‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 40 sur 65 · LETTRE XXXII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXII

Eh bien, marquis, nous voilà de retour; mais les nouvelles que nous vous apportons pourront bien n'être pas tout à fait de votre goût. Jamais vous n'avez eu une si belle occasion d'accuser les femmes de caprice. Je vous écrivais la dernière fois pour vous dire qu'on vous aimait, aujourd'hui c'est pour vous apprendre le contraire. On a pris d'étranges résolutions contre vous : tremblez, c'est une chose bien décidée ; la comtesse ne veut plus vous aimer qu'à son aise, et sans qu'il en coûte jamais rien à son repos ; elle a vu les conséquences d'une passion telle que la vôtre ; elle n'a pu les envisager sans effroi. Elle a donc pris le parti d'en arrêter les progrès. Et que les preuves qu'elle vous a données de son penchant ne vous rassurent point. Vous vous imaginez, vous autres hommes, que dès qu'une femme vous a fait un aveu, jamais elle ne pourra briser vos chaînes : détrompez-vous. La comtesse est beaucoup plus raisonnable sur votre compte que vous ne pensez ; et je ne vous cacherai point qu'elle doit à mes

conseils une partie de sa fermeté. Ne comptez donc plus sur mes lettres : aussi bien vous n'avez plus besoin des secours que vous pouviez en tirer pour connaître les femmes. J'ai même quelque regret de vous avoir peut-être fourni des armes contre elles ; sans cela seriez-vous jamais parvenu à toucher le cœur de la comtesse? Il faut l'avouer, j'ai jugé mon sexe avec trop de rigueur, et vous me voyez prête à lui en faire une réparation. Je le sens bien à présent : il est plus de femmes solides et essentiellement vertueuses que je ne l'avais cru. Quel fonds de raison ! quel assemblage de toutes les qualités estimables dans notre amie ! Non, marquis, je n'ai pu lui refuser les senti ments de la plus tendre estime ; et sans consulter vos intérêts, je me suis unie contre vous avec elle. Vous en murmurerez; mais la confiance qu'elle avait prise en moi n'exigeait-elle pas ce retour de ma part? Je ne vous dissimulerai même rien de mes méchancetés : j'ai porté la malice jusqu'à l'instruire des avantages que vous pouviez avoir tirés de tout ce que je vous ai écrit sur les femmes. « Je sens, m'a-t elle dit, combien est redoutable un amant, qui joint à tant do connaissance du cœur le talent de s'exprime! d'une façon noble et délicate. Quels avantages n'a til pas avec une femme qui pense et qui raisonne ? Je l'ai remarqué; c'est par le raisonnement même qu'il la séduit. 11 a l'art d'employer l'esprit qu'il lui trouve

à justifier aux yeux de sa raison les égarements dans lesquels il l'entraîne. Une amante d'ailleurs se croit obligée de proportionner les sacrifices à la connaisance qu'elle a de ses bonnes qualités. Avec un homme ordinaire, une faiblesse est une faiblesse, on en rougit; avec un homme d'esprit, c'est un tribut qu'on croit devoir à son mérite, c'est même uae preuve de notre discernement ; elle fait l'éloge de notre goût : on s'en applaudit. C'est ainsi qu'en faisant tourner au profit de la vanité ce qu'il enlève à la vertu, cet enchanteur dérobe à nos yeux la gradation de nos faiblesses. » Tels sont à présent, marquis, les sentiments de la comtesse, et je ne sais s'ils vous laissent beaucoup d'espérance.

Je n'ignore pas qu'il eût été mieux sans doute de faire ces réflexions et de suivre notre projet sans vous en instruire, c'était même notre première résolution: mais pouvais-je en conscience travailler secrètement contre vous?n'eùt-ce pas été vous trahir? D'ailleurs, en agissant ainsi, nous aurions paru vous redouter, et nous nous sentons assez de courage pour vous instruire de tout ce que nous ferons pour vous résister. Venez donc, marquis : notre envie de vous voir va jusqu'à l'impatience. En voulez-vous savoir la raison? c'est que nous vous attendons sans vous craindre. Songez que ce n'est plus une amante que vous avez à combattre, ce serait un trop

faible adversaire, son courage pourrait se démentir; c'est moi, c'est une femme de sang-froid, qui se croit intéressée d'honneur à sauver du naufrage la raison de son amie. Gui, je pénétrerai jusque dans le fond de votre âiae; j'y lirai vos desseins pervers; je les préviendrai ; je veux rendre mutiles tous les artifices de votre malignité. Vous m'accuserez de trahison tant qu'il vous plaira ; venez ce soir, et je vous ferai convenir que toute ma conduite est conforme à la plus exacte équité. Tant que votre inexpérience a eu besoin d'être éclairée, soutenue, encouragée, mon zèle pour vous m'a fait tout sacrifier à vos intérêts. Tout l'avantage alors était du côté de la comtesse. Les choses ont bien changé de face. Toute sa fierté suffit à peine aujourd'hui pour vous résister. Autrefois elle avait en sa faveur son indifférence, et, ce qui valait mieux encore, votre maladresse : aujourd'hui vous avez de l'expérience, et elle a sa raison de moins. Après cela, me joindre à vous contre elle, trahir la confiance qu'elle a prise en moi, lui refuser les secours qu'elle a droit d'en attendre, si vous êtes sincère, vous l'avouerez vous-même, ce serait une chose criante. Je veux donc désormais réparer le mal que je puis avoir fait en vous révélant nos secrets, en vous initiant dans nos mystères. Je ne sais pourquoi ; mais au plaisir que je sens à vous traverser, il me semble que je travaille pour mon propre

compte; et cependant vous savez jusqu'où j'étends mes droits sur vous. Mes sentiments seront toujours les mêmes, et, de votre ^ôté sans doute, vous êtes trop équitable pour que ce que je fais en faveur d'une amie diminue rien de votre estime pour moi. À tantôt donc chez la comtesse.

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