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LETTRE IV

Savez-vous bien, marquis, que vous me donnerez à la fin de l'humeur? Mon Dieu, que vous avez quelquefois peu d'intelligence ! je le vois à votre lettre : vous ne m'avez point entendue. Prenez-y garde : je ne vous ai pas dit que vous prissiez pour maîtresse un objet méprisable. Ce n'est point là du tout ma pensée. Mais j'ai dit qu'actuellement vous n'aviez besoin que d'une liaison de cœur, et que, pour la rendre agréable, vous ne deviez pas vous attacher uniquement aux qualités solides. Je le répète encore, en amour, les hommes n'ont besoin que d'être amusés ; et je crois que sur cette matière-là on peut s'en rapporter à moi. Un trait d'humeur, un caprice bien conditionné, une querelle qui n'a pas le sens commun, tout cela fait plus d'effet sur eux, et les attache davantage que toute la rais jn imaginable, que la solicité du caractère.

Quelqu'un (1) que vous estimez par la justesse et

(i) M. dd la Bruyère.

la force de ses idées, disait un jour chez moi, que le caprice était dans les femmes tout près de la beauté pour être son contre -poison. Je combattis cette opinion avec tant de vivacité, qu'on put aisément reconnaître que la maxime contraire était mon sentiment, et je suis en effet très persuadée que le caprice n'est près de la beauté, que pour en ranimer les charmes, pour les faire valoir, pour leur servir d'aiguillon et d'assaisonnement. Il n'est point de sentiment plus froid, et qui dure moins que l'admiration. On s'accoutume aisément à voir les mêmes traits, quelque réguliers qu'ils soient, et lorsqu'un peu de malignité ne leur donne ni vie, ni action, leur régularité même détruit bientôt le sentiment qu'ils ont excité. Une nuance d'humeur peut seule jeter sur une belle figure la variété nécessaire, pour prévenir l'ennui de la voir toujours dans la même situation. En un mot, malheur à la femme trop égale ; son uniformité affadit et dégoûte. C'est toujours la même statue, un homme a toujours raison avec elle. Elle est si bonne, si douce, qu'elle enlève aux gens jusqu'à la liberté de quereller, et cette liberté est souvent un si grand plaisir !

Mettez à sa place une femme vive, capricieuse, décidée (le tout cependant jusqu'à un certain point), tout va changer de face. L'amant trouvera dans la même personne le plaisir du changement. L'humeur est un sel dans la galanterie, qui l'empêche de se corrompre.

L'inquiétude, la jalousie, les querelles, les raccommodements, les dépits, sont les aliments de l'amour. Variété enchanteresse ! qui remplit, et qui occupe un cœur sensible bien plus délicieusement que la régularité des procédés, et que l'ennuyeuse égalité de ce qu'on appelle bon caractère.

Je sais comment il faut vous gouverner vous autres hommes. Un caprice vous met dans une incertitude que vous avez autant de peine et de déplaisir à dissiper, que si c'était une victoire remportée sur un nouvel objet. Une brusquerie vous tient en haleine. Vous ne cessez point de combattre, mais aussi vous ne cessez point de vaincre et d'être vaincus. En vain la raison gémit. Vous ne sauriez comprendre comment un pareil lutin vous subjugue si tyranniquement. Tout vous dit que l'idole de votre cœur est un assemblage de caprices et de folies ; mais c'est un enfant "gâté que vous ne pouvez vous défendre d'aimer. Les efforts que la réflexion vous fait faire pour vous dégager, ne servent souvent qu'à resserrer davantage votre chaîne; car l'amour n'est jamais si fort qu.' quand on le croit prêt à se rompre par l'emportement d'une querelle. Il vit dans les orages ; chez lui tout est convulsif. Veut-on le réduire au régime? ii languit, il expire. En un mot, voici ce que j'ai voulu dire : ne prenez point pour maîtresse une femme qui n'ait que des q solides; mais que quelquefois

l'humeur domine chez elle, et fasse taire la raison : sinon je dirai que vous n'aurez nas une affaire de cœur, vous serez à voire ménage. C'est mon dernier mot.

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