LETTRE XXXVII
Je sens à merveille qu'un homme de votre condition, qu'un militaire surtout est souvent exposé à voir mauvaise compagnie; il est par conséquent quelquefois entraîné chez les divinités dont vous me parlez. Malgré cela, vous ne vous êtes pas trompé ; je vous aurais grondé sans doute, si je n'étais pas sûre que dans l'état où se trouve votre cœur, des hé roïnes de coulisse ne peuvent être dangereuses pour vous. Mais la comtesse est moins indulgente, ditesvous ; sa jalousie ne m'étonne pas ; elle me confirme dans ma façon de penser sur les métaphysiciennes. Je vois combien on doit compter sur leur sincérité. Ses plaintes sont bien singulières. Car enfin, que lui enlève-t-on ? Les belles dont il s'agit ne sont rien moins que femmes à sentiments ; et ce n'est qu'aux sentiments que la comtesse est attachée.
Que les femmes sont peu d'accord avec ellesmêmes! Elles s'efforcent de paraître mépriser les filles de spectacles ; elles les craignent trop pour n'avoir pour elles que du mépris. Mais après tout,
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ont-elles tort de les redouter? N'ètes-vous pas plus sensible à l'aisance de leur commerce qu'à ce'.ui d'une femme raisonnable, qui n'offre que de l'ordre, de la décence et de l'uniformité? Avec les premières, les hommes sont à leur aise ; il semble qu'ils soient dans leur état naturel : avec celles-ci, ils se contiennent, ils s'observent, ils représentent. Sur le porque l'on m'a fait de quelques unes, Je vois môme qu'il en est en effet de très-capables de faire faire une infidélité à la maîtresse la mieux aimée. Mais dans un homme sensé, cette infidélité, si c'en est une, ne saurait être durable. Elles peuvent exciter un goût vif, mais jamais une véritable passion.
Les filles d'opéra seraient donc trop dangereuses, si elles avaient dans l'esprit ou dans l'humeur de quoi vous amuser toujours autant qu'elles le font les premières fois que vous les voyez. Pour peu qu'elles aient de jargon, d'usage et de décence dans les dehors, il n'est guère possible qu'elles ne vous plaisent pas d'abord. Vous êtes quelquefois si peu délicats ! La liberté de leur entretien, la vivacité de leurs saillies, leurs étourderies, tout cela vous met dans une situation qui vous plaît; une joie vive et folle s'empare de vous, les heures avec elies vous paraissent des instants. Mais heureusement pour vous elles n'ont presque jamais assez de ressource pour soutenir un rôle si amusant. Comme toutes manquent
d'éducation et de culture, elles ont bientôt parcouru le cercle étroit qu'elles avaient à décrire. Les mêmes plaisanteries, les mêmes récits, les mêmes singeries reviennent, et rarement rit-on deux fois de la même chose, quand on mésestime les plaisants.
Que la comtesse se tranquillise donc; je vous connais assez pour lui répondre que ce ne sont point ces femmes-là qu'il faut appréhender : il en est dans le monde de plus redoutables ; ce sont les femmes galantes. Êtres équivoques dans la société ! Elles tiennent le milieu entre les femmes sages et celles dont je viens de parler ; elles vivent avec les premières et ne diffèrent des autres que par l'extérieur. Plus voluptueuses que tendres, elles séduisent en prêtant aux sentiments les moins délicats un air de passion qui les fait prendre pour de l'amour. Elles savent donner une impression de tendresse à ce qui n'est que goût pour les plaisirs; elles vous font croire que c'est par choix, par la connaissance de votre mérite qu'elles se sont rendues : si vous ne les connaissez pas pour galantes, la nuance qui distingue les véritables motifs qui les font agir, d'avec la sensibilité du cœur, est impossible à saisir. Vous prenez pour excès de passion, ce qui n'est chez elles qu'une ivresse des sens. Yous croyez être aimé, parce que vous êtes aimable : vous ne l'êtes que parce que vous êtes un homme. Yoilà les fem-
mes que je craindrais à la place de la comtesse. La financière qui s'est introduite dans sa société est de ce nombre : je l'en ai déjà prévenue. Je me souviens que dans votre précédente lettre vous me parliez des agaceries qu'elle s'est avisée de vous faire : la comtesse n'avait pas tort d'en prendre de l'ombrage. Votre passion pour celle-ci est à la vérité trop forte actuellement, pour que vous ne lui sacrifiiez pas tout. Mais que je crains que vous ne soyez
pas toujours aussi honnête homme! Madame de
a de la fraîcheur et de l'enjouement; elle est dans cet âge où les femmes se chargent volontiers de mettre les jeunes gens dans le monde, et de leur donner la première leçon de galanterie. L'air intéressant et affectueux que vous lui trouvez fera son effet; prenez* y gardtr ; c'est moi qui vous en avertis. Tout en méprisant ces femmes-là, il arrive qu'on s'y attache ; elles trouvent môme très-souvent le secret de vous faire faire plus de folies que toutes les autres.