‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 43 sur 65 · LETTRE XXX · texte numérisé non relu

LETTRE XXX

Je le vois, marquis; le seul moyen de bien vïvre avec la femme la plus raisonnable, c'est de ne jamais se mêler de ses affaires de cœur. Mon parti est donc pris. Désormais je ne parle plus de vous à la comtesse que quand elle m'y forcera: je n'aime pas les tracasseries.' Cependant cette résolution ne changera rien à mes sentiments pour vous, ni même à l'amitié que je veux conserver pour elle. Mais quoique je reste son amie, je ne me ferai aucun scrupule d'en user avec vous comme par le passé. Et je continuerai, puisque vous l'exigez, à vous communiquer mes idées sur les situations où vous vous trouverez, à condition cependant que vous me permettrez de rire quelquefois à vos dépens: liberté que je ne prendrai pourtant pas aujourd'hui; car, si la comtesse suit le plan qu'elle a formé, si en effet elle persiste à ne point vous voir tête-à-tête, je ne vois pas que vos affaires avancent sitôt. Elle se souvient de ce que je lui ai dit : elle connaît son cœur, elle a raison de le craindre. 11 n'y a qu'une femme imprudente qui

puisse se fier à ses forces, et qui s'expose sans inquiétude aux empressements d'un homme qu'elle aime. Rien n'est si dangereux pour nous que la présence, que l'approche de l'objet aimé. L'agitation qui l'anime, le feu dont toute sa personne est comme embrasée, excitent nos sens, allument notre imagination, appellent nos désirs. Je le disais un jour à la comtesse : nous ne ressemblons pas mal à son clavecin : quelque bien disposé qu'il soit à répondre à la main qui doit le toucher, jusqu'à ce qu'il sente l'impression de cette main, il reste dans le silence : touchez le clavier, les sons se font entendre. Achevez le parallèle, et tirez les conséquences.

Mais après tout, de quoi vous plaignez-vous, monsieur le métaphysicien? Voir la comtesse, entendre le doux son de sa voix, lui rendre de petits soins, pousser auprès d'elle la délicatesse des sentiments à perte de vue, s'édifier de ses discours sur la vertu, n'est-ce pas pour vous la suprême félicité? Laissez à des âmes terrestres ces sentiments grossiers qui commencent à se développer chez vous. A vous examiner aujourd'hui, on dirait que je n'ai pas eu tant de tort de soutenir que l'amour était l'ouvrage des sens. Votre propre expérience vous force d'avouer que j'avais quelque raison; je n'en suis pas fâchée. Soyez puni de votre injustice. Adieu.

Le chevalier, votre ancien rival, s'est donc vengé

des rigueurs de la comtesse, en s'attachant à la marquise sa parente. Ce choix fait assurément l'éloge de son goût; ils sont faits l'un pour l'autre. Et je serai charmée de savoir où cette belle passion pourra les conduire.

LETTRES DE NIXON DE LENCL03

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