‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 9 sur 65 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

Moi, marquis, me charger de votre éducation, vous guider dans la carrière où vous allez entrer? C'est trop exiger de mon amitié pour vous. Vous le savez, quand une femme qui n'est plus delà première jeunesse paraît prendre un intérêt particulier à unjeunehomme, on dit qu'elle veut le mettre dans le monde; et vous n'ignorez pas la malignité avec laquelle on se sert de cette expression. Je ne veux donc point m'exposer à l'application qu'un pourrait m'en faire. Tout ce que je puis pour votre service, c'est d'être votre confidente. Vous me ferez part de toutes les situations où vous vous trouverez; dans l'occasion je vous dirai ma pensée;

et je tâcherai de vous aider à connaître votre propre cœur et celui des femmes.

Cependant, quelque plaisir que j'envisage dans ce commerce, je ne me dissimule pas les difficultés de mon entreprise. Le cœur, qui sera le sujet de mes lettres, fait réunir tant de contrastes, que quiconque en parle, doit nécessairement paraître tomber dans bien des contradictions. On croit le saisir, et l'on n'embrasse qu'une ombre. C'est un vrai caméléon; vu de différents côtés , il présente des couleurs toutes opposées, et qui n'en existent pas moins dans le même sujet. Vous devez donc vous attendre à lire bien des singularités. Mais enlin je vous proposerai mes idées ; elles pourront souvent vous paraître plus singulières que vraies; ce sera à vous aies apprécier. J'ai d'ailleurs un scrupule dans l'âme. Je prévois que je ne pourrai guère être sincère sans médire un peu de mon sexe. Mais vous voulez savoir ce que je pense sur l'amour, et sur tout ce qui y a rapport, et je me sens assez de courage pour vous ; rler avec franchise.

Je soupe ce soir chez M. de La Rochefoucault avec Mme de la Sablière et la Fontaine. Si vous voulez être des nôtres, ce dernier vous régalera de deux contes nouveaux, qui, m'a-t-on dit, ne déparent point leurs aînés. Venez, marquis... Mais cependant n'ai-je rien à craindre dans le commerce que nous projetons?

L'amour est si malin ! J'examine mon cœur ; non, il est occupé ailleurs ; et les sentiments qu'il a pour vous ressemblent moins à l'amour qu'à l'amitié. Au pis aller, si la tète me tournait un jour, nous verrions à nous tirer de ce mauvais pas le moins mal qu'il nous serait possible.

Nous allons donc faire ensemble un cours de morale. Oui, monsieur, de morale ! Mais que ce mot ne vous alarme point; il ne sera question que de galanterie, et elle influe trop sur les mœurs, pour ne pas mériter une étude particulière... Notre projet me rit infiniment. Cependant en vous parlant trop souvent raison, ne vous ennuyerai-je point quelquefois? C'est une de de mes inquiétudes ; car vous le savez , je suis une raisonneuse impitoyable, quand je m'y mets. Avec un autre cœur que celui que vous méconnaissez, j'aurais fait le philosophe le plus complet qu'on e ' ' " mais vu. Adieu, nous commencerons quand il vous plaira.

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