VIII NOTICE
Elle verrait mourir le plus fidèle amant , Faute de l'assister d'un regard seulement. Injuste procédé, sotte façon de faire, Que la pucelle tient de madame sa mère , Et que la bonne dame au courage inhumain, Se lassant aussi peu d'être belle que sage , Encore tous les jours applique à son usage Au détriment du genre humain.
La Fontaine, à Ja même époque, plaça cette dédicace en l'honneur de la plus jolie fille de France l , au commencement de la fable du Lion amoureux :
Sévigné, de qui les attraits
Servent aux Grâces de modèle,
Et qui naquîtes toute belle ,
A votre indifférence près a ,
Pourriez-vous être favorable
Aux jeux innocents d'une fable ? etc.
Plusieurs seigneurs prétendirent à la main de mademoiselle de
1 Expression de Bussy sur mademoiselle de Sévigné.
2 Ce qu'on connaît de madame de Grignan par les lettres de sa mère , explique assez cette restriction de la Fontaine. On voit que cette femme , belle , vertueuse, spirituelle et savante, était froide, réservée, et même assez dédaigneuse. Souvent cette froideur attrista et môme blessa sa mère , dont l'humeur était fort différente. De là, ces petits démêlés dont on surprend la trace dans les lettres de madame de Sévigné, à la suite des séjours de madame de Grignan à Paris. Il est vrai que tout n'était pas de la faute de madame de Grignan. L'abbé de Vauxcelles a dit fort spirituellement: t En amitié, les torts sont de celui qui aime moins; et les imprudences, de celui qui aime trop. » Madame de Sévigné se rendit quelquefois coupable d'imprudence dans ses rapports avec sa fille, en s'abandonnant sans réserve et sans mesure aux mouvements de son affection pour elle. Les témoignages sans cesse prodigués d'une tendresse .aussi vive, aussi ardente, d'un amour maternel qui avait pris tous les caractères d'une passion, risquaient , on le conçoit , de fatiguer ou d'importuner une personne froide , grave, peu expansive. Madame de Sévigné fut toujours sincère, mais ne fut pas toujours assez raisonnable dans son amour. L'excès ne vaut rien, même dans les sentiments les plus légitimes : il peut étonner et froisser l'objet même d'une affection si violente; il peut, aux yeux des autres, donner les apparence^ de l'exagération ou du mensonge à la tendresse la plus naturelle et la plus pure. Les esprits froids, et même beaucoup d'esprits sévères, s'y méprendront, et calomnieront de bonne foi ce qu'ils ne peuvent comprendre. En vengeant madame de Sévigné de l'outrage que lui font ceux qui l'accusent de renchérir sur ses sentiments et de faire parade d'amour maternel, on aurait pu remarquer que
Sévigné. Le comte de Grignan fut préféré, et l'épousa en 1669. Il n'était plus jeune : âgé de quarante ans , il avait été déjà marié deux fois , et avait eu deux filles de sa première femme. Mais madame de Sévigné le trouvait tel qu'on le pouvait souhaiter, et par sa naissance, et par ses établissements, et par ses bonnes qualités. Il était, à cette époque, attaché à la cour ; et l'estime dont il y jouissait semblait devoir l'appeler aux plus brillants emplois. Madame de Sévigné se réjouissait d'une alliance qui , en lui faisant attendre pour sa fille une haute fortune, lui laissait l'espérance de la garder auprès d'elle : cette attente fut trompée en partie. M. de Grignan fut appelé à un poste éminent, mais loin de Paris et de la cour. Quinze ou seize mois après son mariage, il alla remplir en Provence les fonctions de gouverneur, et emmena sa femme avec lui.
Madame de Sévigné aimait sa fille avec idolâtrie. Cette séparation creusa dans sa vie un vide profond et douloureux, auquel elle ne put jamais s'accoutumer. Pour le combler, elle eut recours à la grande ressource des âmes tendres contre l'absence : elle écrivit des lettres , et les multiplia, sans jamais se rassasier de cette douceur. Ainsi se forma ce précieux recueil qui devait être lu par la postérité et placé au nombre des plus rares monuments du génie.
Madame de Sévigné nourrit pendant longtemps l'espérance de voir rappeler son gendre à la cour, pour y occuper une place digne de ses services. Ce rappel n'eut pas lieu : elle ne revit sa fille qu'au moyen des voyages qu'elle faisait en Provence, ou des visites, beaucoup trop rares à son gré, qu'elle recevait d'elle à Paris. Madame de Sévigné avait eu de l'ambition , non pour elle , mais pour ses enfants : aussi les vit-elle avec peine rester en chemin. M. de Grignan ne sortit pas de son gouvernement de Provence ,
les passions singulières et extrêmes comme la sienne ont un malheur, celui A-t devenir aisément suspectes d'exagération à beaucoup de gens. Disons aussi que l'amour maternel , quand il déborde ainsi , ne garde pas toujours toute la dignité qui lui convient et qu'il peut conserver même dans la familiarité de l'entretien le plus intime. Madame de Sévigné tombe quelquefois à l'égard de sa fille dans une espèce d'idolâtrie minutieuse , puérile , indiscrète, qu'on ne pardonnerait qu'à l'amour et dont le lecteur, même le mieux disposé , s'étonne , dont il se sent un peu confus pour elle. 11 est difficile de ne pas éprouver quelque chose de cette impression , quand on la voit , à soixante ans , prodiguer mille petits soins , mille petites caresses , mille petites flatteries à une fille de quarante , et , après une séparation déjà longue , s'alarmer de tout pour elle, et ne pas lui laisser faire un pas, un mouvement, sans l'accabler de recommandations , d'avertissements, de prières.