‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 37 sur 65 · LETTRE XXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXIX

Je pense comme vous, marquis ; la comtesse vous punit trop sévèrement de l'aveu que vous lui aveï surpris. Est-ce votre faute si son secret lui es( échappé? Elle a trop avancé pour reculer. On peu! éprouver des retours de raison, mais aller jusqu'à refuser pendant trois jours de vous voir ; faire annoncer qu'on va à la campagne pour un mois, renvoyer les billets tendres sans daigner les ouvrir, c'est à mon avis un vrai caprice de vertu. Mais, après tout, quoi qu'il en puisse arriver, ne désespérez de rien. Si elle était réellement indifférente, comptez qu'elle serait moins sévère.

Il ne faut pas vous y méprendre : dans ces occasions, c'est souvent moins contre vous qu'une femma a de l'humeur que contre elle-même. Elle ne sert qu'avec dépit qu'à tout moment sa faiblesse est prêt h la trahir. Elle vous en punit, et s'en punit ellemême en vous maltraitant; mais soyezbien persuadé qu'un jour d'un pareil caprice avance plus les affaires d'un amant qu'un an de soins et d'assiduité. Bientôt

une femme se reproche de l'avoir maltraité ; elle se croit injusit,; elle veut réparer sa faute et elle finit par être bienfaisante.

Ce qui m'étonne le plus, c'est l'endroit de votre lettre où vous me marquez que depuis que la comtesse a paru vous aimer, son caractère a totalement changé. Je n'ai là-dessus aucune connaissance particulière. Tout ce que je sais, c'est qu'elle a débuté dans le monde en petite maîtresse, et son début fut d'autant mieux remarqué que pendant la vie de son mari elle avait tenu une conduite tout opposée. Qu'il vous en souvienne, quand vous commençâtes à la connaître, elle était vive jusqu'à l'étourderie, inattentive, décidée, coquette même ; elle paraissait incapable d'un attachement raisonnable. Cependant aujourd'hui vous me dites qu'elle est devenue d'un sérieux mélancolique; elle est distraite, timide, affectueuse, le sentiment a succédé aux airs ; un beau naturel a pris la place de l'affectation ; du moins elle vous paraît entrer si bien dans le caractère qu'elle prend aujourd'hui, que vous vous imaginez que c'est ie véritable, et que celui qu'elle avait montré d'abord était un caractère apprêté. Tout ceci mettrait ma philosophie en défaut si je ne reconnaissais à cette métamorphose les effets de l'amour. Je suis bien trompée si l'orage que vous essuyez aujourd'hui ne vous annonce pas la victoire la plus complète, et

d'autant mieux assurée, qu'on aura fait tout son possible pour vous la disputer. Mais si vous suivez toujours votre objet, si vous portez la poursuite jusqu'à r>mportunité,si vous vous trouvez dans tous les lieux où vous pourriez la voir , si vous prenez sur vous de ne lui point parler de votre passion, et que vous ayez avec elle toutes les façons d'un homme attentif, respectueux, mais pénétré, qu'en arrivera -t-il ? Elle ne pourra vous refuser les égards que l'on doit même aux indifférents. Les femmes d'ailleurs ont un fonds inépuisable de bonté pour ceux qui les aiment. Vous ne l'ignorez pas, vous autres hommes; et c'est ce qui vous rassure toutes les fois qu'on vous maltraite. Vous savez que votre présence, vos soins, la douleur que vous affectez font leur effet, et désarment à la fin notre fierté. Vous vous persuadez que ceux que notre vertu écarte avec le plus de hauteur, sont ceux précisément qu'elle redoute davantage; et par malheur vous ne rencontrez que trop juste; elle ne les éloigne, en effet, que parce qu'elle n'est pas assez sûre de leur résister. Elle fait quelquefois plus: elle va jusqu'à braver l'ennemi dont elle n'ose attendre les attaques; en un mot, le courage d'une femme raisonnable est presque toujours capable d'un premier effort; mais rarement cet ffort est-il durable. L'excès même de sa violence est la cause de son peu de durée. L'àme n'a qu'un degré de force : épuisée par lu contrainte que lui coûte cet effort,

elle s'abandonne de lassitude. Bientôt le sentiment de sa faiblesse la jette dans le découragement. Tel soutient avec audace le premier choc d'un ennemi redoutable, que le danger mieux connu, effraye à la seconde attaque. Une femme persuadée qu'elle a fait tout ce qu'il était possible pour se défendre d'un penchant qui l'entraîne, satisfaite des combats qu'elle a rendus, parvient bientôt à penser que sa résistance ne peut tenir contre le pouvoir de l'amour ; si elle se soutient encore, ce n'est plus par ses propres forces : elle ne tire plus de secours que de l'idée qu'elle a donnée d'abord de sa fierté à celui qui l'attaque, que de la timidité qu'elle a inspirée dans les premiers moments de sa résistant. Ainsi, pour peu qu'elle soit raisonnable, elle débute donc presque toujours par une belle défense, il ne faut que de la fierté pour l'y déterminer; mais malheureusement vous devinez le moyen de la vaincre, vous persévérez à l'attaquer; elle n'est pas infatigable. Et vous êtes si peu délicats, que pourvu que vous obteniez son cœur, peu vous importe que vous le deviez à vos importunités ou à son consentement. Au reste, marquis, l'excès des précautions qu'on prend contre vous, fait voir combien vous êtes redouté. Si vous étiez un objet indilférent , prendrait-on la peine de vous fuir ? Je vous réponds que l'on ne vous ferait pas l'honneur de vous craindre. Mais je sais combien les amants sont déraisonnables. Toujours ingénieux

à se tourmenter, l'habitude de n'être remplis que d'un seul objet, est chez eux si puissante, qu'ils aiment mieux en être occupés désagréablement, que de ne l'être point du tout. Cependant je vous plains. Épris 5 >mme vous l'êtes, votre situation ne peut manquer d'être douloureuse. Le pauvre marquis , comme on le traite!

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