‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 35 sur 65 · LETTRE XXVII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVII

Mrae de Sévigné ne se trouve donc pas de mon avis sur les causes que je donne à l'amour. Elle prétend que nombre de femmes ne le connaissent que du beau côté, et que les sens ne sont jamais entrés pour rien dans leurs liaisons de cœur. A l'entendre , quand même ce qu'elle appelle mon système, serait fondé, il paraîtrait toujours déplacé dans la bouche d'une femme, et pourrait dans la morale tirer à conséquence.

Assurément voilà, marquis, des reproches bien graves; mais sont-ils fondés? c'est ce que je ne crois pas. Je vois avec peine que Mme de Sévigné n'a pas lu mes lettres dans l'esprit qu'elles ont été écrites. Moi des systèmes ! en vérité elle me fait beaucoup trop d'honneur :je n'ai jamais été assez appliquée pour en composer. J'imagine d'ailleurs qu'un système n'est autre chose qu'un songe philosophique : regarderaitelle comme un jeu d'imagination tout ce que je vous ai dit? En ce cas nous sommes bien éloignées de compte. Je n'imagine point, je peins des objets réels. Je veux qu'on convienne d'une vérité; et pour y

réussir, mon dessein n'est point de surprendrel'esprit, j'interroge le sentiment. Peut-être aura-t-elle été frappée de la singularité de quelques-unes de mes propositions qui m'auront paru si évidentes, que je n'aurai pas pris la peine de les prouver; mais faut-il prendre le compas géométrique pour développer dans une maxime de galanterie le plus ou le moins de vérité?

Au surplus, je crains si fort les discussions en forme, que je composerais volontiers. Mme de Sévigné connaît, dites-vous, nombre de métaphysiciennes : tenez, je lui laisse ces exceptions, pourvu qu'elle me laisse sa thèse générale. J'avouerai même, si vous l'exigez, qu'il existe en effet de ces âmes que l'on nomme privilégiées : car je n'ai jamais entendu nier les vertus de tempérament. Aussi n'ai-je rien à dire sur les femmes de cette espèce. Je ne les critique point, on n'a rien à leur reprocher : je ne crois pas non plus devoir les louer : je me contente de les féliciter. Cependant examinez-les, vous découvrirez la vérité de ce que j'avançais au commencement de ootre commerce ; le cœur veut être rempli. Si la nature ne les porte pas, ou ne les porte plus vers la galanterie, leurs affections changent seulement d'objet. Telle aujourd'hui ne parait insensible à l'amour, que parce qu'elle a dépensé la portion du sentiment quelle avait à lui donner. Le comte du Lude, dit-on,

n'a pas toujours été indifférent à madame de Sévigné. Sa tendresse extrême pour madame de Grignan l'occupe à présent tout entière.

Suivant elle, au reste, je suis donc bien coupable envers les femmes? En personne charitable j'aurais dû dissimuler les défauts, que j'ai pu découvrir dans mon sexe, ou si vous l'aimez mieux, que mon sexe m'a fait découvrir en moi.

Mais, de bonne foi, croyez-vous, marquis, que si tout ce que je vous ai dit là-dessus devenait public , les femmes en fussent offensées ? connaissez-les mieux; toutes, au contraire, y trouveraient leur compte. Et en effet, leur dire que c'est par un instinct mécanique qu'elles sont portées à la galanterie n'est-ce pas les mettre à leur aise ? N'est-ce pas paraître remettre en crédit cette fatalité , ces coups de sympathie, qu'elles sont si charmées Je donner pour excuses de leurs égarements, et auxquels je crois cependant si peu? Et soutenant que l'amour est l'ouvrage de la réflexion, vous ne voyez pas quel coup vous porteriez à leur vanité, vous les rendriez responsables de leur bon ou de leur mauvais choix. Encore un coup, marquis, je ne me trompe pas en disant que toutes les femmes seraient contentes de mes lettres. Les métaphysiciennes, c'est-à-dire celles que le ciel a favorisées d'une heureuse constitution, y reconnaîtraient avec plaisir leur supériorité

sur les autres femmes : elles ne manqueraient pas de s'applaudir de la délicatesse de leurs sentiments , et de la regarder comme leur ouvrage ; celtes que la nature a formées d'une matière moins délicate, croiraient sans doute me devoir quelque reconnaissance d'avoir révélé un mystère qui leur pesait en secret. On leur a fait un devoir de dissimuler leur penchant : elles sont aussi jalouses de ne pas manquer à ce devoir, qu'attentives à ce qu'il ne leur fasse cependant rien perdre du côté des plaisirs : leur intérêt est donc qu'on les devine sans qu'elles se compromettent. Quiconque développera leur cœur, leur rendra donc un service essentiel. Et je suis même très-convaincue que celles qui, dans le fond, auraient les sentiments les plus conformes aux miens, seraient les premières à se faire un honneur de les combattre. Ainsi je leur aurais fait ma cour de deux façons, qui leur se raient également agréables, en adoptant des maximes qui flattent leur penchant, et en leur fournissant l'occasion de paraître délicates.

Après tout, marquis, vous figurez-vous donc que ce serait bien connaître les femmes, que de craindre qu'elles s'offensassent des malices que j'ai pu vous dire sur leur compte? On l'a dit, il y a longtemps, elles aimeront toujours beaucoup mieux qu'on dise un peu de mal d'elles, qu'elles ne consentiront à ce qu'on n'en parle point. Vous voyez donc qu'en sup-

posant que je vous eusse écrit dans l'intention qu'on me prête, il s'en faudrait beaucoup qu'elles pussent me faire le moindre reproche.

Enfin, Mme de Sévigné prétend que mon système pourrait tirer à quelque conséquence. En vérité, marquis, je ne comprends pas comment, avec la justesse d'esprit qu'on lui connaît, elle a pu se livrer à cette idée. En dépouillant, comme je \e fais, l'amour de tout ce qui aurait pu vous séduire ; en le faisant envisager comme l'effet du tempérament, du caprice et de la vanité ; en vous détrompant en un mot sur ce que la métaphysique lui prête de noblesse et de dignité, n'est-il pas évident que je l'ai rendu moins dangereux ? Ne le sera-t-il pas davantage, si, comme le prétend Mme de Sévigné, on l'érigé en vertu? Je comparerais volontiers mon sentiment à celui de ce fameux législateur de l'antiquité, qui crut ne pouvoir affaiblir le pouvoir des femmes sur les concitoyens, qu'en exposant des nudités. Mais je veux bien en votre faveur faire un dernier effort ; puisqu'on me prend pour une femme à système, il faut bien que je me soumette à ce qu'exige un si beau titre. Raisonnons donc pour un instant sur la galanterie avec la méthode qui ne convient qu'aux matières sérieuses.

L'amour n'est-il pas une passion? les gens sévères ne prétendent-ils pas que passions et vices signifient

la même chose? Le vice est-il jamais plus séduisant que lorsqu'il emprunte les dehors de la vertu ? Il ne faut donc jamais le présenter que sous une forme capable d'en éloigner les âmes vertueuses. Aussi n'est-ce pas dans ce dessein que les platoniciennes l'ont divinisé. Dans tous les siècles, pour justifier les passions, n'en a-t-on pas fait l'apothéose? Que faisje moi? j'ose décrier la superstition accréditée, je brise l'idole. Quelle témérité? Ne devais-je pas nï attendre aux persécutions des femmes dont j'attaque le culte favori ?

J'en suis fâchée pour elles; il était beau, lorsqu'elles ressentaient les impressions de l'amour, d'être exemptes d'en rougir, de pouvoir même s'en applaudir, et d'avoir à s'en prendre au pouvoir d'un dieu. Mais que leur avait fait la pauvre humanité? Pourquoi la méconnaître, et chercher dans les cieux la cause de nos faiblesses? Restons sur la terre, nous l'y trouverons, et c'est là sa place.

À la vérité, je n'ai point ouvertement déclamé dans mes lettres contre l'amour; je ne vous ai point conseillé de n'en pas prendre. J'étais trop persuadée de l'inutilité de pareils conseils : mais je vous ait dit ce que c'était que l'amour, j'ai donc diminué par là l'illusion qu'il n'aurait pas manqué de vous faire, j'ai du moins affaibli son pouvoir sur vous et l'expérience me justifiera.

Je sais parfaitement qu'on en use tout différemment dans l'éducation des femmes. Aussi que fruit retire-t-on d'une pareille méthode? On commence par les tromper. On veut leur inspirer de l'amour la même peur que des esprits. On leur peint tous les hommes comme des monstres d'infidélité et de perfidie. S'en présente-t-il un bien fait, qui étale des sentiments délicats, qui prend un dehors modeste et respectueux ? La jeune personne à laquelle on aura tenu ce discours, ne manquera pas de croire qu'on l'a jouée : et dès qu'elle verra qu'on lui a exagéré les choses, les donneurs d'avis perdront tout crédit auprès d'elle. Interrogez-la, et vous verrez si elle est sincère, que les sentiments que ce monstre a excités dans son cœur, ne seront point du tout des sentiments d'horreur.

On les trompe encore d'une autre façon. Et le malheur est qu'on ne peut guères faire autrement. On évite avec un soin infini de les avertir, de leur laisser même pressentir qu'elles seront attaquées par les sens, et que ce seront là les attaques les plus dangereuses pour elles. On leur parle toujours dans la supposition qu'elles sont de purs esprits. Qu'arrive-t-il de là? comme elles n'ont point prévu le genre d'attaque qu'elles auront à soutenir, elles se trouvent sans défense. Jamais elles ne se sont défiées que leui ennemi le plus redoutable était celui

dont on ne leur avait jamais parlé : comment pourraient-elles donc être en garde contre lui? Ce n'est pas des nommes dont il faudrait leur faire peur, mais d'elles-mêmes. Eh ! que pourrait un amant, si la belle qu'il attaque n'était pas séduite par ses propres désirs.

Ainsi, marquis, quand je dis aux femmes que c'est la physique qui chez elles est la principale cause de leurs faiblesses, il s'en faut beaucoup que je leur conseille de suivre ce penchant : au contraire, c'est les avertir de se précautionner de ce côté-là. C'est dire au gouverneur de la place, qu'elle ne sera pas attaquée par l'endroit qu'il avait fortifié jusqu'alors : que l'assaut le plus redoutable ne sera pas celui de l'assiégeant, mais qu'il se verra trahir par les siens.

En un mot, en réduisant à leur juste valeur les sentiments auxquels les femmes attachent une si haute idée ; en les éclairant sur le véritable but des amants qui paraissent les plus délicats, ne voyezvous pas que j'intéresse leur vanité à tirer moiss de gloire d'être aimées, et leur cœur à prendre moins de plaisir à aimer; et comptez que si l'on pouvait une fois mettre chez elles la vanité en opposition avec leur penchant à la galanterie, la vertu n'y perdrait assurément pas.

J'ai eu des amants. Mais jamais ils ne m'ont fait illusion. Je savais à merveille les pénétrer. J'étais

très-persuadée que si ce que je pouvais valoir du côté de l'esprit et du caractère entrait pour quelque chose dans les raisons qui les déterminaient à m'aimer, ce n'était que parce que ces qualités piquaient leur vanité. Ils étaient amoureux de moi, parce que j'avais de la figure, et qu'ils avaient des désirs. Aussi n'ont-ils jamais obtenu que la seconde place dans mon cœur. Mes amis y ont toujours tenu la première. J'ai toujours conservé pour l'amitié les déférences, la constance, le respect même que mérite un sentiment aussi noble, aussi digne d'occuper une âme élevée. En un mot, jamais il ne m'a été possible de vaincre ma défiance contre des cœurs où l'amour avait joué le principal pôle. Cette faiblesse les dégradait à mes yeux; je les regardais comme incapables de s'élever aux sentiments d'une véritable estime pour une femme qu'ils avaient désirée. Vous voyez donc, marquis, que la conséquence qu'on doit tirer de mes principes est bien éloignée d'être dangereuse. Tout ce que les gens éclairés pourraient me reprocher, ce serait peut-être d'avoir pris la peine de vous prouver une vérité qu'ils ne regardent point comme problématique ; mais votre inexpérience et votre curiosité ne justifient elles pas tout ce que je vous ai écrit, et ce que je pourrai vous écrire encore à ce sujet?

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