‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 44 sur 65 · LETTRE XXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXXVI

Vous croyez donc, marquis, que je n'ai pas senti toute l'ironie des compliments que vous daignez me taire sur mon prétendu raccommodement avec la comtesse : sachez, monsieur, que nous n'avons jamais été brouillées. Il est vrai qu'elle m'a priée d'oublier ses vivacités : elle a mis tout sur le compte de l'amour; elle m'a fait promettre de lui continuer mes conseils. Mais, grand Dieu ! à quoi serviront-ils ces conseils, qu'à vous préparer un triomphe de plus? Le meilleur que je puisse lui donner, ce serait de rompre avec vous : car quelque confiance qu'elle ait en sa fierté, la fuite seule peut être un préservatif certain contre vous. Elle croit, par exemple, avoir fait un grand effort de raison, en vous tenant le discours dont vous me faites part. Mais toutes les femmes raisonnables ne manquent pas d'employer le même langage dès qu'un amant commence à leur faire entrevoir ses respectueuses prétentions. Je ne veux que votre cœur, disent-elles, vos sentiments, votre estime, c'est tout ce que je désire. Vous ne

trouverez que trop de femmes assez peu délicates pour se croire très-heureuses d'accepter ce que je refuse. Jamais je n'envierai un bonheur de cette

espèce Donnez- vous de garde, marquis, de

combattre ouvertement ces beaux sentiments : douter dans ces occasions de la sincérité des femmes, c'est être plus qu'offensant, c'est être maladroit. 11 faut applaudir à leur erreur, si vous voulez en profiter. Elles veulent paraître délicates et seulement sensibles aux plaisirs de l'âme : c'est leur système ; c'est l'esprit du corps. Si quelques-unes sont de bonne foi, combien en est-il qui ne se font point illusion, et qui ne veulent qu'en imposer?

Mais quelle que soit la cause qui les détermine à vous donner le change, n'êtes-vous pas trop heureux de ce qu'elles veulent bien prendre la peine de vous tromper ainsi ? Que d'obligations ne devez-vous pas leur avoir? Elles donnent par ces façons un grand prix à des choses qui sans cela paraîtraient bien peu désirables. Admirez notre adresse : en feignant de l'indifférence pour ce que vous appelez les plaisirs de l'amour, en affectant môme de l'éloignement pour ses douceurs, nous augmentons la grandeur du sacrifice que nous vous faisons : nous savons par là charger de la reconnaissance les auteurs mêmes des bienfaits que nous recevons; vous nous savez gré du bien que vous nous faites. Et puisqu'il était dit que

nous devions vous tromper, quelle obligation ne devez-vous pas nous avoir? Nous avons choisi la manière la plus obligeante. Vous gagnez les premiers à cette supercherie : nous ne pouvons multiplier les difficultés sans augmenter le prix de votre victoire. Les peines, les soins ne sont-ils pas la monnaie avec laquelle les amants paient leurs plaisirs? Quelle satis faction pour votre vanité, de pouvoir vous dire à vous-même : cette femme si délicate, si insensible aux impressions des sens ; cette femme qui craignait si fort d'être dédaignée, vient cependant de me sacrifier sa répugnance, ses craintes, sa fierté. Mon mérite, les agréments de ma personne, mon adresse ont surmonté des obstacles invincibles pour tout autre. Que je suis content de moi! Si les femmes agissaient de bonne foi ; si elles avaient autant d'empressement à vous montrer leurs désirs que vous en marquez à les pénétrer, vous ne pourriez pas vous dire tout cela. Que de plaisirs perdus! Il ne faut donc pas leur faire un crime de cet artifice, il en naît pour vous tant d'avantages : feignez d'être trompé, e„ vous ne le ferez plus qu'avec plaisir.

Si la comtesse savait ce que je vous écris, quels reproches ne me ferait-elle pas?

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