LETTRE XXXI
Que j'ai de choses à vous dire, marquis ! Je me préparais à vous tenir parole, et je projetais d'user de finesse avec la comtesse pour lui tirer son secret ; mais le hasard m'a bien servie. Vous n'ignorez pas Ba confiance pour M. de la Sablière. Elle était tantôt avec lui dans un des bosquets du jardin ; je traversais nne charmille pour aller les joindre, j'étais sur le point de les aborder, lorsque votre nom a frappé mon oreille. J'ai suspendu ma marche, je n'étais point aperçue; j'ai tout entendu, et je me hâte de tous rendre mot pour mot leur conversation.
« Je n'ai donc pu dérober à votre pénétration mon penchant pour M. de Sévigné, et vous ne pouvez concilier le sérieux d'une passion aussi décidée avec le caractère de frivolité qu'on me connaît dans la monde. Vous vous étonnerez donc bien davantage, si je vous avoue que mon caractère extérieur n'est pas le véritable, que la gravité qui vous frappe aujourd'hui n'est qu'un retour à mon premier état; en un mot, que je n'étais devenue pe ite maîtresse que
par réflexion. Peut- être imaginiez-vous que les femmes ne savaient dissimuler que leurs défauts : elles vont quelquefois plus loin, monsieur, et j'en suis un exemple : ellc3 déguisent jusqu'à leurs vertus : et puisque le mot .-/est échappé, je suis tentée, au risque de vous ennuyer, de vous apprendre par quelle gradation singulière je suis parvenue jusque-là.
» Pendant mon mariage, j'ai vécu dans la retraite. Vous connaissiez M. le comte, et son goût pour la solitude. Devenue veuve, il fut question d'entrer dans le monde, et mon embarras ne fut pas médiocre sur la façon de m'y présenter. Je m'interrogeai moimême : ce fut en vain que je voulus me le cacher ; je me trouvai du goût pour les plaisirs de société, mais j'étais en même temps bien résolue d'y joindre la pureté des mœurs. Comment concilier tout cela? 11 me parut très-difficile de me former un système de conduite qui, sans me compromettre, ne me privât pas non plus des douceurs de la vie.
» Yoici comme je raisonnai : Destinées à vivre
parmi les hommes, faites pour leur plaire, et pour
partager leur bien-être, nous devons aussi souffrir
de leurs travers, et nous avons surtout à craindre
leur malignité. Il semble qu'ils n'aient eu pour objet
dans notre éducation que de nous rendre propres à
l'amour; c'est même la seule passion qu'ils nous
aient permise ; et par une contradiction bizarre et
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cruelle, ils ne nous ont laissé qu'une sorte de gloire À acquérir, et c'est précisément celle de résister à ce penchant. J'examinai donc ce qu'il y avait de mieux i faire pour rapprocher dans l'usage deux extrémités si fort opposées, et je ne trouvai de toutes parts qu'inconvénients.
» Nous sommes, me disais-je, assez simples lorsque nous entrons dans le monde, pour imaginer que la plus grande félicité d'une femme serait d'aimer et d'être aimée; nous supposons alors que l'amour est fondé sur l'estime, soutenu par la connaissance des qualités aimables, épuré par la délicatesse des sentiments, dégagé de toutes les fadeurs dont on le défigure ; en un mot, entretenu par la confiance et par les épanchements du cœur. Mais malheureusement ce sentiment si flatteur pour une femme sans expérience, n'est rien moins que cela dans l'usage. On se désabuse toujours trop tard.
* J'étais assez bonne dans les commencements de me scandaliser de deux imperfections que j'apercevais dans les hommes, leur inconstance et leur fausseté. Toutes réflexions faites, j'ai vu que le premier de ces défauts les rend plus malheureux que coupables. De la façon dont leur cœur est formé sont-ils maîtres d'être toujours remplis du même objet? Non; mais leur fausseté mérite t-elle la même indulgence? La plupart attaquent les femmes de sang-froid, dans
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le dessein de les faire servir à leurs amusements, ou de les sacrifier à leur vanité, pour remplir le vide d'une vie oisive, ou pour s'acquérir une sorte de réputation fondée sur la perte de la nôtre. Ceux-là sont le grand nombre; le moyen de les distinguer des véritables amants? Tous ont les mêmes dehors; et l'homme qui feint d'être amoureux, est quelquefois plus séduisant que celui qui l'est en effet.
» Nous sommes d'ailleurs assez dupes pour nous faire de l'amour une affaire capitale. Vous autres hommes, vous vous en faites un jeu ; rarement nous y livrons-nous sans penchant pour la personne ; vous êtes assez peu délicats pour vous y prêter sans goût. Nous nous faisons un devoir de la constance; vous cédez sans scrupule au moindre dégoût. A peine gardez vous les bienséances en quittant une maîtresse, dont six mois auparavant la possession faisait votr» bonheur et votre gloire. Heureuse encore, si par les indiscrétions les plus cruelles, vous ne la punissez pas de ses bontés I
» J'avais donc envie de prendre les choses au tragique, et je disais : « Si l'amour entraîne tant de malheurs, une femme qui chérit son-repos et sa réputation, ne devrait jamais aimer. Cependant tout me dit que nous avons un cœur, que ce cœur est fait pour l'amour, et que l'amour est involontaire. Pourquoi donc vouloir détruire un penchant qui fait par-
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tie de nous-mêmes? Le parti le plus sage ne serait-il pas de travailler à le rectifier? Voyons comment il est possible d'y réussir.
» Quel est l'amour dangereux? Je l'ai remarqué : c'est celui qui occupe l'àme tout entière, qui nous lend incapables d'être occupées d'aucun autre sentiment, enfin qui nous fait tout sacrifier à l'objet aimé.
» Quels sont les caractères susceptibles de pareils sentiments? Ce sont précisément les plus solides, ceux qui se manifestent le moins au dehors, ceux qui réunissent le plus de raison à beaucoup de noblesse et d'élévation dans la façon de penser.
» Quels sont enfin les hommes les plus raisonnables pour des femmes de cette trempe? Ce sont ceux qui ne possèdent des qualités brillantes que ce qu'il en faut pour mettre en valeur un mérite essentiel. Il faut en convenir, ces hommes-là sont une très-mauvaise compagnie pour une femme qui pense. Il est vrai qu'ils sont rares à présent, et qu'il n'y eut jamais de siècle plus propre que le nôtre à nous garantir des grandes passions, mais le malheur peut vouloir qu'oïl en rencontre un dans la foule.
» Les moralistes prétendent que chacune de nous possède un fond de sensibilité destiné à s'exercer sur quelque objet que ce soit. Une femme raisonnable ne s'aftéete point de mille petits avantages qui plaisent dans les hommes aux femmes ordinaires. Lors-
qu'elle rencontre un objet digne de son attention, il est tout naturel qu'elle en sente le prix ; son affection se mesure sur l'étendue de ses lumières ; elle ne peut être médiocrement occupée. C'est donc à ces caractères-là qu'il faut éviter de ressembler, et ce sont les hommes dont je viens de parler, dont on doit fuir et la rencontre et le commerce, pour peu que l'on ait soin de son repos. Formons-nous donc un caractère qui nous procure deux avantages à la fois : l'un, de nous préserver de trop fortes impressions ; l'autre, d'écarter les hommes qui pourraient nous en donner. Composons-nous des dehors qui puissent du moins les empêcher de se montrer par les endroits estimables. Mettons-les dans la nécessité de vouloir nous plaire par la frivolité, par les ridicules? Tout affectés qu'ils seront, leurs défauts nous donneront des armes contre eux. Quel état heureux peut nous procurer tous ces préservatifs? C'est, sans contredit, celui de la petite maîtresse.
» Vous êtes étonné de la conséquence singulière à laquelle des raisonnements aussi sérieux m'ont conduite Ce sera bien pis lorsque vous m'entendrez argumenter en forme pour vous prouver que j'ai raison : écoutez jusqu'au bout. Je connais la justesse de votre esprit; je me pique aussi, moi, toute frivole que je vous ai paru, de n'en pas manquer; vous Unirez par être de r.on avis.
» Croyez-vous que les dehors de la vertu garantissent le cœur des atteintes de l'amour? Pauvre ressource ! quand une femme devient capable d'une faiblesse, n'est-elle pas humiliée à proportion de l'estime qu'elle avait voulu surprendre? Plus le faste de sa vertu a été grand, plus elle donne de prise à la malignité.
» Quelle idée d'ailleurs se forme-t-on dans le monde d'une femme vertueuse? Les hommes ne sont-ils pas assez injustes pour croire que la femme la plus sage est celle qui cache le mieux ses faiblesses ; ou qui par une retraite forcée se met dans l'impossibilité d'en avoir. Ils portent môme la méchanceté, tant ils ont peur de nous accorder quelque perfection , jusqu'à supposer que nous sommes toujours dans un état violent toutes les fois que nous entreprenons de leur résister. Il n'est point d'honnête femme, dit un de nos amis, qui ne soit lasse de son métier. Et quelle est la récompense des tourments auxquels ils nous croient condamnées? Élèvent-ils du moins des autels à des efforts aussi héroïques? Non. La plus honnête femme est, selon eux, celle dont on ne parle point; c'est-à-dire, qu'une indifférence parfaite de leur part, un oubli général est le prix de notre vertu. Ne faut-il pas en avoir beaucoup pour la conserver à ce prix? Qui ne serait tonte de l'abandonner? Mais il est des choses graves qu'on ne saurait se dissimuler.
ï Le déshonneur suit de près une faiblesse. La vieillesse est affreuse par elle-même ; que doit-ce être lorsqu'il faut la passer dans les remords ? Je sentis la nécessité d'éviter ce malheur. Je me figurai d'abord ne pouvoir y réussir qu'en me condamnant à une vie fort austère, et je ne me sentais pas assez de courage pour l'entreprendre. Mais bientôt l'état ttte maîtresse me parut seul capable de concilier les plaisirs avec la vertu. Au sourire qui vous échappe, je vois que cette idée vous paraît toujours un paradoxe. Elle est plus raisonnable que vous ne pensez.
» Une petite maîtresse est-elle obligée, dites-lemoi, d'avoir un attachement? Ne la dispense- t-on l'être tendre? Il suffît qu'elle soit aimable, et qu'elle donne tout à l'extérieur. Dès qu'elle joue bien • dont elle s'est chargée, on ne se défie seulement pas qu'elle ait un cœur. De la figure, des airs, deo caprices, du jargon à la mode, des fantaisies, des gftôts singuliers, c'est tout ce qu'on exige d'elle. Elle peut, être au fond vertueuse impunément. Quelqu'un s'avise-t-il de l'attaquer? S'il trouve delà résistance, bientôt il renonce à l'inquiéter. Il suppose que la place est prise. Il attend patiemment son tour. Sa persévérance lui ferait tort : elle annoncerait un homme qui ne connaît pas les déférences qu'on doit à des arrangements pris avant qu'il se fût proposé :
en sorte que la belle est garantie même par la mauvaise opinion qu'on a d'elle.
» Je lis dans vos yeux ce que vous allez me dire : l'état de petite maîtresse peut nuire à ma réputation, et me jeter dans les inconvénients que je veux éviter. N'est-ce pas là votre pensée? Mais ne savez-vous pas, monsieur, que la conduite la plus austère ne nous sauve pas des traits de la malignité ? L'opinion des hommes fait notre réputation, et la bonne et la mauvaise idée qu'ils prennent de nous est presque toujours également fausse. C'est la prévention, c'est une espèce de fatalité qui détermine leur jugement ; en sorte que notre gloire dépend beaucoup moins d'une vertu réelle que du bonheur des circonstances. L'espérance d'occuper une place honorable dans leur imagination, ne doit donc pas seule nous animer dans la pratique de la vertu, ce doit être surtout le désir d'être bien avec soi-même, et de pouvoir se dire, quelle que soit l'opinion du public à notre égard: Je nai rien à me reprocher. Eh 1 qu'importe après tout à qui l'on doive sa vertu, pourvu qu'on la conserve en effet?
» Je demeurai donc convaincue que je ne pouvais pas mieux choisir, en débutant dans le monde, qu'en prenant le masque que je crus le plus favorable à mon repos et à ma gloire. Je m'attachai encore plus étroitement à l'amie qui m'avait aidée de ses conseils.
C'était la marquise de...., ma parente. La conformité de nos sentiments était parfaite. Nous fréquentâmes les mêmes sociétés. La charité pour le prochain n'était pas à la vérité notre vertu favorite. Nous entrions dans un cercle comme dans une salle de bal, où seules nous aurions été masquées. Nous nous y permettions toutes sortes de folies ; nous excitions les ridicules à se montrer. Après nous être beaucoup amusées de cette comédie, la fin n'était pas celle de nos plaisirs, ils se renouvelaient dans le tête-à-tête. Que les femmes nous y paraissaient sottes ! et dans les hommes quel vide ! quelle fatuité ! que d'impertinences ! Si dans le monde que nous voyions, il en paraissait un capable de se faire craindre, c'est-àdire de se faire estimer, nous le désolions par nos airs, par le peu de cas que nous affections d'en faire, et par les agaceries dont nous accablions ceux qui le méritaient le moins. Enfin, pour rester insensibles, nous étions presque parvenues à croire que nous devions voir mauvaise compagnie.
» Cette conduite nous a longtemps garanties des pièges de l'amour, et nous a sauvées de l'ennui mortel qu'une vertu triste et plus grave aurait répandu sur notre vfe. Frivoles, impérieuses, décidées, coquettes même, si vous voulez, en présence des hommes, mais solides, raisonnables, vertueuses à nos propres yeux, nous étions heureuses avec ce carac-
tère. H ne se présentait aucun homme que nous pussions craindre. Ceux qui pouvaient se faire redouter étaient obligés de se donner des ridicules pour être soufferts et fêtés parmi nous.
» Mais ce qui m'a fait douter de la vérité de mes principes, c'est qu'ils ne m'ont pas toujours préservée des dangers que je voulais éviter J'ai vu, par ma propre expérience, que l'amour est un traître avec lequel il n'est pas sûr de badiner. Je ne sais par quelle fatalité le marquis de Sévigné a su rendre mes projets inutiles. Malgré toutes mes précautions, il a trouvé la route de mon cœur. Quelque résistance que je lui aie opposée, il a fallu l'aimer, et mo raison ne me sert plus qu'à justifier à mes yeux 1 que j'ai pris pour lui. Heureuse! s'il ne me fournit jamais l'occasion de changer de sentiments. .!• pu m'cmpêcher de lui laisser entrevoir ma véritable façon de penser : j'aurais craint à la fin qu'il ne me crût aussi ridicule en effet que je le paraissais. Et quand ma sincérité devrait me rendre moins ai à ses yeux (car je sais que la frivolité captive pins les hommes que le mérite réel). je veux me mont;< telle que je suis. Je rougirais de ne devoir son cœur qu'à un mensonge perpétuel de toute ma ;
» Je suis encore moins surpris, madame, dil M. de la Sablière, de la nouveauté de vitre pi que de l'adresse avec laquelle vous è
rendre plausible une idée aussi singulière. Souffrez que je le dise, il n'est pas possible de s'égarer avec plus d'esprit. Aussi avez-vous éprouvé le sort de tous les gens à système. Ils prennent de longs détours pour s'écarter de la route battue : ils n'en viennent pas moins échouer contre les mêmes écueils. Et pour user du privilège que vous m'avez donné de vous dire ouvertement ma pensée, croyez, comtesse, que le seul moyen de conserver votre repos, c'est de prendre ouvertement l'état de femme raisonnable. Jamais on ne gagna rien à composer avec la vertu. »
Quand je vis que la conversation prenait cette tournure, je sentis qu'elle allait bientôt finir ■ je m'éloignai promptement, et je ne songeai plus qu'à satisfaire votre curiosité. Je suis excédée d'écrire ; dans deux jours nous retournons à Paris.