‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 47 sur 65 · LETTRE XXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIX

La rougeur que la petite vérole a laissée sur le visage de la pauvre marquise, la rend donc bien farouche? Sa résolution de ne se montrer de longtemps ne me surprend pas. Comment paraître en cet état? Si l'accident qui l'humilie ne lui était pas arrivé, combien de temps n'aurait-elle pas fait souffrir ce pauvre chevalier? Cela ne prouverait-il pas que la vertu des femmes dépend des circonstances, et qu'elle diminue avec leur fierté? Mais que je crains pour la comtesse un pareil exemple l Rien n'est plus dangereux pour une femme que les faiblesses de son amie : l'amour, déjà trop séduisant par lui-même, le devient encore plus, si j'ose le dire, par contagion ; ce n'est pas seulement dans notre cœur qu'il prend !a force ; il tire encore de nouvelles armes contre la raison de tous les objets qui nous environnent. La personne qui devient coupable se croit intéressée, pour sa propre justification, à conduire son amie dans le même précipice ; et je ne suis plus étonnée de tout ce que la marquise dit en votre faveur : jus-

ques ici elles se sont conduites sur les mêmes principes ; quelle honte pour celle-ci qu'ils n'eussent garanti que la comtesse ! La marquise a d'ailleurs à présent une raison de plus qu'une autre femme pour contribuer à la défaite de son amie : elle est devenue laide, par conséquent obligée, pour conserver ui. amant, à quelques complaisances de plus. Souffrira-t-elle que quelqu'un retienne le sien à moins de frais? ce serait reconnaître une supériorité trop humiliante ; et je suis assurée qu'elle ferait les choses du monde les plus singulières pour amener votre aimable veuve à son but. Y sera-t-elle parvenue, que je crains que tout ne change de face! Avoir été aussi jolie qu'une autre femme, ne l'être plus tandis qu'elle embellit tous les jours, et la souffrir sans cesse auprès de soi, c'est, je vous le jure, un effort au-dessus des forces de la femme la plus raisonnable, de la philosophe la plus déterminée. Chez nous l'amitié finit où commence la rivalité. J'entends la rivalité des charmes seulement. Ce serait trop d'y joindre celle du sentiment.

Je le prévois à regret ; mais je dois vous le dire Quelques précautions que prenne la comtesse pour ménager l'amour-propre de la marquise, elle n'en fera jamais qu'une ingrate. Je ne sais par quelle fatalité tout ce que dit une jolie femme à celJe qui ~\e l'est plus, ou qui ne Ta jamais été, prend dans sa

bouche une empreinte de commisération qui perce à travers tous les ménagements, et qui humilie toujours celle qu'elle veut consoler de la perte de ses eharmes. Plus elle semble vouloir faire oublier la supériorité qu'elle a sur la pauvre disgraciée, plus elle se l'assure ; en sorte que ce n'est désormais que de sa générosité que celle-ci parait tenir le mérite subalterne qu'on veut bien lui laisser. Enfin, comptez, marquis, que jamais les femmes ne se trompent sur les louanges qu'elles se donnent mutuellement : toutes savent apprécier les éloges qu'elles re<, oivent les unes des autres. Aussi, comme elles se parlent sans sincérité, s'écoutent-elles sans beaucoup de reconnaissance ; et quand celle qui parle, serait, en louant la beauté d'une autre, de la meilleure foi du monde, celle qui reçoit l'éloge, pour savoir s'il est sincère, examine bien moins ce que l'autre lui dit, que la figure qu'elle porte. Est-elle laide? on la croit, et on l'aime : aussi jolie que nous, on la remercie froidement, et >n la dédaigne ; plus jolie, on la hait seulement encore un peu plus qu'on ne faisait avant qu'elle eût parlé. Il faut donc être bien persuadé que tant que deux figures ont quelque chose à démêler entre elles, il est impossible qu'entre les femmes qui les portent, ils se forme une solide amitié. Deux marchands qui ont la même étoffe à débiter', peuvent-ils devenir bons voisins? Mais on ne pénètre

pas toujours dans les femmes la véritable cause de ce défaut de cordialité. Celles qui paraissent les plus intimement liées, se brouillent quelquefois pour un rien : croyez- vous que cette minutie ait occasionné leur querelle? Elle n'en est que le prétexte. On cache le motif qui nous fait agir, lorsqu'en le faisant connaître, il ne peut servir qu'à nous humilier. On ne veut pas faire voir que c'est l'inquiétude que nous cause la beauté de notre amie, qui nous donne de l'éloignement pour elle, on passerait pour envieuse ; c'est un plaisir qu'on ne veut pas lui donner, on aime mieux paraître injuste. Quand il arrive donc une fois que deux jolies femmes soient assez heureuses pour trouver un prétexte «le se débarrasser l'une de l'autre, elles le saisissent avec une vivacité, elles se détestent avec une cordialité qui prouvent combien elles s'aimaient auparavant.

Eh bien! marquis, vous parlé-je avec assez de franchise ? Vous voyez jusqu'où va ma sincérité. Je tâche de vous donner des idées justes de tout, et même à mes propres dépens. Car je ne suis assurément pas plus exempte qu'une autre des défauts que je critique quelquefois. Mais comme je suis bien persuadée que tout ceci demeurera enseveli entre nous deux, je ne crains point de me faire une querelle avec tout mon sexe : il se croirait peut-être en d roit de blâmer mon ingénuité. La comtesse est cepen-

dant au-dessus de toutes ces petitesses : elle convient de bonne foi de la vérité de ce que je viens de vous dire. Mais est-il beaucoup de femmes qui lui ressemblent ?

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