‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 10 sur 65 · LETTRE II · texte numérisé non relu

LETTRE II

Oui, marquis, je vous tiendrai parole, et dans toutes les occasions je dirai la vérité, dussai-je la dire à mes propres dépens. J'ai plus de fermeté dans l'esprit que vous ne l'imaginez, et je crains bien que la suite de notre commerce ne vous fasse penser que quelquefois je pousse cette vertu jusqu'à la sévérité. Mais souvenez-vous alors que je n'ai que les dehors d'une femme , et que je suis homme par le cœur et l'esprit. Voilà la méthode que je veux suivre avec vous. Comme je ne demande pas mieux que de m'éclaircr moi-même, avant de vous communiquer mes idées, mon dessein est de les proposer à l'excellent homme chez lequel nous soupàmes hier. Il est vrai qu'il n'a pas trop bonne opinion de la pauvre humanité. Il ne croit non plus aux vertus et aux revenants. Mais cette raideur mitigée par mon indulgence pour les faiblesses humaines, vous donnera, je crois, l'espèce et la dose de philosophie qu'il faut dans te commerce des femmes. Yenons au surplus de votre lettre.

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Depuis que vous êtes entré dans le monde , il ne vous a rien offert, dites-vous , de ce que vour aviez imaginé d'y trouver. Le dégoût etl'ennui vous suivent partout. Vous cherchez la solitude, et dès que vous en jouissez, elle vous lasse ; vous ne savez en un mot à quoi attribuer l'inquiétude qui vous tourmente. Je vais vous tirer de peine, moi, car ma charge est de vous dire ma pensée sur tout ce qui pourra vous arrêter ; et je ne sais si vous ne me ferez pas souvent des questions aussi embarrassantes pour moi qu'elles l'auront été pour vous.

Le mésalse que vous éprouvez n'a point d'autres causes que le vide où se trouve votre cœur. Ce cœur est sans amour, et il est fait pour en ressentir. Vous avez précisément ce qu'on appelle le besoin d'aimer. < Oui, marquis, la nature en nous formant, nous a donné une portion de sentiments qui doivent s'exercer sur quelque objet. Votre âge est fait pour les agitations de l'amour : tant que ce sentiment ne remplira pas votre cœur, il vous manquera toujours quelque chose : l'inquiétude dont vous vous plaignez ne finira point. En un mot, l'amour est l'aliment du cœur, comme les mets le sont du corps ; aimer, c'est remplir le vœu de la nature, c'est satisfaire à un besoin. Mais, s'il est possible, faites en sorte que chez vous l'amour n'aille pas jusqu'à la passion. Pour vous garantir de ce malheur, je serais presque tentée

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d'approuver le conseil que l'on vous donne de préférer à la compagnie de ces femmes, capables de vous inspirer autant d'estime pour elles que d'amour, le commerce de celles qui se piquent d'être plus amusantes que solides. À votre âge, ne pouvant penser à prendre un engagement sérieux, on n'a pas besoin de trouver un ami dans une femme ; on ne doit pas y chercher qu'une maîtresse aimable.

Le commerce des femmes à grands principes, ou de celles que les ravages du temps forcent à ne p!u3 se faire valoir que par les grandes qualités, est excellent pour un homme qui, comme elles, est sur le retour. Pour vous, ces femmes seraient trop bonne compagnie si j'ose m'expliquer ainsi. Il ne nous faut de richesses qu'à proportion de nos besoins : et ce que vous avez à faire de mieux, c'est, je crois, de vous attacher à celles qui joignent à une figure aimable de la douceur dans le commerce, de la gaieté dans l'humeur, du goût pour les plaisirs de société, et qu'une affaire de cœur n'effarouche pas.

Aux yeux d'un homme raisonnable elles paraissent trop frivoles, me direz-vous : mais croyez vous qu'elles doivent être jugées avec tant de sévérité : Soyez persuadé, marquis, que si malheureusement elles acquéraient plus de solidité dans le caractère, elles et vous y perdriez trop. Vous exigez dans les femmes des qualités solides ! Eh, ne les trouvez-vous

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pas dans un ami?... Vous dirai- je tout? Ce n'est point de nos vertus que vous avez besoin ; mais de notre enjouement et de nos faiblesses. L'amour que vous pourriez prendre pour une femme qui serait estimable à tous égards, deviendrait trop dangereux pour vous. Jusqu'à ce que vous puissiez penser au contrat, vous ne devez chercher qu'à vous amuser avec les belles ; un goût passager doit seul vous y attacher : gardez-vous de vous en occuper plus sérieusement ; car je vous le prédis, vous ne pourriez faire avec elle qu'une mauvaise fin.

Si vous ne pensiez pas plus solidement que la plupart des jeunes gens, je vous parlerais sur tout un autre ton ; mais je m'aperçois que vous êtes prêt à donner dans l'excès contraire à leur ridicule frivolité. I! ne faudrait donc vous attacher qu'à une femme qui, comme un enfant aimable, vous amusât par d'agréables folies, par de légers caprices, et par tous ces jolis défauts qui font le charme d'un commerce galant. v

Voulez-vous que je vous dise ce qui rend l'amour dangereux? c'est l'idée sublime que l'on s'avise quelquefois de s'en former. Mais dans l'exacte vérité, l'amour, pris comme passion, n'est qu'un instinct aveugle qu'il faut savoir apprécier : un appétit qui vous détermine pour un objet plutôt que pour un autre, sans qu'on puisse donner la raison de son

goût : considéré comme liaison d'amitié, lorsque la raison y préside, ce n'est pas une passion, ce n'est plus de l'amour, c'est une estime affectueuse à la vérité, mais tranquille, incapable de vous tirer de votre situation ; si marchant sur les traces de nos anciens héros de roman, vous allez jusqu'aux grands sentiments, vous verrez que cet héroïsme prétendu ne fait de l'amour qu'une folie triste et souvent funeste. C'est un vrai fanatisme; mais si vous le dégagez de tout ce que l'opinion lui prête, bientôt il sera votre bonheur et vos plaisirs. Croyez que, si c'était la raison ou l'enthousiasme qui format les affaires du cœur, l'amour deviendrait insipide ou frénétique. Le seul moyen d'éviter ces deux extrémités c'est de suivre le chemin que je vous indique. Vous n'avez besoin que d'être amusé, et vous ne trouverez que chez les femmes, dont je vous parle, ce qu'il faut pour cela : votre cœur veut être occupé, elles sont faites pour le remplir. Essayez de ma recette, et vous vous en trouverez bien... Je vous avais promis de la raison, il me semble que je vous tiens parole assez exactement. Adieu, je viens de recevoir une lettre charmante de M. de Saint-Evremond ; il faut que j'y réponde. Je veux en même temps lui proposer les idées dont je vous fait part ; et je serai bien trompée s'il ne les approuve pas. J'aurai démain l'abbé de Chàteauneuf, et peut-

être Molière. Nous relirons le Tartuffe, où il doit faire quelques changements : comptez, marquis, que tous ceux qui ne conviendront point de tout ce que je viens de vous dire, tiennent un peu de ce caractère-là.

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