LETTRE VIII
Pour le coup, vous n'irez pas loin, marquis, votre heure est venue : la peinture que vous me faites de votre situation, m'annonce que vous êtes amoureux. La jeune veuve dont vous m'avez parlé, est en effet fort capable de donner du goût pour elle. Le chevalier de m'en a fait un portrait très-avantageux.
Mais à peine commencez-vous à sentir quelques inquiétudes, que vous me faites déjà un crime des conseils que je vous ai donnés. Le trouble que l'amour porte dans l'âme, et les autres maux qu'il cause, vous paraissent, dites-vous, plus à craindre que les plaisirs qu'il peut procurer ne sont à désirer. Il est vrai que bien des honnêtes gens pensent que les peines de l'amour sont au moins égales à ses plaisirs. Mais sans entrer ici dans une dissertation ennuyeuse, pour savoir s'ils ont tort ou raison, si vous voulez que je vous dise ma pensée, l'amour est une passion qui n'est ni bonne ni mauvaise par elle-même : il n'y a que les sujets qui l'éprouvent, qui la déterminent en bien ou en mal. Tout ce que ie dirai
en sa faveur, c'est qu'elle nous procure un avantage avec lequel aucun des désagréments qu'on lui impute, ne peut entrer en comparaison. Elle nous tire de notre situation, elle nous agite, et c'est là satisfaire à un de nos besoins les plus pressants. Je crois vous l'avoir déjà dit, notre cœur est fait pour l'agitation ; le remuer, c'est remplir le vœu de la nature. Eh ! que serait le bel âge sans l'amour? une longue maladie : on n'existerait pas, on végéterait. L'amour est à nos cœurs ce que les vents sont à la mer. Us y excitent souvent des tempêtes, cela est vrai ; ils causent même quelquefois des naufrages. iMais aussi les vents seuls la rendent navigable ; c'est à l'agitation dans laquelle ils l'entretiennent, qu'elle doit sa conservation; et s'ils la rendent dangereuse, c'est au pilote à savoir manœuvrer.
Je reviens à mon texte : et quand votre délicatesse devrait être blessée de ma franchise, j'ajouterai qu'outre le besoin d'être agités, nous en avons un physique et machinal, qui fait la cause primitive et nécessaire de l'amour. Peut-être n'est-il pas trop décent à une femme de vous tenir ce tangage ï Vous entendez que je ne parlerais pas à tout le monde aussi nettement; mais nous ne faisons pas ici ne qu'on appelle la belle conversation, nous philosophons. Si mes propos vous paraissent quelquefois trop raisonnés pour une femme, souvenez-vous de ce que je
AD MARQUIS DE SÉV1GNÉ 427
vous disais la dernière fois. Dès que j'ai fait usage de ma raison, je me suis mis en tête d'examiner lequel des deux sexes était le mieux partagé. J'ai vu que les hommes ne s'étaient point du tout maltraités dans la distribution des rôles, et je me suis faite homme.
A votre place je n'examinerais donc point s'il est bon ou mauvais de prendre de l'amour ; j'aimerais autant que l'on demandât, s'il est bon ou mauvais d'avoir soif, et que l'on voulût interdire à tout le monde de boire, parce qu'il y a des gens qui s'enivrent. Puisque vous n'êtes pas libre de n'avoir point un appétit attaché à la construction mécanique de votre être, bien différent de nos anciens romanciers, ne vous ruinez point en méditations et en parallèles sur le plus ou moins d'avantages qu'il y a à aimer. Faites l'amour comme je vous ai conseillé de le taire Que ce ne soit point pour vous ce qu'on appelle une passion, mais un amusement.
Je vous entends d'ici ; vous allez encore m'accabler de vos grands principes, et me dire que l'on n'est pas maître de s'arrêter ainsi où l'on veut. Tenez, je regarde ceux qui tiennent de pareils propos, du même ojil que je vois un homme qui se croit intéressé d'honneur à montrer une grande douleur h «'occasion d'une perte ou d'un accident que les autres regardent comme considérable : cet homme sent
mieux que personne les raisons de se consoler; mais il trouva des délices dans ses pleurs. 11 aime à sentir qu'il a le cœur capable de pousser le sentiment jusqu'à l'excès, et cette réflexion l'attendrit encore. Il cherche à nourrir sa douleur, il s'en fait une idole qu'il encense enfin par l'habitude. Tous pareils. les amants à grands sentiments, gâtés par les romans, ou par les prudes, se font un point d'honneur de spiritualiser leur passion. A force de délicatesse, ils parviennent enfin à une superstition galante, dont ils restent d'autant plus entêtés, que c'est leur propre ouvrage qu'ils soutiennent, ils n'envisagent plus que de la honte à se rabattre au sens commun, et à redevenir hommes. Gardons-nous bien, mon cher marquis, de donner dans un pareil ridicule. Cette façon de se guinder n'est plus, dans le siècle où nous sommes, que le partage des sots. Jadis on s'était mis dans la tète que l'amour devait être raisonnable ; on voulait qu'il fût grave, on ne l'estimait qu'en proportion de sa dignité. Eh ! je vous le demande, exiger de la dignité d'un enfant, n'est-ce pas lui enlever toutes ses grâces? n'est-ce pas en faire un triste vieillard? Que je plains nos bons aïeux ! ce qui chez eux était une langueur mortelle, une frénésie mélancolique, n'est chez nous qu'une folie gaie, un aimable délire. Insensés qu'ils étaient, ils préféraient l'horreur des déserts et des rochers, aux agréments d'un parterre
émaillé de fleurs. Que de préjugés l'habitude de réfléchir a fait tomber !
La preuve que les grands sentiments ne sont que des chimères de l'orgueil et de la prévention, c'est que de nos jours nous ne voyons plus ce goût de galanterie mystique, plus de ces passions gigantesques. Attachez du ridicule à l'opinion la mieux établie ; je dis plus, à la façon de sentir que l'on croit la plus naturelle, bientôt l'une et l'autre disparaîtront, et les hommes demeureront tous étonnés de voir que des idées pour lesquelles ils avaient eu une espèce d'idolâtrie, ne sont plus dans le vrai que des fadaises, qui passent comme des modes. Il ne faut donc pas vous accoutumer, marquis, à diviniser le goût que vous vous sentez pour l'aimable comtesse, et vous verrez à la fin que l'amour, pour être vrai, et pour nous rendre heureux, loin de devoir être conduit comme une affaire sérieuse, ne demande qu'à être traité légèrement, et surtout avec gaîté. Rien ne vous fera mieux sentir la vérité de ce que je vous dis, que la suite de votre aventure. Car je crois la comtesse la femme du monde la moins susceptible d'une passion triste. Avec vos grands sentiments vous lui donnerez des vapeurs, c'est moi qui vous en avertis.
Mon indisposition continue toujours. J'aurais grande
envie de vous dire que je ne sors pas de la journée ;
mais ne serait-ce pas là vous donner un rendez-vous^
Si vous vouliez cependant venir me dire ce que vous pensez du Bajazet de M. Racine, vous seriez bien aimable. On dit que la Champmeslé s'est surpassée. Je relis ma lettre, marquis, et cette lecture me donne de l'humeur contre vous. Je vois que la vérité est une maladie qui se prend par contagion. Jugez combien vous en voulez mettre en amour, puisque vous en donnez même à ceux qui veulent vous détromper. C'est une chose fort singulière : pour vous prouver que l'amour doit être traité avec gaîté, il a fallu prendre un ton sérieux.