LETTRE XXVIII
Vous ne vous trompez pas, marquis, le goût et le talent de la comtesse pour le clavecin ne feront qu'augmenter votre amour et votre bonheur. Il y a longtemps que je le dis aux femmes, elles ne connaissent point assez les avantages qu'elles peuvent retirer de leurs talents, il n'y a point d'instant où ils ne leur soient d'une extrême utilité : la plupart se figurent n'avoir-à craindre que la présence de l'objet aimé. Il est vrai qu'elles ont alors deux ennemis à combattre ; leur amour et leur amant. Mais lorsque l'amant a disparu, l'amour reste, et les progrès qu'il fait dans la solitude, quoique moins sensibles, n'en sont pas moins dangereux. C'est alors que l'exécution d'une sonate, le dessin d'une fleur, la lecture d'un |>on ouvrage détournent l'attention d'un souvenir trop séduisant, et lixent l'imagination sur des objets utiles. Toutes les occupations où l'esprit est appliqué, sont donc autant de larcins faits à l'amour?
Que son penchant ramène un amant à nos genoux, que peut-il faire avuc une personne qui û'esi pie
AU MÀKQUIS de séyigné 2H
tendre et jolie? De quoi peut-il s'occuper, s'il ne trouve dans son entretien aucun agrément, aucune' variété? L'amour est un sentiment actif, c'est un feu qui dévore et qui exige toujours de nouveaux aliments; s'il ne peut exercer son activité que sur des objets sensibles, il s'y attache uniquement. Enfin quand l'esprit n'est pas occupé, il faut nécessairement que les sens le soient. On gesticule; j'ai pensé dire que bientôt on est contraint de parler par démonstrations à une personne qu'on connaît incapable d'entendre un langage plus délicat. Ce n'est point en combattant des entreprises, ni en s'offensant d'une caresse trop vive, qu'une femme reste sage. Quand on se laisse attaquer de cette façon, tout en se défendant, les sens s'allument, l'agitation que cause la résistance même, hâte la défaite, et l'on succombe en combattant. Mais c'est en détournant l'attention de son homme sur d'autres objets, qu'on parvient à ne pas être obligée d'arrêter des entreprises, ou de s'offenser des libertés auxquelles t.*t a soi-même donné lieu; car c'est une chose bien certaine, les hommes ne manquent jamais qu'aux femmes qui le veulent bien. Vous n'en trouverez pas Un, à moins qu'on ne le suppose absolument sans éducation, qui n'ait un discernement juste sur le degré de familiarité qu'il doit se permettre. Aussi toutes celles qui se plaignent de ce qu'on leur a manqué, ne me
touchent-elles guère. Examinez-les bien : leurs etourckvies, leurs imprudences auront tout occasionné. Elles voulaient qu'on leur manquât. Le défaut de culture peut nous exposer aux mêmes inconvénients; car avec une femme sans esprit, sans talents, que faire autre chose que d'entreprendre? Le seul moyen de tuer le temps avec elle, c'est de la fâcher. On ne peut lui parler que de sa beauté, que de l'impression qu'elle a faite sur les sens, et l'on ne peut employer que le langage des sens pour lui exprimer tout cela. Elle-même n'est persuadée de votre amour, elle n'y répond, elle ne vous en récompense que par le secours des sens, et en vous y laissant apercevoir une agitation égale à la vôtre : ou bien sa sagesse expirante n'a plus que de l'humeur à vous opposer : c'est le dernier retranchement d'une femme sans esprit ; et quel retranchement ! Quel est, au contraire, l'avantage d'une femme spirituelle et de ressource ? Une repartie vive, une raillerie piquante! une querelle assaisonnée par un peu de malignité, une citation heureuse, un récit fait avec grâce, ne sont-ce pas pour elle autant de distractions, et le temps qu'elle y emploie autant de gagné pour la vertu?
Le plus grand malheur des femmes est sans doute de ne pouvoir être occupées d'objets dignes de leur attention, c'est ce qui fait que chez elles l'amour est
une passion bien plus violente que chez les hommes ; mais elles ont un sentiment qui, bien dirigé, peut leur servir d'antidote. Toutes sont pour le moins aussi vaines que sensibles. Il faudrait donc par la vanité corriger la sensibilité. Tandis qu'une femme s'occupera du désir de plaire autrement que par la figure, elle perdra de vue le sentiment qui la fait agir. À la vérité, ce sentiment ne cessera pas d'être le motif déterminant (il faut bien, marquis, que vous me passiez quelque terme de l'art), mais il ne sera plus l'objet actuel et présent à son attention, et c'est déjà beaucoup. Livrée tout entière au soin de se perfectionner dans le genre de gloire qu'elle veut acquérir, ce même désir, dont l'amour sera la source, tournera contre l'amour même, en partageant l'attention de l'esprit et les affections du cœur ; en un mot, il fera diversion.
Vous me direz peu-être : voilà donc les femme» avec de l'esprit et des talents à l'abri de toutes atteintes ! Vous en conclurez peut-être encore que les hommes, ne haïssant pas la facilité, devraient fuir de pareilles femmes, et que cependant on voit les sots comme les gens d'esprit, s'y attacher. Cela est vrai ; mais les sots ne s'y prennent que parce qu'ils ne connaissent pas la difficulté de réussir : et les gens d'esprit, parce qu'ils aiment à la surmonter.
Au reste, vous qui êtes un militaire, ne devez- vous
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pas savoir apprécier tout ce que je vous dis ici sur les I iilents? Je suppose que dans la campagne où vous allez entrée, on vous a donné le siège d'une ville à conduire : serez-vous content si le gouverneur, persuadé que sa place n'est pas imprenable, vous ouvre ses portes avant de vous avoir fourni la moindre occasion de vous signaler? Non, sans doute, il faut qu'il résiste; plus il prend soin de sa gloire, plus il travaille à la vôtre. Eh bien, marquis, en amour comme en guerre, le plaisir de vaincre se mesure sur les obstacles. Vous le dirai-je? Je serais tentée de pousser plus loin le parallèle : voilà ce que c'est que d'avoir fait les premiers pas : la véritable gloire d'une femme consiste peut-être moins à ne point se rendre, qu'à une belle défense, pour mériter les honneurs de la guerre.
J'irai plus loin encore; qu'une femme devienne assez faible pour se laisser vaincre, quel moyen lui reste-t-il pour fixer un amant heureux, si les agréments de l'esprit, si les talents ne viennent pas à son secours? Je sais parfaitement qu'on ne se donne pas ces avantages. Cependant, à bien examiner les choses, \\ n'est guère de femmes qui, si elles le voulaient .'omme il faut, ne pussent s'en procurer quelquesuns : la différence ne serait que du plus au moins. Mais presque toutes sont nées trop paresseuse: pour être capables d'un tel effort. Elles ont trouvé que
rien n'était si commode que d'être jolies. Cette façon de plaire n'exige aucune application : elles voudraient qu'il n'y en eût point d'autres. Aveugles qu'elles sont, elles ne voient pas que la beauté et les talents leur attirent également l'attention des hommes ; mais la beauté ne fait qu'exposer celle qui la possède, et les talents lui procurent de quoi se défendre. En un mot, à la bien apprécier, la beauté ne prépare que des regrets et un ennui mortel pour le temps où elle n'existe plus : en voulez-vous savoir la raison? C'est qu'elle a fait négliger toutes les autres ressources Tant que dure son éclat, une femme se voit considérée, célébrée : une brillante cour l'environne. Elle se flatte qu'on aura toujours pour elle les mêmes yeux. Quelle solitude affreuse, quand l'âge vient à lui ravir le seul mérite qui la faisait va- Loir -le voudrais donc (mon expression ne sera pas noble, mais elle rendra ma pensée), je voudrais que dans une tomme la beauté ne servît que d'enseigne à tous les autres avantages.
Concluons, marquis-, qu'en amour l'esprit est ce dont on fait le plus d'usage. Une liaison de cœur est la pièce du monde où les actes sont les plus courts, et les entr'actes les plus longs ; de quoi voulezvous, dites-moi, remplir les intermèdes, si ce n'est par les talents? La possession met toutes les femmes de niveau, et les expose toutes également à l'intidé-
lité. La belle et la jolie, quand elles ne sont que cela, n'ont à cet égard aucun avantage sur celle qui ne l'est pas; l'esprit seul en ce cas fait en elles toute la différence. Lui seul peut faire trouver dans la même personne cette variété si nécessaire pour prévenir le dégoût. Enfin, il n'y a que les talents qui puissent remplir le vide d'une passion satisfaite, et c'est ce que nous pouvons avoir de mieux dans quelque situation que l'on suppose, soit pour éloigner notre défaite, et la rendre plus flatteuse, soit pour assurer nos conquêtes. Les amants eux-mêmes en profitent. Que de choses ils doivent chérir, quoiqu'elles tournent contre eux! Eh, que la comtesse, en cultivant son talent décidé pour le clavecin, entend bien ses intérêts et les vôtres.
Je relis ma lettre, mon cher marquis, et je tremble que vous ne la trouviez un peu sérieuse. Voilà ce que c'est que de se livrer à la mauvaise compagnie. Je soupai hier avec M. de la Rochefoucauld. Jamais je ne le vois que je ne me gâte de cette façon-là, au moins pour trois ou quatre jours.