‹ Lettres de Mme de SévignéChapitre 8 sur 286 · XII NOTICE · texte numérisé non relu

XII NOTICE

insipides ou ridicules. Mais , comme on le voit par ses lettres , ces temps d'exil n'avaient rien de rude pour elle. Le plus grand de ses plaisirs , la consolation inépuisable de sa vie , la suivait partout : c'était cette correspondance de tous les jours qu'elle entretenait avec sa fille adorée. D'ailleurs elle avait des amis dont la société ne lui manquait nulle part : c'étaient ses livres chéris , Virgile , Montaigne , Molière ; surtout Pascal , qu'elle mettait de moitié à tout ce qui est beau; Arnauldet Nicolledont le beau langage la séduisait aux opinions de Port-Royal; et le grand Corneille, qui la transportait d'admiration au point delà rendre injuste pour Racine. A ce goût sérieux et passionné pour l'étude , elle joignait une autre ressource nonmoins sûre contre l'ennui : c'était ce vif amour des beautés de la nature, qu'on a eu raison de remarquer comme un des traits caractéristiques de son génie. Dans le site pittoresque au milieu duquel s'élevait sa demeure , dans les bois séculaires qui l'entouraient, elle trouvait toujours de quoi charmer ses yeux et occuper sa pensée. Elle en parle sans cesse, elle nous les représente sous tous les aspects que leur donnaient les changements des saisons et les diverses heures du jour, avec une admiration naïve et poétique qui surprend , dans cette époque si peu soucieuse des champs et des plaisirs simples qu'ils procurent, si exclusivement éblouie par l'élégance de la vie sociale et le luxe des cours. C'est une surprise analogue à celle qu'on éprouve souvent en lisant la Fontaine, mais plus vive peut-être, parce qu'on s'attendait moins à trouver ce sentiment si vrai , si passionné des grâces négligées ou des magnificences sauvages de la nature, chez la grande dame élevée par le monde et pour le monde , sans cesse mêlée aux plaisirs d'une société exquise, où elle avait une place si brillante, que chez le poète indépendant et rêveur, habitué à s'inspirer du spectacle des champs et des bois, où d'ailleurs il cherchait ordinairement ses modèles.

Madame de Sévigné , parvenue à la vieillesse , fit en Provence , dans l'année 1694, un voyage qui fut le dernier. La famille des Grignan venait de célébrer sous ses yeux un double mariage , celui de son petit-fils avec la fille d'un fermier général » , et celui de sa petite-fille, de cette charmante Pauline dont elle avait commencé l'éducation, avec le marquis de Siiniane; quand madame

1 C'était une mésalliance; mais, disait madame de Grignan, il faut bien quelquefois fumer ses terres.

de Grignan, dont la santé donnait des craintes depuis plusieurs années, fut atteinte d'une maladie qui pendant quelque temps mit ses jours en péril. Madame de Sévigné, dans cette circonstance , ressentit avec tant de force les émotions d'une mère tendre , et en remplit les devoirs avec tant d'ardeur, que sa santé , jusque-là excellente , en fut gravement altérée. Dans l'instant où madame de Grignan commençait à se rétablir, elle tomba dangereusement malade elle-même : le 10 avril 1696 , elle avait cessé de vivre. Le vœu touchant qu'elle avait exprimé plusieurs fois dans ses lettres fut réalisé. On a pu remarquer la lettre qui commence ainsi : & Si j'avais un cœur de cristal , où vous pussiez voir la douleur triste et sensible dont j'ai été pénétrée en voyant comme vous souhaitez que ma vie soit composée de plus d'années que la vôtre , vous connaîtriez bien clairement avec quelle vérité et quelle ardeur je souhaite aussi que la Providence ne dérange point l'ordre de la nature , qui m'a fait naître votre mère et venir en ce monde beaucoup devant vous. C'est la règle et la raison , ma fille , que je parte la première ; et Dieu , pour qui nos cœurs sont ouverts , sait bien avec quelle instance je lui demande que cet ordre s'observe en moi, etc. » Du vivant même de madame de Sévigné , son talent épistolaire était célèbre à la cour et dans le grand monde. Louis XIV avait lu avec intérêt les lettres d'elle qui s'étaient trouvées dans les cassettes du surintendant Fouquet, et celles que Bussy avait entremêlées dans ses Mémoires. Souvent quand une lettre charmante , comme elle en écrivait ^tant, avait été lue par le parent ou l'ami auquel 611e s'adressait, celui-ci en parlait, la montrait, la prêtait. Elle n'ignorait point ces indiscrétions , et ne s'y opposait pas. Il y avait ainsi des lettres d'elle qui couraient de main en main, et qu'on désignait par un nom tiré de ce qui en faisait le sujet principal ou le trait le plus saillant. Madame de Coulanges lui écrivait en 1673 : « Je ne veux pas oublier ce qui m'est arrivé ce matin; on m'a dit : Madame, voilà un laquais de madame de Thianges. J'ai ordonné qu'on le fît entrer. Voici ce qu'il avait à me dire : Madame , c'est de la part de madame de Thianges, qui vous prie de lui envoijer la lettre du cheval de madame de Sévigné , et celle de la prairie ». J'ai dit au laquais que je les porterais à sa maîtresse,

1 La lettre du cheval n'a pas été conservée. On a celle de la prairie , adressée à M. de Coulanges sons la date du 22 juillet 1671. Madame de Sévigné y raconte plaisamment la désobéissance de son valet Picard , qui n'a point voulu

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