LETTRE III
Quoi que j'en dise, vous tenez donc toujours pour votre premier sentiment? vous voulez pour maîtresse une personne respectable, et qu'elle puisse devenir en même temps votre amie ? Ces sentiments méri teraient sans doute des éloges, si dans l'usage ils pouvaient vous procurer le bonheur que vous en attendez : mais l'expérience vous prouve que tous ces grands maux ne sont que de pures illusions. Pour un amusement de cœur, n'est-il donc question que de qualités sérieuse ? Je serais tentée de croire que les romans vous ont gâté l'esprit. Le pauvre marquis ! Il s'est laissé ébicuir par les propos sublimes que l'on tient dans les conversations; mais, mon ci; r enfant, que prétendez-vous faire de ces chimères de la raison ? Je dirai volontiers : voilà de la belle monnaie, c'est dommage qu'elle ne puisse point entrer dans le commerce.
Quand vous voudrez vous mettre à votre ménage, cherchez une femme soiide, pleine de vertus grands principes. Tout cela convient à la dignité da Ihyménée; j'ai pensé dire, à sa gravité. Mais à
présent qu'il ne vous faut qu'une affaire de cœur, gardez-vous d'être grave, et croyez ce que je vous dis : je connais mieux vos besoins que vous ne les connaissez vous-même. Les hommes, pour l'ordinaire, disent qu'ils cherchent en amour les qualités essentielles. Aveugles qu'ils sont, qu'ils seraient à plaindre s'ils les y trouvaient I qu'y gagneraient-ils d'être édifiés? Us n'ont besoin que d'amusement. Une maîtresse aussi raisonnable que vous l'exigez, serait une épouse pour laquelle vous auriez un respect infini, j'en conviens, mais de l'empressement, pas du tout. Une femme estimable à tous égards, vous assujettit trop, vous humilie trop, pour que vous l'aimiez longtemps. Forcé de l'estimer, et même de l'admirer quelquefois, vous ne pouvez vous défendre de cesser de l'aimer. Tant de vertus, est un reproche trop discret, une critique trop importune de vos travers, pour ne pas à la fin révolter votre orgueil : et dès qu'on le mortifie, adieu l'amour. Faites une exacte analyse de vos sentiments, examinez bien votre conscience, et vous verrez que je dis vrai. Je n'ai qu'un instant pour vous dire adieu