‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 32 sur 65 · LETTRE XXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXIV

La comtesse ne se bat donc plus qu'en retraite? Vous croyez qu'elle n'a d'autre but à présent que de vous éprouver? Quelque préférence que vous lui marquiez, quelque peu de précaution que vous apportiez dans le témoignage de votre passion, elle ne trouve plus de force pour vous en gronder : la moindre excuse fait expirer les reproches dans sa bouche, et sa colère est si aimable que vous faites tout pour la mériter. Je partage avec vous de bon cœur la joie que vous donne un pareil succès. Mais quoique ces procédés vous flattent, si vous l'estimez faîtes qu'ils ne durent pas longtemps : que les femmes raisonnables et qui veulent prendre soin de leur réputation entendent mal leurs véritables intérêts, en multipliant ainsi par une incrédulité affectée, les occasions de faire médire d'elles ! Ne sentiront-elles jamais que ce n'est pas toujours le temps où elles sont tendres, qui donne atteinte à leur réputation ? Les doutes qu'elles affectent sur la sincérité du penchant qu'elles ont inspiré, leur font plus de tort dans

le monde que leur défaite même. Tant qu'elles restent incrédules, mille imprudences les compromettent. Klles dépensent leur réputation en détail. Tant qu'un amant les trouve incrédules sur la vérité de ses sentiments, il ne ménage rien dès qu'il trouve l'occasion de donner des preuves de sa sincérité. Les empressements les plus indiscrets, les préférences les plus marquées, les soins les plus empressés, lui paraissent les meilleurs moyens d'y réussir ; et peutil les employer sans que tout le monde s'en aperçoive, sans que toutes les autres femmes en soient offensées, sans qu'elles s'en vengent par les traits les plus piquants ? Dès que les préliminaires sont réglés, c'est-à-dire dès que nous commençons à nous croire sincèrement aimées, rien ne parait au dehors, rien ne transpire ; et si l'on s'aperçoit de nos liaisons, si l'on y entend finesse, ce n'est que par le souvenir de ce qui s'est passé dans un temps perdu pour l'amour. Je voudrais donc, pour le bien de toutes les parties, que dès qu'une femme ne se trouve aucun goût pour celui qui veut lui plaire, elle n'abusât, point de sa crédulité, et que sans lui donner de vaines espérances, elle lui signifiât bien nettement son congé; mais je voudrais aussi que dès qu'elle est persuadée qu'on l'aime, elle en convint de bonne foi, sauf à elle à se faire encore prier tant qu'elle le jugerait à propos, avant d'avouer qu'elle est

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elle-même aussi tendre qu'on l'est pour elle : car, en un mot, elle ne peut affecter des doutes sans mettre un amant dans la nécessité de les dissipe»', et il ne peut y travailler avec succès sans mettre tout le monde dans sa confidence par des hommages trop marqués.

Ces idées, je le sens bien, n'auraient pas été probables dans ces temps où la maladresse des hommes rendait bien des femmes intraitables ; mais aujourd'hui que l'audace des assaillants nous laisse si peu de ressource, aujourd'hui qu'il est bien avéré que depuis l'invention de la poudre, il n'y a plus de places imprenables, pourquoi s'exposer aux longueurs d'un siège en forme, lorsqu'il est certain qu'après bien des travaux et des désastres il faudra capituler. Faites donc entendre raison à votre aimable comtesse : montrez-lui les inconvénients d'une plus longue défiance de vos sentiments. Vous la convaincrez de votre passion, vous la forcerez à vous croire par le soin qu'elle doit avoir de sa réputation, et peutêtre encore mieux, en lui fournissant une raison de plus de vous accorder une confiance qu'elle a sans doute bien de la peine à vous refuser.

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