LETTRE XV
En vérité, marquis, je ne comprends pas comment vous pouvez supporter le ton sérieux avec lequel je vous écris quelquefois. Il semble que je n'ai d'autre but dans mes lettres que de vous enlever d'agréable? illusions, pour y substituer des vérités mortifiantes. Il faut cependant que je me défasse de la manie de dire des choses réfléchies. Je sens mieux que personne qu'on plaît plus par d'aimables mensonges que par des propos trop raisonnes : mais mon caractère perce malgré moi. Je me sens même encore aujourd'hui un accès de philosophie, et il faut vous résoudre à essuyer la bordée de morale que je vous prépare. Dans la suite je vous promets plus de gaieté. Je prends donc votre lettre, et j'y réponds.
Non, je n'en rabattrai rien. Vous me ferez la guerre, tant qu'il vous plaira, sur la mauvaise opinion que je vous ai paru la dernière fois avoir de mon sexe. Est ce ma faute à moi, s'il me fournit des vérités désagréables à dire? Au reste, ne savez-vous pas, marquis, que l'être du monde qui pense le plus mal des femmes, c'est une femme?
Je veux cependant me justifier très-sérieusement sur les idées que vous avez prises de ma façon do penser. Je ne suis ni envieuse, ni injuste. Si j'ai nommé mon sexe plutôt que le vôtre dans ma dernière lettre, ne croyez pas que mon dessein soit de déprimer les femmes. J'ai voulu par là vous faire connaître que, sans être à cet égard plus coupables que les hommes, elles étaient plus dangereuses, parce qu'elles sont accoutumées à cacher mieux que vous leurs véritables sentiments. En effet, vous avouerez bien plutôt quel est votre objet en amour, qu'elles n'en conviendront. Cependant lorsqu'elles vous assurent que leur penchant pour vous n'a d'autre source que la connaissance de votre mérite et de vos bonnes qualités, je vous l'ai déjà dit, je suis trèspersuadée qu'elles sont sincères. Je ne doute pas môme que, quand elles apercevraient moins de délicatesse dans leur façon de penser, elles ne fissent tous leurs efforts pour se le dissimuler à elles-mêmes. Mais les motifs, dont je vous ai parlé, n'en existent pas moins au fond de leurs cœurs : ils n'en sont pas moins les vraies causes du penchant qu'elles sentent pour vous; et quelques etl'orts qu'elles fassent pour se croire déterminées par des causes toutes spirituelles, leur désir ne change rien à la nature des choses. Elles se dissimulent leur difformité à cet égard , avec autant de soin qu'elles en prendraient à
AU MARQUIS DE SÉVIGNÉ VÔl
cacher des dents qui défigureraient un visage, d'ailleurs parfait. Même étant seules, elles craindraient d'ouvrir la bouche, et à force de dérober aux autres la connaissance de ce défaut, et de se le cacher à elles-mêmes, elles parviendraient à l'oublier, ou du moins à le compter pour rien. Au reste, j'en conviens avec vous, vous y perdriez trop, si les femmes et vous, vous vous montriez toujours tels que vous êtes. Le monde est convenu de jouer la comédie; et faire paraître ses véritables sentiments, ce ne serait pas être acteur, ce serait substituer le caractère réel à celui qiron est convenu de feindre. Jouissons donc de l'enchantement sans chercher à connaître le charme qui nous amuse et qui nous séduit. Ànatomiser l'amour, c'est vouloir s'en guérir. Psyché te perdit pour avoir voulu le connaître. Et je suis tentée de croire que cette fable est une leçon pour qui veut analyser les plaisirs.
Je veux donc me corriger. Si je vous ai dit que vous aviez tort de vous enorgueillir du choi: femmes et de leurs sentiments pour vous; si j'ai dit que les motifs qui les déterminent ne sont rien moins que glorieux pour les hommes, j'ajoute ici qu'elles se trompent également, si elles imaginent que les sentiments dont vous leur faites un si pompeux étalage, soient toujours produits par la force de leurs charmes, ou par l'impression de leur mérite. Combien
de fois arrive-t-il que ces hommes qui les attaquent d'un air si respectueux, qui leur étalent des sentiments si délicats, si flatteurs pour la vanité, qui ne paraissent en un mot respirer que par elles, que pour elles, n'avoir d'autre désir que de faire leur bonheur; combien de fois, dis-je, ces hommes, qui se parent de si beaux sentiments, sont-ils déterminés par des raisons toutes contraires? Étudiez, pénétrez ces bonnes âmes, et vous ne verrez dans le cœur de celui-ci, au lieu de cet amour si désintéressé, que des désirs; dans celui-là, ce ne sera que le dessein de partager votre fortune, que la gloire d'avoir une femme de votre rang; dans un troisième, vous trouverez des motifs encore plus humiliants pour vous : vous servirez à donner de la jalousie à une autre femme qu'il aime réellement. Il n'aura paru s attacher à vous que pour se faire un mérite auprès d'elle de vous quitter avec éclat. Que vous dirai-je enfin? le cœur est une énigme insoluble. C'est un composé bizarre de tous les contraires. Nous croy. ms connaître ce qui s'y passe : nous voyons l'effet, n ms ignorons la cause. Qu'il exprime ses sentiments avec sincérité, cette sincérité même ne doit pas vous rassurer. Peut-être ses mouvements ont-ils des causes toutes contraires à celle qu'il croit sentir. Aussi les hommes et les femmes ne savent-ils presque jamais au juste ce qui les fait vouloir ou sentir de telle
ou de telle autre façon. Mais après tout ils ont pris le bon parti : c'est d'expliquer tout à leur avantage, de se dédommager par l'imagination de leur misère réelle, et de s'accoutumer, comme je crois vous l'avoir déjà dit, à diviniser tous leurs sentiments. Comme tout le monde y trouve le compte de sa vanité, personne ne s'est avisé de vouloir réformer cet usage, ni même d'examiner si ce n'était point une erreur. Adieu. Si vous voulez venir ce soir, vous trouverez chez moi gens qui par leur gaieté vous dédommageront du sérieux de mes propos.