LETTRE XXXIII
Quoi, marquis, deux femmes vous font peur? vous désespérez déjà de vos affaires , parce qu'elles s'opposent à vos succès, et vous voilà prêt à abandonner la partie ? Oh I je vous croyais plus de courage. Il est vrai que la fermeté de la comtesse m'a étonné moimôme ! Et je ne comprends pas comment elle a pu tenir pendant toute une soirée contre vos empressements. Je ne vous ai point encore vu si séduisant, et elle vient de m'avouer qu'elle ne vous avait jamais trouvé si redoutable. Mais je réponds d'elle, puisque son courage ne s'est point démenti dans une occasion si périlleuse. Mes vues s'étendent môme plus loin : la façon dont elle a soutenu le ton ironique me ferait presque croire qu'elle est médiocrement éprise. Une femme véritablement blessée ne joue pas le sentiment d'un air aussi cavalier. Cela me fait naître une idée singulière. 11 serait fort plaisant que tout en badinant nous parvinssions à découvrir que votre \e»'dre Adélaïde ne vous aime pas jusqu'à un certain point. Quel
coup pour votre vanité 1 mais que vous chercheriez
bientôt à vous en venger! et que vous trouveriez de belles, prêtes à vous consoler de votre perte t Combien de fois le dépit ne vous ferait-il pas dire : « Qu'est-ce * donc le cœur d'une femme? Qu'on me le définisse » à présent. »
Cependant savez-vous après tout que je suis tentée de vous plaindre, et que si je vous voyais prendre ceci trop à cœur, je ne sais ce que je ne ferais point pour adoucir votre situation. Mais je vous connais de la fermeté : les premiers mouvements passés, tous rez bientôt que le meilleur parti que vous avez à prendre, c'est de vous réduire à la qualité d'ami que nous vous avons si généreusement offerte. Vous devez môme vous trouver fort heureux , votre congé pouvait être absolu. Ne vous en faites cependant pas un trop grand trophée ; vous seriez plus maltraité si nous vous redjutions davantage. Adieu, marquis. La comtesse, que j'ai au chevet de mon lit, vous dit mille choses tendres. Elle est édifiée de la discrétion avec laquelle vous en usez avec nous ; ne point insister lorsque deux dames paraissent vous être contraires, cela est du dernier galant. Tant de modestie les désarmera sans doute et pourra quelque jour exciter leur pitié. Espérez ; on vous le permet.
De la comtesse.
Dussiez-vous, marquis, en concevoir les espéran-
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ces les plus flatteuses, je mettrai deux mots au bas de ce billet.' Je ne l'ai pas lu, je me défie seulement qu'il y est un peu question de moi ; mais je veux vous écrire de ma main, que nous passerons seules ici ia journée. Je voudrais vous assurer moi-même que je vous aime médiocrement à présent, et que j'ai toute l'envie du monde de ne vous plus aimer du tout. Cependant si vous vous avisiez de venir troubler notre tète-à-tète, je suis bien aise de vous en avertir, votre cœur serait dans le plus grand danger. On veut me faire croire que je suis aujourd'hui plus jolie que vous ne m'avez encore vue, et je ne me suis jamais sentie si bien disposée à vous maltraiter.