LETTRE XIV
Non, marquis, la curiosité de Mme de Sévigné ne m'a point offensée. Je suis, au contraire, fort aise qu'elle ait voulu voir les lettres que vous recevez de moi. Elle croyait sans doute que s'il y était question de galanterie, ce ne pourrait être que pour mon compte, elle a vu le contraire. Elle connaîtra que je suis moins frivole qu'elle ne se l'était imaginé, et je la crois assez équitable pour prendre désormais de Ninon une autre idée que celle qu'elle a eue jusqu'à présent. Car je n'ignore point qu'elle ne parle pas de moi trop avantageusement (1). Mais son injustice n'influera jamais sur mon amitié pour vous. Je suis assez philosophe pour me consoler de ne pas obtenir le suffrage des personnes qui me jugent sans me connaître. Quoi qu'il en puisse arriver, je conti-
(1) MM de Sévigné, dans ses lettres, paraît en effet n'avoir pas eu de M"» de Lenclos une idée aussi favorable que celle que tous les auteurs de son temps, qui en ont parlé, nou- en donnent. Cela vient peut-être de ce qu'elle lui attribuait la dissipation dans laquelle le marquis de Sévigné a passé les premières années de ta vie.
nuerai à vous parler avec ma franchise ordinaire. Et je suis sûre que Mme de Sévigné, malgré sa grande délicatesse, sera au fond plus souvent de mon avis qu'elle ne le paraîtra. Je viens à ce qui vous regarde.
Eh bien, marquis, après des peines et des soins infinis, vous croyez donc enfin avoir attendri ce cœur de rocher? J'en suis enchantée; mais je ris de vous voir interpréter, comme vous le faites, les sentiments de la comtesse. Vous partagez avec tous les hommes une erreur dont il faut vous détromper, quelque flatteuse qu'elle soit pour vous. Vous croyez tous, tant que vous êtes, que votre mérite seul allume les passions dans le cœur des femmes, et que les qualités du cœur et de l'esprit sont les seules causes de i'amour qu'elles prennent pour vous. Quelle erreur 1 vous ne le croyez, il est vrai, que parce que votre orgueil y trouve son compte. Mais examinez sans prévention, s'il est possible, quel est le motif qui vous détermine, et vous reconnaîtrez bientôt que vous vous trompez, et que nous vous trompons; que tout bien considéré, vous êtes la dupe de votre vanité et de la nôtre ; que le mérite de la personne aimée n'est que l'occasion ou l'excuse de l'amour, et non pas sa véritable cause : enfin, que tout ce manège sublime dont on se pare de part et d'autre, rentre toujours dans le désir de satisfaire le besoin que je
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vous ai donné d'abord pour premier mobile de cette >n. Je vous dis là une vérité dure et humiliante, mais elle n'en est pas moins certaine. Nous autres femmes, nous entrons dans le monde avec ce besoin d'aimer indéterminé, et si nous prenons l'un plutôt que l'autre, disons-le de bonne foi, nous cédons moins à la connaissance du mérite qu'à un instinct machinal, et presque toujours aveugle. Je ne veux pour preuve de cela que les passions folles, dont nous nous enivrons quelquefois pour des inconnus, ou du moins pour des hommes que nous ne connaissons point assez à fond, pour que notre choix ne soit pas toujours imprudent dans son origine; si nous rencontrons bien, c'est un pur hasard. Nous nous attachons donc toujours sans un examen suffisant : et je n'ai pas tort de comparer l'amour à un appétit qu'on se sent quelquefois pour un mets plutôt que pour un autre, sans en pouvoir rendre la raison. Je dissipe bien cruellement les chimères de votre amour-propre; mais je vous parle vrai. Vous tes flatté de l'amour d'une femme , parce que croyez qu'il suppose le mérite dans l'objet aimé ; vous lui faites trop d'honneur; disons mieux, v us avez trop bonne opinion de vous. Croyez que ce point pour vous-même que nous vous aimons : il faut être sincère, en amour nous ne cherchon notre propre félicité. Le caprice, l'intérêt, la vanité,
le tempérament, la suite du mésaisc qui nous inquiète quand nctre cœur est sans affaire : voilà la soi
s grands sentiments que nous voulons diviniser. Ce ne sont point les grandes qualités qui nous tou-
; si elles entrent pour quelque chose dans les raisons qui nous déterminent en votre faveur, ce n'est point le cœur qui en reçoit l'impression, c'est la vanité : et la plupart des choses qui nous plaisent en vous, bien appréciées, vous rendent très-souvent ridicules ou méprisables. Mais que voulez -vous? nous avons besoin d'un adorateur qui nous entretienne dans l'idée de notre excellence ; il nous faut un complaisant qui essuie nos caprices ; nous avons besoin d'un homme. Le hasard nous présente l'un plutôt que l'autre; on l'accepte, mais on ne le choisit pas. En un mot, vous croyez être les objets d'affections désintéressées ; je le répète, vous croyez que les femmes vous aiment pour vous-mêmes. Pauvres dupes 1 vous n'êtes que les instruments de leurs plaisirs, ou les jouets de leurs caprices. Il faut cependant leur rendre justice : ce n'est pas que vous soyez tout cela de leur aveu. Les sentiments que je développe ici ne sont pas bien éclaircis dans leur tète ; au contraire, de la meilleure foi du monde, elles imaginent n'être déterminées et conduites que par les grandes idées dont leur vanité et la vôtre se nourrissent, et ce serait une injustice criante de les taxer de fausseté à
cet égard: mais sans le savoir, elles se trompent, et vous trompent également.
Vous voyez que je vous révèle ici les secrets de la bonne déesse; jugez de mon amitié, puisqu'aux dépens de mon propre sexe je travaille à vous éclairer. Mieux vous connaîtrez les femmes, moins elles vous feront faire de folies.
AU MARQUIS DE SÉV1GNÉ 455