LETTRE XXXVIII
Je me hâte de vous apprendre, marquis, que je viens de soutenir une thèse contre M. de la Bruyère. Vous admirez sans doute ma témérité? Le fait n'en est pas moins vrai. Il prétendait que Corneille a peint les hommes comme ils devraient être, et Racine tels qu'ils sont : je soutenais précisément le contraire. Nous avions d'illustres spectateurs du combat, et j'ai eu en ma faveur des suffrages dont il ne tiendrait qu'à moi de me glorifier. Mais comme le détail de tout cela serait trop long à faire par écrit, venez tantôt, nous vous le ferons de vive voix. Chacun a sa manière de peindre; j'ai la mienne aussi moi. Jtreprésente les femmes telles qu'elles sont; et je suis très-fàchée de ne pouvoir les représenter telles qu'elles devraient être. Je réponds à votre lettre.
L'espèce de langueur que vous éprouvez ne m'a
point surprise. La maladie de la marquise vous a
privé du plaisir de voir sa parente, votre cœur est
resté pendant trois jours dans la même situation, et
c'est une chose toute simple que l'ennui vous ait
gagné. La froideur où vous vous êtes trouvé pour ta comtesse ne m'étonne pas davantage. Dans îes plus grandes passions, on éprouve de ces situations de tiédeur, qui étonnent ceux même qui les ressentent. Soit que le cœur, à force d'être agité du même mouvement, se lasse à la tin, ou qu'il soit absolument incapable d'être sans cesse rempli du même objet, il est des moments d'indifférence dont on chercherait vainement la cause. Plus ces mouvements ont été vifs, plus le calme qui leur succède est profond, et ce calme est toujours plus funeste; à l'objet aimé, que l'orage et l'agitation. L'amour s'éteint par une résistance trop sévère ou trop uniforme. La femme intelligente fait plus, elle varie sa façon de résister ; et c'est là le sublime de l'art. Chez la comtesse d'ailleurs les devoirs de l'amitié sont préférés à ce qu'elle doit à son amant, et c'est une nouvelle raison de votre refroidissement pour elle. L'amour est un sentiment jaloux et tyrannique, qui n'est satisfait que lorsque l'objet aimé lui sacrifie tous ses goûts, toutes ses passions. Vous ne faites rien pour lui, si vous ne faites tout. Dès qu'on lui préfère le devoir, l'amitié, etc., il se croit en droit de se plaindre. Il cherche à se venger. Les politesses que vous vous
êtes efforcé de faire à madame de en jont la
preuve. Je voudrais seulement que vous ne les eussiez pas poussées jusqu'à la conduire chez elle.
Le temps que vous y êtes resté, le plaisir que vous avez pris à l'entretenir, les questions qu'elle vous a faites sur l'état de votre cœur, tout cela prouve la vérité de ce que je vous disais dans ma dernière lettre. Vous avez beau protester que vous n'en êtes revenu que plus amoureux auprès de la comtesse , votre embarras lorsqu'elle vous a demandé si vous étiez resté longtemps chez votre fermière générale, l'envie que vous avez eue de la tromper par une réponse équivoque, le soin même que vous avez pris de dissiper ses moindres soupçons, m'annoncent que vous êtes plus coupable que vous ne le dites et que vous ne l'imaginez vous-même. La comtesse sent les conséquences de tout cela : ne voyez-vous pas l'affectation avec laquelle elle s'efforce de vous donner de la jalousie en louant le chevalier, votre ancien rival? Pour le coup, je vous réponds que vous ne retomberez pas sitôt dans ces langueurs dont nous parlions tout à l'heure. La jalousie va vous fournir de quoi vous occuper longtemps. Et comptez-vous pour rien le malheur de la marquise ? vous le verrez dans peu ; les ravages de la petite vérole n'auront pas défiguré son visage seul. Son humeur sera bien différente, dès qu'elle connaîtra toute son infortune. Que je la plains ! que je plains toutes les femmes! Avec quelle cordialité elle va les haïr et les déchirer : La comtesse est sa meilleure amie ; le sera-t-elle
encore longtemps? Elle est si jolie, son teint est si capable d'enlaidir celui des autres. Que d'orages je prévois 1
J'oubliais de vous faire une querelle très-sérieuse sur votre procédé à mon égard. Vous avez donc eu l'indiscrétion de montrer mes dernières lettres à M. de La Rochefoucauld? Je cesse de vous écrire, si vous continuez à ne me pas garder le secret. Je veux bien lui communiquer de vive voix mes idées : mais il s'en faut beaucoup que je me flatte d'écrire assez bien pour soutenir l'examen d'un pareil leoteur.