‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 24 sur 65 · LETTRE XVI · texte numérisé non relu

LETTRE XVI

Ce que vous m'écrivez , marquis , "est-il possible? Quoi! la comtesse persévère à vous tenir rigueur? L'air dégagé avec lequel elle reçoit tous vos soins vous annonce une indifférence qui vous d Je crois avoir deviné le nœud de l'énigme. Je connais. Vous êtes gai. même

auprès des femmes, tant qu'elles ne vous affectent pas. Mais celles qui vous touchent, je l'ai remarqur. vous rendent timide : cette qualité pourrait séduire une bouîTooise, il faut attaquer le cœur f^mme d" monde av c d'autres armes. La a de l'usage. Croyez-moi, abandonnez aux Céladons les propos sublimes, les beaux sentiments; lai^se?leur fiier le parfait. Je vous le dis de la pai femmes: il n'y en a guère parmi nous qui n'aiment mieux être un peu brusquées que trop mén Les hommes manquent plus de cœurs par leur maladresse que la vertu n'en sauve.

Plus un amant nous montre de timidité, plus il intéresse notre fierté à lui en inspirer; plus il a

d'égards pour notre résistance, plus nous exigeons de respect. On vous dirait volontiers : Eh ! par pitié pour nous, ne nous supposez pas tant de vertu? vous allez nous mettre dans la nécessité de n'en pas manquer. Ne mettez pas notre conquête à si haut prix, gardez-vous de traiter notre défaite comme une affaire difficile. Accoutumez par degrés notre .magination à vous voir douter de notre indifférence. Souvent le plus sûr moyen d'être aimé, c'est de paraître persuadé qu'on l'est. Une façon de penser dégagée nous met à notre aise. Dès que nous verrons un amant, tout persuadé qu'il soit de notre reconnaissance, nous traiter avec les égards qu'exige notre vanité, nous conclurons sans nous en apercevoir qu'il agira de même, quoique sûr de notre penchant pour lui. De là, quelle confiance n'inspirera-t-il pas? quels progrès ne doit-il pas se flatter de faire? Mais s'il nous avertit de nous tenir sur nos gardes, alors ce n'est pas notre cœur que nous défendrons : ce ne sera plus la vertu qui combattra, mais la fierté; et c'est le plus cruel ennemi que vous ayez à vaincre dans les femmes. Que vous dirai-je enfin? nous ne cherchons qu'à nous dissimuler que nous avons consenti de nous laisser aimer; mettez une femme en situation de se dire qu'elle n'a cédé qu'à une ■ de violence, ou de surprise; persuadez-la que

vous ne la mésestimerez point, et je vous réponds de

son cœur. Traitez la comtesse comme son caractère l'exige : elle est enjouée et badine, il faut par la folie la conduire à l'amour. Qu'elle ne s'aperçoive pas même qu'elle vous distingue des autres hommes : soyez aussi enjoué qu'elle est folle. Établissez-vous dans son cœur, sans l'avertir que vous en avez le dessein. Elle vous aimera sans le savoir; et quelque jour elle sera tout étonnée d'avoir fait tant de chemin sans seulement s'en être défiée-*

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