LETTRE XL
L'exemple de la marquise n'a donc rien fait encore sur le cœur de son amie. Il semble au contraire que celle-ci soit plus en garde contre vous, et vous vous êtes attiré ses reproches par une faveur légère que vous avez dérobée. J'ai bien pensé qu'elle ne manquerait dans pas cette occasion de vous rappeler les protestations de respect et de désintéressement que vous fites en déclarant votre passion. C'est l'usage en pareil cas. Mais ce qu'il y a de singulier, c'est que ces mêmes empressements qu'une femme prend pour une preuve de mépris, tant que l'on n'est pas encore parfaitement d'accord ensemble, se convertissent dans son imagination en preuve d'amour et d'estime, dès que tout est réglé. Écoutez les femmes mariées, et toutes celles qui, ne l'étant pas, se permettent les mêmes prérogatives; écoutez-les, dis-je, dans leurs plaintes secrètes contre des maris infidèle;-, ou des amants refroidis. C'est qu'ils les méprisent; voilà l'unique raison qu'elles imaginent; cependant, entre nous, ce qu'elles regardaient comme une marque
d'estime et d'honnêteté, qu'était-ce autre chose que le contraire de tout cela ? Je vous le disais, il y a quelque temps, les femmes elles-mêmes, quand elles veulent être de bonne foi, font encore plus que vous consister l'amour dans l'effervescence du sang. Examinez une amante dans le commencement d'une passion : l'amour est un sentiment purement métaphysique, auquel les sens n'ont pas le moindre rapport. Semblable à ces philosophes qui, au milieu des tourments, ne voulaient pas convenir qu'ils ressentaient de la douleur, elle sera longtemps martyre de con propre système ; mais enfin, tout en combattant pour la chimère, la pauvre femme se sera-t-elle laissé toucher : son amant aura beau lui répéter que l'amour est un sentiment métaphysique et divin » qu'il vit de belles phrases, de discours spirituels ; que ce serait le dégrader d'y mêler quelque chose de matériel et d'humain; il aura beau vanter son respect et sa délicatesse, je vous réponds, de la part de toutes les femmes, sans exception, que l'orateur ne fera pas fortune. On prendra son respect pour une insulte, sa délicatesse pour une dérision, et ses beaux discours pour des prétextes ridicules. Toute la grâce que l'on pourra lui faire, c'est de lui chercher querelle sur ce, qu'il aura sans doute été moins délicat avec quelqu'autre, et qu'il se sera mis par là dans la triste nécessité de venir étaler les grands senti-
ments auprès de la maîtresse en titre ; et ce qu'il y a d'admirable, c'est que l'excuse qu'on lui prête sort toujours du même principe.
P. S. — Voilà donc la déférence que vous avez pour mes prières ? Non-seulement vous montrez mes lettres à M. de La Rochefoucauld, mais vous les lisez en pleine assemblée. Il est vrai que l'indulgence avec laquelle mes amis veulent bien les juger, me console un peu de vos indiscrétions; et je vois bien que le meilleur parti que j'ai k prendre, c'est d'aller mon train comme par le passé. Mais du moins soyez discret toutes les fois que je vous parlerai de choses qui pourraient intéresser la gloire de la comtesse : sans quoi, point de lettres.
ÀO MARQUIS DE SÊVIGN2 269