LETTRE XXV
Ma dernière lettre vous a donc scandalisé, marquis ; vous voulez à toute force qu'il ne soit pas impossible de trouver dans notre siècle des femmes vertueuses ? Eh ! mais vous ai-je jamais dit le contraire? Comparant les femmes à des places assiégées, ai-je avancé qu'il n'existait point de villes qui n'eussent été prises? Comment l'aurais-je pu dire? 11 y en a qui n'ont jamais été assiégées. Vous voyez donc que je suis de votre avis. Je m'explique cependant, afin que vous ne me chicaniez plus : voici ma profession de foi sur cet article. Je crois fermement aux femmes sages dans le cas où elles n'auront jamais été attaquées, ou dans la supposition où elles l'auront été mal. Je crois môme encore aux femmes sages, quoique attaquées, et bien attaquées, lorsqu'elles n'auront eu ni tempérament, ni passion violente, ni liberté, ni mari haïssable. Il me prend envie de vous faire part à cette occasion d'une conversation assez vive que j'eus à ce sujet, étant encore fort jeune, avec une prude qu'une aventure d'éclal
AU MARQUIS DE SE VI Ci NÉ 191
venait de démasquer. J'étais sans expérience alors. Je jugeais encore les autres avec cette sévérité qu'on conserve jusqu'à ce que quelques fautes personnelles nous aient donné plus d'indulgence pour le prochain. Je m'étais avisée de fronder sans ménagement la conduite de cette femme. Elle le sut. Je la voyais quelquefois chez une de mes parentes. Un jour elle me prit à l'écart; et voici la petite harangue qu'il me fallut essuyer. Elle me fit assez d'impression pour s'être gravée dans ma mémoire.
« Ce n'est point pour vous reprocher les discours que vous avez tenus sur mon compte, que je veux vous entretenir sans témoins, me dit-elle : c'est pour vous donner des avis dont vous sentirez un jour toute la solidité. Vous avez blâmé ma conduite avec une sévérité, vous me regardez actuellement avec un dédain, qui m'annoncent combien vous vous enorgueillissez de n'avoir point encore donné de prise sur vous. Vous croyez avoir de la vertu, et que cette vertu ne vous abandonnera jamais. Ce sont là, ma chère enfant, de pures illusions de votre amour-propre. Je me crois obligée d'éclairer votre inexpérience, et de vous faire apercevoir que, loin d'être sûre de cette vertu qui vous rend si sévère , vous ne pouvez pas môme encore vous assurer si vous en avez. Ce début vous étonne ; prêtez-moi votre attention, et vous conviendrez bientôt de la vérité de ce que je vous dis.
« Personne j usqu'à présent ne vous a parlé d'amour. Votre miroir seul vous a dit que vous étiez jolie. Votre cœur, je le vois à l'air d'indifférence répandu sur toute votre personne, ne s'est point encore développé, iecri de la nature ne s'est point encore fait entendre. Tant quevous resterez dans cette situation ; tantqu'on vous gardera à vue, comme l'on fait , je réponds de vous. Mais quand le cœur aura parlé ; quand ces yeux enchanteurs par eux-mêmes, auront reçu du sentiment la vie et l'expression ; quand ils parleront le langage de l'amour ; quand une inquiétude intérieure vous agitera; enfin, quand des désirs à demi étouffés par les scrupules d une bonne éducation, vous auront fait rougir plus d'une fois en secret, alors votre sensibilité, les combats que vous tenterez pour la vaincre, diminueront votre sévérité pour les autres, leurs fautes vous paraîtront plus excusables. Le sentiment de votre faiblesse ne vous permettra plus de regarder votre vertu comme infaillible. Votre étonnement ira plus loin : le peu de secours que vous en tirerez contre un penchant trop impétueux, vous fera douter si vous en avez jamais eu. Peut-on assurer qu'un homme est brave tant qu'il ne s'est pas battu? 11 en est de même de nous. Les attaques que l'on nous livre donnent seules l'être à notre vertu , comme le danger le donne à la valeur. Tant qu'on n'a point vu l'ennemi, on ignore jusqu'à quel point il est redoutable, et quel sera le do-
gré de résistance que nous pourrons lui opposer.
« Ainsi pour qu'une femme puisse se flatter d'être essentiellement vertueuse et sage par ses propres forces, il faut qu'aucun danger, quelque grand qu'il soit, aucun motif, quelque pressant qu'il puisse être, aucun prétexte ne soient capables de la faire succomber. 1 faut l'occasion la plus favorable, l'amour le plus ten dre, la certitude du secret, l'estime et la confiance la plus parfaite dans celui qui les attaque ; en un mot, il faut que tous ces avantages réunis ne puissent rien sur son courage, en sorte que pour savoir s'il est une femme vertueuse dans la vraie signification du mot, on doit en supposer une qui échappe à tant de dangers rassemblés ; car ce serait pour elle n'avoir rien fait que d'avoir résisté, ou à l'amour sans avoir de tempérament , ou à l'occasion sans avoir d'amour } ou au tempérament faute d'occasion. Sa vertu serait toujours incertaine, tant qu'elle n'aurait pas été attaquée en même temps avec toutes les armes qui pouvaient la vaincre : on pourrait toujours dire que, si elle avait été d'une autre constitution, elle n'aurait pas résisté à l'amour, ou que s'il s'était présenté une occasion favorable, sa vertu n'aurait été qu'une sotte. »
« À ce compte, lui dis-je, il n'y aurait pas une
seule femme vertueuse ; car je ne crois pas qu'on
puisse en trouver une qui ait jamais eu tant d'enne-
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mis à combattre à la fois. — Cela peut être, me répliqua-t-elle ; mais en savez-vous la raison? C'est qu'il n'en faut pas tant pour nous vaincre, un seul de ces ennemis suffit pour y réussir. »
J'insistai. « Vous prétendez donc que notre vertu ne dépend pas de nous, puisque vous la faites dépendre de l'occasion, et d'autres causes étrangères à notre volonté?
« Sans doute. Je vous le demande, êtes-vous ia maîtresse de vous donner une constitution vive ou tranquille ? Êtes-vous libre de vous défendre d'une passion violente? Dépend-il de vous d'arranger toutes les circonstances de votre vie, de façon à ne jamais vous trouver seule avec un amant que vous adoriez, qui connaisse ses avantages et qui en profite? En un mot, dépend -il de vous d'empêcher .que ses empressements, je les suppose même innocents d'abord, ne produisent sur vos sens l'effet qu'ils doivent nécessairement y faire? Ncn assurément. Soutenir le contraire, ce serait dire que le fer est le maître de ne pas céder à l'aimant. Et vous prétendez que votre vertu est votre ouvrage, que vous pouvez vous attribuer la gloire d'un avantage qui peut à tout instant vous être enlevé? La vertu des femmes, comme tous les autres biens dont nous jouissons, est un don du ciel; c'est une faveur qu'il pouvait nous refuser. Sentez donc combien vous êtes déraison-
nable, en vous en glorifiant; connaissez toute votre injustice, lorsque vous maltraitez si cruellement celles qui ont eu le malheur d'apporter en naissant un penchant indomptable à l'amour, qu'une passion violente a surprises, ou qui se sont trouvées dans ces malheureux instants d'où vous ne seriez pas sortie avec plus de gloire.
« Voulez-vous que je vous donne une autre preuve de la justesse de mes idées? Je la puiserai dans votre propre conduite. N'êtes-vous pas dans la persuasion la plus intime que toute femme qui veut rester vertueuse, ne doit jamais donner prise sur elle; qu'elle doit s'observer exactement sur les moindres bagatelles, parce que vous savez qu'elles conduisent à se permettre des choses plus importantes? Il est bien plus sûr pour vous d'ôter aux hommes l'envie de vous attaquer en alfectant un dehors sévère, que de vous défendre de leurs attaques. La preuve de ce que je dis, c'est qu'on donne aux filles dans l'éducation le plus de frein pour les retenir qu'il est possible d'en imaginer. On fait plus : une mère prudente ne se repose ni sur la crainte du déshonneur, ni sur la mauvaise opinion qu'elle lui donne des hommes, elle la garde à vue; elle la met dans l'impossibilité de succomber à la tentation. Quelle est la raison de tant de précautions? C'est que cette mère craint la fragilité de son élève, si elle l'expose un instant au <1;
Et malgré tous les obstacles dont elle l'environne, combien de fois n'arrive-t-il pas que l'amour les surmonte tous? Une fille bien élevée, disons mieux, bien gardée, s'égaie de sa vertu, parce qu'elle imagine ne la devoir qu'à elle-même, mais presque toujours c'est un esclave rigoureusement enchaîné, qui veut qu'on lui sache gré de ce qu'il ne prend pas la fuite. Et en effet, dans quelle classe trouvez- vous les filles perdues? Dans celles où elles ne sont pas assez riches ou assez heureuses pour être environnées sans cesse de tous les obstacles qui vous ont sauvée. Dans celles où les hommes les ont attaquées plus hardiment, plus facilement, plus fréquemment, et par conséquent avec toutes sortes d'avantages; dans celles où les impressions de l'éducation, l'exemple, la fierté, le désir d'un établissement heureux ne les soutenaient pas. Deux portes plus bas vous haïssiez cette femme que vous regardez avec tant de dédain. Et malgré tous les secours étrangers qui soutiennent cette vertu, dont vous vous enorgueillissez, dans deux jours vous serez peut-être plus méprisable qu'elle, parce que vous aurez eu plus de moyens de vous garantir de ce malheur. Je ne vous enlève cependant pas le mérite de votre vertu, pour vous empêcher d'y rester attachée ; en vous convainquant de votre fragilité, je ne veux obtenir de vous qu'un peu d'indulgence pour celles qu'un penchant trop impétueux, ou le
heur des circonstances a précipitées dans un état si humiliant à leurs propres yeux : mon seul but est de vous faire sentir que vous devez moins vous glorifier de posséder un avantage que vous ne vous devez pas vous-même, et dont peut-être demain vous serez privée. »
Elle allait continuer, mais quelqu'un nous interrompit. Bientôt ma propre expérience me fit connaître que je ne devais pas avoir si bonne opinion de bien des vertus qui m'en avaient imposé auparavant, à commencer par la mienne.