LETTRE XXVI
Je l'ai senti comme vous, marquis; quoique les idées que je vous communiquai hier, paraissaient vraies dans la spéculation, il serait cependant dangereux que toutes les femmes s'en laissassent persuader. Ce n'est point par les sentiments de leur fragilité qu'elles resteront sages, mais par l'intime conviction qu'elles sont libres et maîtresses de céder ou de résister : est-ce en persuadant au soldat qu'il sera vaincu, qu'on l'excite à se battre avec courage ? Mais n'avez-vous pas fait attention que celle qui parlait dans ma lettre avait un intérêt personnel à faire recevoir son système? D est vrai qu'à examiner ses raisonnements avec des yeux philosophiques, ils paraîtront au moins spécieux; mais il serait à craindre qu'en nous permettant ainsi de raisonner sur ce que c'est que la vertu, nous ne parvinssions à mettre en problème des règles que nous devons recevoir et pratiquer comme une loi dont l'examen est un crime. Et d'ailleurs, persuader aux femmes que ce n'est point à elles-mêmes qu'elles doivent leur vertu, ue
AU .MARQUIS m SÉVIGNÉ 199
serait-ce pas leur ôter le plus puissant motif qui les porte à la conserver, je veux dire la persuasion que c'est leur propre ouvrage qu'elles défendent? Le découragement serait la conséquence d'une pareille morale; aussi ne peut elle guère servir dans l'usage qu'à diminuer aux yeux d'une femme coupable les écarts qu'elle s'est permis. Mais venons à des choses plus intéressantes pour vous.
Enfin, après bien des incertitudes, après bien des révolutions éprouvées, vous êtes donc sûr qu'on vous aime? Vous avez excité un de ces moments d'attendrissement où la comtesse n'a pu retenir son secret. On a prononcé le mot que vous brûliez si fort d'entendre. On a fait plus, on a laissé échapper mille témoignages involontaires de la passion que vous avez inspirée. Loin de diminuer votre amour, la certitude d'être aimé vient de l'accroître : vous êtes en un mot le plus heureux des hommes. Si vous saviez avec combien de plaisir je partage votre bonheur, il augmenterait encore. Le premier sacrifice qu'on voulait vous faire, était de ne plus recevoir le chevalier; vous vous y êtes opposé, et vous avez bien fait. C'aurait été compromettre la comtesse à propos de rien ; et cela rae fait souvenir qu'en général les femmes se perdent beaucoup plus souvent par des imprudences que par des fautes réelles. La confiance que vous lui avez marquée par un procédé si noble, a dû la tou-
cher sensiblement. Tout cela est le mieux du monde. Cependant voulez-vous que je vous le dise ? la façon dont cette affaire tourné commence à nï alarmer. Nous étions convenus, qu'il vous en souvienne, de traiter l'amour un peu cavalièrement. Vous ne deviez avoir tout au plus qu'un goût léger et passager, et non pas une passion en règle. Et je vois que tous les jours les choses deviennent plus sérieuses. Vous traitez l'amour avec une dignité qui commence à m'inquiéter. La connaissance du vrai mérite, les qualités solides, le bon caractère entrent dans les motifs de votre liaison, et se réunissent aux charmes de la personne pour vous rendre éperdument amoureux. Je n'aime pas que tant d'estime se mêle dans une affaire de pure galanterie. Elle ne laisse pas assez d'aisance ; elle occupe au lieu d'amuser. Je craindrais même à la fin que votre commerce ne prît une tournure grave et compassée. Mais vous n'aurez peut-être que trop tôt de nouvelles prétentions, et la comtesse par de nouveaux combats ranimera sans doute votre liaison. Une paix trop constante y répandrait un ennui mortel. L'uniformité tue l'amour : dès que l'esprit d'ordre s'empare d'une affaire de cœur, la passion disparaît, la langueur lui succède, l'ennui perce, le dégoût termine tout