X NOTICE
place importante , mais qui , en même temps qu'elle l'obligeait à des dépenses ruineuses, ensevelissait son mérite et celui de sa femme dans une province éloignée. Le marquis de Sévigné, auquel sa mère avait acheté la charge de guidon , puis celle de sous-lieutenant des gendarmes du Dauphin , n'obtint aucun avancement. Il finit par se dégoûter de sa charge , et la vendit. C'était un brave officier, et un homme de beaucoup d'esprit. Ses galanteries , son goût pour le plaisir et la dépense, ne l'empêchaient pas de bien faire son service , mais lui étaient l'esprit de suite et l'activité nécessaire pour se pousser par l'intrigue. Il manqua d'habileté, et, comme le disait sa mère, eut beaucoup de guignon. Après avoir vendu sa charge, il se maria avec la fille d'un conseiller au parlement de Bretagne , pourvue d'une assez belle dot , et acheva ses jours dans le repos et dans la dévotion.
Nous ne sommes pas heureux : ces mots reviennent plusieurs fois dans les lettres écrites à Bussy. Vers 1678, madame de Sévigné, qui ne se retira jamais du monde, se retira à peu près de la cour. Elle ne s'y fit plus présenter qu'à de longs intervalles. Elle était lasse d'y figurer sans titre, sans faveurs pour elle ni pour les siens. Il lui aurait fallu plus de frivolité et d'amour-propre qu'elle n'en avait, pour se contenter du rôle qu'y jouait madame de Coulanges1. En 1680, elle écrit des Rochers à sa fille : « Mon fils dit a qu'on se divertit fort à Fontainebleau. Les comédies de Corneille charment toute la cour. Je mande à mon fils que c'est un grand plaisir d'être obligé d'y être, et d'y avoir un maître, une place, une contenance; que pour moi, si j'en avais eu une, j'aurais fort aimé ce payslà ; que ce n'était que par n'en avoir point que je m'en étais éloignée ; que cette espèce de mépris était un chagrin, et que je me vengeais à en médire y comme Montaigne de la jeunesse: que j'admirais qu'il aimât mieux passer son après-dîner, comme je fais, entre ma-
1 Madame de Coulanges ne possédait aucune charge ni aucun titre à la cour, et n'avait même point, pour s'y faire présenter, les droits que donnait à madame de Sévigné l'arbre généalogique desRabutins; mais l'agrément de son esprit l'y faisait désirer. Madame de Sévigné écrivait d'elle en 1680 : « Madame de Coulanges est à Saint- Germain : nous avons su par les marchands forains qu'elle fait des merveilles en ce pays-là, qu'elle est avec ses trois amies aux heures particulières. Son esprit est une dignité dans cette cour. »
2 Le marquis de Sévigné était encore attaché au service du Dauphin ; mais, en nuyé de la cour, où il désespérait de s'avancer, et saisi d'un violent amour pour la retraite et le repos, il était sur le point de vendre sa charge, malgré les conseils de sa mère, qui l'engageait à prendre patience.
demoiselle du Plessis et mademoiselle de Launay, qu'au milieu de tout ce qu'il y a de beau et de bon. Ce que je dis pour moi , ma belle, vraiment je le dis pour vous. Ne croyez pas que si M. de Grignan et vous étiez placés comme vous le méritez , vous ne vous accommodassiez pas fort bien de cette vie ; mais la Providence ne veut pas que vous ayez d'autres grandeurs que celles que vous avez. Pour moi, j'ai vu des moments où il ne s'en fallait rien que la fortune ne rne mît dans la plus agréable situation du monde ; et puis tout d'un coup c'étaient des prisons et des exils. »
Elle veut sans doute parler ici de la mort de Turenne , de l'emprisonnement du cardinal de Retz, de Fouquet, de Bussy , et de l'exil de M. et de Mme. de Pomponne. Dans la société d'élite où elle vécut toujours, elle trouva beaucoup d'amis, et même (ce qui fait plus que toute autre chose l'éloge de son caractère ) beaucoup d'amis dévoués. Mais elle en eut peu qui fussent en possession d'un grand crédit. Ceux qu'on vient de nommer, et sur la fortune desquels elle avait fondé de légitimes espérances , disparurent de la scène brusquement, et n'eurent pas le temps de faire agir leur bonne volonté pour elle. Du reste, il ne faut pas croire qu'elle ne sut pas supporter ces mécomptes : elle était trop sage pour n'être pas capable de se résigner. A la suite du passage qui vient d'être cité , elle ajoute : « Trouvez-vous que ma fortune ait été fort heureuse? Je ne laisse pas d'en être contente ; et si j'ai des moments de murmure, ce n'est point par rapport à moi. » Ce langage était sincère. Sa résignation ne ressemblait point à celle de sou cousin : ce n'était point ce masque de tranquillité et de philosophie que l'orgueilleux Bussy prend dans toutes ses lettres, et au travers duquel on voit à plein son dépit d'être annulé par la disgrâce , et sa colère contre le prince qu'il flatte encore du fond de son exil.
Dans les longs intervalles qui s'écoulèrent entre les visites de sa fille ou ses propres voyages en Provence , madame de Sévigné ne vécut point toujours à Paris. Il lui fallait de temps en temps aller passer une saison dans sa terre des Rochers, pour demander des comptes à ses fermiers , ou pour réparer par les économies d'un séjour en Bretagne les dépenses qu'en bonne mère elle s'était imposées pour le prodigue marquis. Alors , du milieu de cette vie de conversations délicates et de fêtes brillantes qu'elle menait à Paris, elle se trouvait tout à coup transportée dans la solitude d'un antique manoir, à peine troublée par les visites de quelques provinciaux