‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 42 sur 65 · LETTRE XXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIV

Tout ceci, marquis, commence à passer la plaisanterie. Expliquez-vous, de grâce. Avez- vous prétendu parler sérieusement dans votre lettre, en y faisant entendre que j'agissais dans cette occasion par jalousie, et que je ne m'efforçais de vous mettre mal avec la comtesse que pour en profiter ? Ou vous êtes le plus méchant des hommes ou vous êtes le plus adroit. Le plus méchant, si vous avez jamais pu me soupçonner de cette noirceur; le plus adroit, si vous n'avez jeté ce soupçon que pour me rendre suspecte à mon amie. Ce que je vois de plus clair en tout cela, c'est que l'alternative m'est également injurieuse, puisque la comtesse a pris la chose très-sérieusement. Je viens de me trouver avec elle dans le dernier des embarras. Scélérat que vous êtes, que vous connaissez bien votre ascendant sur son cœur ! Vous ne pouviez mieux l'attaquer que par les dehors de l'indifférence que vous affectez. Ne pas daigner répondre à ma dernière lettre; ne point venir au rendez-vous qu'on vous y avait donné ; rester

AU MARQUIS DE SÉYIGNÉ 24o

trois jours sans nous voir ; nous écrire après cela la lettre du monde la plus froide ; oh ! je vous l'avoue franchement, c'est se conduire en homme consommé ! c'est là ce que j'appelle un coup de maître, ^ussi le succès le plus complet a-t-il répondu à votre espérance. La comtesse n'a pu tenir contre tant de froideur. La crainte, que cette indifférence ne fût réelle, l'a jetée dans une inquiétude mortelle. Venez, cruel, venez voir votre ouvrage; venez essuyer les larmes que vous faites couler; venez jouir de votre victoire et de notre défaite. Grand Dieu ! qu'estce donc que la femme la plus raisonnable, quand l'amour lui a tourné la tête ! Que n'avez-vous été le témoin des reproches que je viens d'essuyer! Comment donc? À entendre la comtesse aujourd'h1'1 »'ai lu de sa vertu une défiance injurieuse; j'ai eu de vos patentions une fausse idée, et je vous ai supposé Jes desseins criminels pour avoir le plaisir de vous en punir. Je suis dure, injuste, cruelle ; que sais-je moi de quelles épithètes on ne m'a pas accablée. Quels emportements! oh! je vous le proteste, ce sera le dernier orage que j'essuierai pour m'être mêlée de vos affaires, et je renonce très-cordialement à la confidence dont vous m'avez honorée l'un et l'autre. Les donneurs d'avis n'ont pas le beau rôle en pareil cas, à ce qu'il me paraît; toujours ils restent chargés de ce qu'il peut y avoir de fâcheux dans la querelle,

et les amants profitent seuls du raccommodement. Cependant, réflexion faite, je vois que je serai bien bonne de me piquer de tout ceci. Vous êtes deux enfants dont les folies m'amuseront : je dois les regarder d'un œil philosophique, et finir par rester l'amie de tous les deux; venez donc sur-le-champ m'assu rer si cette résolution vous convient. Allons, ne faites plus le petit cruel. Venez faire la paix. Ces pauvres enfants I l'un a des vues si innocentes, l'autre est si sure de sa vertu, que vouloir gêner leur penchant, c'est assurément les affliger sans raison.

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