‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 14 sur 65 · LETTRE VI · texte numérisé non relu

LETTRE VI

Vous croyez donc, monsieur, m'avoir opposé un raisonnement invincible, en me disant qu'on n'est pas maître de donner son cœur à qui l'on veut, et que par conséquent vous n'êtes pas libre de choisir l'objet de votre attachement? morale d'opéra ! Abandonnez ce Heu commun aux femmes qui croient, en le disant, justifier toutes leurs faiblesses. Il faut bien qu'elles aient quelque chose à quoi se prendre : semblables à ce bon gentilhomme dont parle notre ami Montaigne, qui, lorsque la goutte le poignait, aurait été bien fâché de n'avoir point à se récrier : maudit jambon ! C'est un coup de sympathie, disent-elles, cela est plus fort que moi... Est-on maître de son cœur? Il n'est plus permis de répliquer quand elles ont donné de si bonnes raisons. Elles ont même si bien accrédité ces maximes, que c'est vouloir s'attirer tout le monde sur les bras, que d'essayer de les combattre. Mais ces mêmes maximes ne trouvent tant d'approbation que parce que tout le monde a intérêt qu'elles soient reçues. Personne ne se défie que de pareilles excuses, loin

f ' 3 LETTRES DE NINON DE UW€LOS

do justifier les travers, soient un aveu qu'on ne veut pas s'en corriger. Pour moi, je prends la liberté de n'être pas de l'avis de la multitude. Il me suffit qu'il ne soit pas impossible de vaincre son penchant, pour condamner tous ceux qui sont déraisonnables ou déshonorants. Eh ! combien n'avons-nous pas vu des femmes parvenir à détruire dans leur cœur une faiblesse qui les avait surprises, dès qu'elles ont aperçu que l'objet de leur affection était indigne d'elles? Combien ont étouffé l'amour le plus tendre, et l'ont sacrifié aux convenances d'un établissement '? La suite, le temps, l'absence, sont un remède auquel une passion, quelque vive qu'on la suppose, ne peut jamais résister : insensiblement elle s'affaiblit, et elle s'éteint tout à fait. Je sais que pour sortir avec honneur d'une pareille entreprise, il ne faut pas moin» que toute la force de la raison : je comprends encore facilement que les difficultés qu'on imagine à remporter une si grande victoire, ne vous laissent pas assez de courage pour l'entreprendre; en sorte que, quoique je dise qu'il n'y a point de penchants invincibles dans la spéculation, j'avouerai cependant qu'il y en a bien peu de vaincus dans la pratique; et cela n'arrive ainsi que parce qu'on ne veut pas même essayer si l'on pourra réussir. Quoi qu'il en soit, à t.>ut prendre, j'imagine que n'étant ici question que d'une galanterie, il serait fou de vous mettre à la torture

pour détruire l'inclination que vous auriez prise pour une femme plus ou moinsaimable ; mais aussi, comme vous n'êtes encore épris d'aucune, je persiste à dire que j'ai eu raison de vous indiquer le caractère que j'ai cru le plus capable de vous rendre heureux. Il serait sans doute à souhaiter que les sentiments délicats, que le mérite réel, eussent plus de pouvoir sur vos cœurs, qu'ils fussent capables de les remplir et de les fixer pour toujours. Mais l'expérience nous prouve que cela n'est pas. Je ne raisonne donc point sur ce que vous devriez être, mais sur ce que vous êtes en effet : mon dessein est de vous faire connaître le cœur tel qu'il est, et non tel que je voudrais qu'il fût. Je gémis la première sur la dépravation de votre goût, quelque indulgente que je paraisse sur vos travers. Mais ne pouvant réformer les vices du cœur, je veux du moins vous apprendre à en tirer le meilleur parti; ne pouvant vous rendre sage, j'essaie à vous rendre heureux. On l'a dit il y a longtemps : vouloir détruire les passions, ce serait entreprendre de nous anéantir : il ne faut que les régler. Elles sont entre nos mains ce que sont les poisons dans la pharmacie ; préparés par 115 chimiste habile, ils deviennent des remèdes bienfaisants.

Page 1