LETTRE XVIII
J'ai fait bien de nouvelles réflexions, marquis, sur l'état où vous vous trouvez, et sur l'embarras où vous continuez d'être. Mais, après tout, quelle nécessité trouvez-vous donc à faire en forme une déclaration d'amour? Serait-ce parce que vous avez lu dans nos anciens romanciers, que l'on procédait aussi régulièrement dans la galanterie que dans les tribunaux? C'est être trop exact. Croyez-moi, laissez, comme je vous le disais la dernière fois, le feu s'allumer, et prendre tous les jours de nouvelles forces, et vous verrez que, sans vous être dit que vous vous aimez, vous serez encore plus avancés que si vous vous étiez effarouchés par des aveux dont nos pères ont voulu que les femmes se fâchassent. Aveux absolument inutiles par eux-mêmes, et qui répandent toujours sur une passion quelques jours nébuleux. Ils en suspendent les progrès. Retenez bien ceci, marquis : Une femme se persuade beaucoup mieux qu'elle est aimée par ce qu'elle devine, que par ce qu'on lui dit. Agissez comme s'il était fait
cet aveu, qui vous coûte tant; ou bien imitez le chevalier, prenez son air aisé. La conduite que la comtesse tient avec lui devant vous, semble vous en faire une loi. Avec votre air circonspect, et prétendu respectueux, vous avez celui d'un homme qui médite un dessein considérable : d'un homme, en un mot, qui veut faire un mauvais coup. Vos dehors sont inquiétants pour une femme, qui connaît les conséquences d'une passion telle que la vôtre. Songez que tant que vous lui laisserez apercevoir les préparatifs d'une attaque, vous la trouverez toujours sous les armes. Àvez-vous jamais vu un générai habile, rempli du dessein de surprendre une place, annoncer à l'ennemi par tous ses mouvements sur qui l'orage allait tomber? En amour, ce. Time en guerre, demande-t-on jamais au vainqueur s'il doit ses succès à la force ou à l'adresse? Il a vaincu, il reçoit la couronne, ses vœux sont comblés, il est heureux ; suivez son exemple, et vous éprouverez le même sort. Dérobez votre marche ; ne découvrez l'étendue de vos desseins que quand on ne pourra plus s'opposer à leurs succès ; que le combat soit rendu, et la victoire assurée avant que vous ayez déclaré la guerre; en un mot, imitez ces peuples guerriers dont on n'apprend les desseins et les entreprises que par les ravages qu'ils ont laisses.
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