‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 49 sur 65 · LETTRE XLI · texte numérisé non relu

LETTRE XLI

Non, marquis, quoi que vous en disiez, je ne saurais vous passer l'espèce de fureur avec laquelle vous désirez ce qu'il vous plaît de nommer le bonheur suprême. Aveugle que vous êtes, ne sentirez-vous jamais que lorsque vous êtes sur du cœur d'une femme, il est de votre intérêt de jouir longtemps de la défaite, avant qu'elle soit entière ? Ne serez-vous jamais convaincu que de tous les biens, ce sont les douceurs de l'amour dont il faut user avec le plus d'économie? Si j'étais homme, et que je fusse assez heureux pour avoir attendri le cœur d'une femme telle que la comtesse, avec quelle discrétion j'userais de mes avantages ! Par combien de gradations je m'imposerais la loi de passer successivement et même lentement ! De combien de plaisirs inconnus aux hommes ne serais-je pas le créateur I Pareil à l'avare, je voudrais sans cesse contempler mon trésor, connaître combien il est précieux, sentir qu'il fait toute ma félicité, mettre tout mon bonheur à le posséder, à considérer au'il est à moi, que j'en Duis disposer,

et cependant m'affermir dans la résolution de ne pas m'en Driver par l'usage. Quelle satisfaction de lire dans les yeux d'une femme aimable le pouvoir que vous avez sur elle ; de voir naître dans ses moindres actions une impression de tendresse, dès qu'elles ont quelque rapport à vous ; d'entendre sa voix s'attendrir, dès que c'est à vous, ou de vous qu'elle parle ; de jouir de son trouble à vos moindres empresse- ,ments, de son inquiétude aux caresses les plus innocentes ? Est-iî de situation plus délicieuse que celle d'un amant sur d'être aimé ; et l'est-on jamais plus que dans ces sortes d'instants? Quel charme pour lui d'être attendu avec une impatience qu'on ne dissimule plus ; d'être reçu avec un empressement qui devient encore plus flatteur par l'effort qu'on voudrait faire pour en dérober à ses yeux la moitié 1 On a mis l'ajustement qu'il a paru le plus aimer ; on prend le maintien, le ton, la manière d'être, qui peut le flatter le plus. C'était pour plaire en général qu'on séparait autrefois. On ne fait plus de toilette que pour lui : c'est pour lui qu'on a mis cette aigrette, ce ruban, ce bracelet. Il est l'objet de tout, on s'est transformée en lui ; c'est lui que l'on aime en soi. Trouverez-vous dans l'amour quelque chose de plus enchanteur que la résistance d'une femme qui vous engage à ne pas abuser de sa faiblesse, qui veut vous devoir jusqu'à sa vertu? Est-il rien, en un mot, de

plus séduisant qu'une voix presqu'étouffée par l'émotion, que ces refus qu'une amante se reproche, et dont elle tâche d'adoucir la rigueur par les regards les plus tendres, avant même qu'on s'en soit plaint ? Je ne puis le concevoir. Cependant il est certain que dès que l'on cède à vos empressements, tous ces plaisirs s'affaiblissent en proportion de la facilité que vous rencontrez. Il ne tenait qu'à vous de les prolonger, de les augmenter même, en vous donnant le loisir d'en connaître toute la douceur et de' la goûter. Mais vous n'êtes point satisfaits que la possession ne soit entière, facile et continue. Et vous êtes surpris après cela de trouver de l'indifférence, de la froideur, de l'inconstance dans votre cœur. N'avez-vous pas fait tout ce qu'il fallait pour vous rassasier de l'objet aimé? Je l'ai toujours dit : l'amour ne meurt jamais de besoin, mais souvent d'indigestion. Et je veux quelque jour vous faire confidence de celui que j'ai

ressenti pour le comte de Vous verrez comment

il faut conduire une passion pour rendre son bonheur durable ; vous verrez si je connais le cœur et la véritable félicité; vous apprendrez par mon exemple que l'économie des sentiments est peut-être en amour la seule métaphysique raisonnable. Vous connaîtrez, en un mot, combien peu vous entendez vos véritables intérêts dans la conduite que vous tenez aujourd'hui avec la comtesse. Pour rompre vos

projets, j'irai la voir le plus souvent qu'il me sera possible. N'allez pas vous en formaliser, et me dire encore que je suis l'avocat pour et contre ; car je suis très-persuadée qu'en cela j'agirai pour le bien de toutes les parties intéressées.

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