LETTRE VII
Eh ! qui doute, marquis, que ce ne soit par le mérite essentiel qu'on parvient à plaire aux femmes ? Il n'est question que de savoir quelle idée vous attachez à cette expression. Appelez-vous mérite essentiel la solidité de 1 esprit, la justesse du discernement, l'étendue de l'érudition, la prudence, la discrétion, que sais-je moi, cet amas de vertus qui vous embarrassent souvent plus qu'elles ne vous rendent heureux? En ce cas nous ne nous entendons pas. Réservez toutes ces qualités pour le commerce que vous êtes obligé d'entretenir avec les hommes, ils sont convenus de les y recevoir. Mais pour celui de la galanterie, échangez toutes ces vertus contre autant d'agréments, c'est là le seul mérite qui soit de mise en ce pays-là ; c'est la seule monnaie qui puisse y avoir cours, et gardez-vous de dire que ce soit de la fausse monnaie. Le vrai mérite consiste peut-être moins dans une perfection réelle, que dans celle de convention. Il est bien plus avantageux d'avoir les qualités qui conviennent à ceux à qui nous voulons
plaire, que de posséder celles que l'on croit réellemont estimables ; en un mot, il faut prendre les mœurs, et quelquefois même les travers des peuples chez lesquels on est obligé de vivre, si l'on y veut vivre agréablement.
Quelle est la destination des femmes? quel es leur rôle parmi vous? C'est de plaire. Or, les charmes d^ la figure, les grâces de la personne, en un mot, toutes les qualités aimables et brillantes, sont les seuls moyens d'y parvenir. Les femmes les possèdent au suprême degré, et c'est par ces qualités qu'elles veulent qu'on leur ressemble. Vous aurez beau Jes taxer de frivolité, elles jouent le beau rôle, puisqu'elles sont destinées à vous rendre heureux. N'est-ce pas en effet aux charmes de notre commerce, à la douceur de nos mœurs, que vous devez vos plaisirs les plus satisfaisants, les vertus sociales, votre bien-être enfin? Soyez de bonne foi. Les sciences seules, l'amour de la gloire, la valeur, l'amitié même, dont vous faites avec raison tant de cas, seraient-elles capables de vous rendre parfaitement heureux, ou du moins, le plaisir que vous en recevriez serait-il assez vif pour vous faire sentir que vous l'êtes? non sans doute. Rien de tout cela ne pourrait vous tirer de l'ennuyeuse uniformité dont vous resteriez accablés, et vous seriez les êtres les plus à plaindre. Mais les femmes se sont chargées de
dissiper cette langueur mortelle par la gaieté piquante qu'elles mettent dans leur commerce, par les charmes qu'elles ont su répandre dans la galanterie. Une joie folâtre, un aimable délire, une ivresse délicieuse, sont seules capables de réveiller votre attention, et de vous faire apercevoir que vous êtes heureux : car, marquis, il y a bien de la différence entre jouir simplement du bonheur, et savourer le plaisir d'en jouir. La possession du nécessaire ne met point un homme à son aise ; c'est le superflu qui le rend riche, et qui lui fait sentir qu'il l'est. Ce ne sont point les qualités supérieures seules qui vous rendent aimables : c'est peut-être même un vrai défaut que de n'être qu'essentiel. Pour être fêté, il faut être agréable, amusant, nécessaire aux plaisirs des autres. Je vous avertis qu'on ne réussit que par là, et surtout auprès des femmes. Que voulez-vous, dites-moi, qu'elles fassent de votre savoir, de la justesse gé trique de votre esprit, de l'exactitude de votre mémoire, etc. ! Si vous n'avez, marquis, que ces avantages, si quelques talents agréables n'en corrigent pas la rudesse, j'ai recueilli les voix : loin de leur plaire, vous leur paraîtrez un censeur qu'elles redouteront ; et la contrainte où vous les mettrez bannira l'enjouement qu'elles se seraient permis, si vous eussiez été différent. Comment en effet risquer d'être aimable aux yeux d'un homme qui vous inquiète par son
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sang-froid, qui vous examine, qui ne se livre point? On ne se met à son aise qu'avec ceux qui hasardent avec nous, qui donnent prise sur eux. En un mot, trop de circonspection fait sur l'âme des autres ce qu'un vent froid fait sur un homme qui sort d'un appartement chaud. J'ai pensé dire que la ré&?**ve où nous nous tenons, resserre les portes du cœur de ceux qui nous environnent, ils n'osent l'épancher.
Il faut donc bien vous garder, marquis, de porter la glace dans la galanterie, en ne voulant vous montrer que par de beaux endroits. Vous devez avoir lu qu'on plaît plutôt par d'agréables défauts, que par les qualités essentielles. Les grandes vertus sont des pièces d'or dont on fait Lien moins d'usage que de la monnaie.
Cette idée me rappelle le souvenir de ces peuples qui, au lieu de nos métaux, n'ont que des eoquiii pour signe de leurs échanges. Eh bien, croyez-vous que ces peuples ne soient pas aussi riches que nous avec tous les trésors du nouveau monde ? On serait cependant tenté d'abord de prendre cette richesse pour une véritable pauvreté ; mais on se détrompe bientôt dès qu'on réfléchit que les métaux ne tiennent leur valeur que de l'opinion. Notre or serait chez ces peuples de la fausse monnaie. Les qualités, que vous appelez essentielles, sont la même chose dans la galanterie, il n'y faut que des rocailles. Eh,
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qu'importe quel soit le signe de convention, pourvu que le commerce se fasse !
Enfin, voici ma conclusion. S'il est vrai, comme vous n'en pouvez pas douter, que vous ne devez attendre votre bonheur que des qualités agréables de3 femmes, soyez bien sûr que vous ne leur plairez que par des avantages analogues aux leurs. J'y reviens encore ; vous nous vantez, vous autres hommes, vos sciences, votre solidité, etc. Mais, dites-le-moi, quel serait votre ennui, votre dégoût même de la vie, si toujours raisonnables vous étiez condamnés à n'être que savants et sordides, à ne vivre qu'avec des philosophes ? Je vous connais, vous seriez bientôt las d'être admirés ; et de la façon dont vous êtes faits, vous vous passeriez bien mieux de vertus que de plaisirs. Ne vous amusez donc point à vous donner pour un homme essentiel dans le sens que vous l'entendez. Le vrai mérite est celui qu'estiment les gens à qui nous voulons plaire. La galanterie a ses lois à part : marquis, les hommes aimables sont les sages de ce pays -là.
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