LETTRE XVII
Vous allez peut-être, marquis, me croire encore plus cruelle que la comtesse. Elle cause vos maux, il est vrai; mais je fais quelque chose de plus, il me prend envie d'en rire. Oh! j'entre dans vos peines on ne peut davantage, et votre embarras me paraît trèsgrand. En effet, comment hasarder une déclaration d'amour à une femme qui se fait un plaisir malin d'en éloigner toutes les occasions? Tantôt elle parait touchée, tantôt elle est la femme du monde la plus inattentive à tout ce que vous faites pour lui plaire. On écoute volontiers et on répond gaiement aux fleurettes et aux propos hardis de certain chevalier, petitmaître de profession; à vous, on vous parle sérieusement, ou d'un air distrait : si vous voulez prendre le ton tendre et affectueux, on vous répond une folie, ou bien l'on change de propos. Tout cela vous intimide, vous inquiète, et vous désespère? Ce pauvre marquis1..;, et moi je vous réponds que tout cela est du bel et bon amour. Les distractions qu'on affecte avec vous, les airs d'inattention dont on se masque,
doivent vous faire sentir qu'au fond on n'est rien moins qu'indifférente. Mais votre défaut de hardiesse, les conséquences qu'on sent bien devoir suivre une passion telle que la vôtre, l'intérêt qu'on prend déjà à votre situation, tout cela intimide la comtesse ellemême : et c'est vous qui lui donnez des entraves. Un peu plus de hardiesse de votre part vous mettrait à votre aise tous les deux. Souvenez-vous de ce que vous disait dernièrement M. de La Rochefoucauld: un honnête homme peut être amoureux comme un fou ; mais jamais il ne doit, ni ne peut l'être comme un sot.
Au reste, quand vous faites la comparaison de votre respect et de votre estime avec les airs libres et presque indécents du chevalier; lorsque vous en tirez la conséquence, qu'on devrait vous préférer à lui, vous ne sentez pas avec combien peu de justesse vous raisonnez. Le chevalier n'est que galant, et tout ce qu'il dit est sans conséquence, ou du moins parait tel. La frivolité seule, l'habitude d'en conter à toutes les jolies femmes qu'il trouve sur son chemin le font parler. L'amour est pour rien, ou pour peu de chose dans toutes ses liaisons. Comme le papillon, il ne s'arrête à chaque fleur que pour un instant. Uo amusement passager est tout son objet. Tant de frivolité n'est point capable d'alarmer une femme. Elle sent à ravir le peu de danger qu'elle court à écouter un pareil homme. La comtesse sait à merveille apprécier
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les propos du chevalier : et pour tout dire en un mot, elle le connaît pour un homme dont le cœur est épuisé. Les femmes qui, à les entendre, tiennent le plus pour la métaphysique, savent admirablement faire la différence d'un amant de cette espèce d'avec un homme tel que vous. Aussi serez-vous toujours plus redoutable, et plus redouté avec la façon dont vous vous annoncerez. Vous me vantez votre estime respectueuse, mais je vous réponds qu'elle ne l'est en aucune façon, et que la comtesse le sent bien. Rien n'a une fin aussi peu respectueuse qu'une passion telle que la vôtre. Bien différent du chevalier, vous exigez de la reconnaissance, des préférences, du retour, des sacrifices même : la comtesse voit toutes ces prétentions d'un coup d'œil ; ou du moins, si dans le nuage qui les enveloppe encore, elle ne les distingue pas bien nettement, la nature lui donne des pressentiments de ce qui pourra lui en coûter, si elle vous accorde la moindre facilité à l'instruire d'une passion qu'elle partage sans doute déjà. Rarement les femmes examinent- elles les raisons qui les déterminent à se rendre ou à résister. Elles ne s'amusent point à connaître ni à définir : mais elles sentent, et le sentiment chez elles est juste; il leur tient lieu de lumières et de réflexions. C'est une espèce d'instinct qui les avertit au besoin, et qui les conduit peut-être aussi sûrement que le ferait la raison la mieux éclai-
rée. Voire belle Adélaïde veut doncjouir, aussi longtemps qu'elle le pourra, de l'incognito. Ce projet est très-conforme à ses véritables intérêts ; et cependant je suis très-persuadée qu'il n'est point l'ouvrage delà réflexion. Elle ne voit pas d'un autre côté que la passion, contrainte au dehors, n'en va faire que de plus fortes impressions, et de plus grands progrès dans l'intérieur : laissez-lui donc jeter de profondes racines et donnez à ce feu, qu'on s'efforce de cacher, le temps de dévorer le cœur dans lequel on veut le contenir.
Convenez au reste, marquis, que vous vous êtes trompé de deux façons dans votre compte; vous avez cru que vous respectiez la comtesse plus que ne fait le chevalier; vous voyez, au contraire, que les fleurettes de celui-ci sont sans conséquences, tandis que vous en voulez au cœur de la belle. D'un autre côté vous vous êtes figuré que les airs distraits, indifférents, inattentifs, étaient des preuves, ou des présages de votre malheur. Détrompez-vous. Il n'y a jamais de preuve plus certaine d'une passion que les efforts qu'on fait pour la cacher. En un mot, dès que la comtesse vous traite avec douceur, quelques preuves que vous lui donniez de votre penchant pour elle; dès qu'elle vous voit sans colère, prêt à lui en faire l'aveu, je vous dis qu'elle a le cœur pris ; elle vous aime, sur ma parole.
Ahl j'oubliais précisément de répondre à l'article de votre lettre qui me concerne. Oui, marquis, je suis constamment la méthode que je m'étais prescrite au commencement de notre commerce. Il y a peu de sujet dans mes lettres que je n'aie fait servir de matière à la conversation dans ma société. Rarement vous proposai-je des idées un peu importantes, sans avoir recueilli les voix sur le plus ou le moins de vérité qu'elles renferment. Tantôt c'est M. de La Bruj'ère, tantôt M. de Saint-Évremond que je consulte ; une autre fois ce sera M. l'abbé de Chateauneuf. Admirez ma bonne foi : il ne tiendrait qu'à moi de m'attribuer la gloire de ce que je vous écris de bon, et j'avoue franchement que vous ne le devez qu'aux personnes que je reçois chez moi. A propos d'hommes d'un mérite distingué, M. de La Rochefoucauld vient de m'envoyer prier de l'aller voir. J'ai pris jour à demain. Vous devriez bien vous y trouver, mais n'ignorez pas combien il vous aime. Adieu.