie d'une âme active et ptissionnée.

A l'égard de la vanilé, qui est dans presque tous les hommes le fond le plus solide de toute leur existence et le mobile le pluà commun dt3 lootes leurs aclioni*, je nesais pas où »'esl placée celte de M. de Condorcel; je n'en ai jamais pu découvrir en lui ni le germe ni le mouvement, 3e n*o5ê pourtant afOrmer qu*tl n'en ail poiat, parce que je crois qu'elle est de ressencc de la nature humaine: mais tout ce que je puis faire, c'est de vou« promettre d'observer encore M» de Condorcet, et si jamais je découvre eu lui un seul mouvement de vanité, je rajouterai en nota à celle longue rapsodie. J'ajoute encore que, s'il est exempt de vanilé el s'il remarque si finement celle des tiutr<*8, il ne la blesac jamais : les sots, ies gens ridicules, les ennuyeux, tous les défauts qu'on rencontre dans lasoriété» no Vincom* modem ni ne l'importunent; il laisse tout passer, et il dirait volontiers, comme Hcl vélins, qu'il n'est pas plus élon nant que les hommes fassent et disent des solliscs, qu'il UQ l'est qu'un poirier porte des poires. Aussi D'artlcheA-^

JcDiaii aneiih ^odpé, iracane maxime dte morale i fl M deoM orooBtefl ni précepte; il ôbeerrej; il penser eair je 'croie es vérité ^oêla ntturene lui a rfjsn laissé à feire; elle seiaMe aïoir pris pla)^ i le créer pobr le bonheur de . tout oe quldcvoft êtra «i.UaiMa arrec loi. G*eSlt une prodoçH '-.^ Uon rare deot elle a Uea Toola faire Jouir quelques ge«i >^ fui 0D sont dig&es pour le prix «uVls T «ttaeiieat. [Û

Page 1