‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 59 sur 65 · LETTRE L · texte numérisé non relu

LETTRE L

Vous en plaisanterez tant qu'il vous plaira, marquis, je continuerai à vous dire que vous n'êtes point épris de la présidente. Croyez que je vois plus clair que vous-même dans vos propres affaires. J'ai connu cent honnêtes gens qui, comme vous, se prétendaient, de la meilleure foi du monde, amoureux, et qui dans la vérité du fait ne l'étaient en façon quelconque. Il en est des maladies du cœur comme de celles du corps : les unes sont réelles, les autres imaginaires. Tout ce qui vous attache à une femme n'est pas toujours de l'amour. L'habitude d'être ensemble, la commodité de se voir, la fuite de soimême, la nécessité d'avoir quelque galanterie, le de plaire, l'espérance de réussir; en un mot, mille autres raisons qui ne ressemblent point du tout à une passion : voilà la plupart du temps ce que vous prenez pour de l'amour, et les femmes sont les premières à fortifier cette erreur. Toujours flattées -raiiifiges qu'on leur rend, pourvu que leur vanité en profite, rarement examinent-elles les

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motifs auxquels elles les doivent. Après tout, n'ontelles pas raison ? elles y perdraient presque toujours.

À tous les motifs dont je viens de parler, vous pouvez enjoindre encore un autre, tout aussi capable de vous faire illusion sur la nature de vos sentiments. La présidente est sans contredit la plus jolie personne de notre temps : elle est nouvellement mariée; elle a refusé l'hommage d'un des plus aimables hommes que nous connaissions. Rien sans doute ne flatterait davantage votre vanité, que de faire une conquête qui ne manquerait pas de vous donner cette célébrité après laquelle vous aspirez. Voilà, mon cher marquis, ce que vous appelez de l'amour ; et difficilement vous désabuserez-vous : car à force de vous persuader que vous en avez, vous parviendrez dans peu à croire fermement que ce penchant est réel. Ce sera quelque chose de fort singulier de voir un jour avec combien de dignité vous parlerez de vos prétendus sentiments ; avec combien de bonne foi vous croirez qu'ils méritent de la reconnaissance ; et ce qu'il y aura de plus plaisant encore, ce seront les déférences qu'on croira peut- être leur devoir. Mais malheureusement l'événement vous détrompera, et vous serez alors le premier à rire de l'air d'importance dont vous aurez traité une affaire aussi folle.

Voulez-vous que je vous dise jusqu'où ie pousse l'injustice? Je suis très-persuadée que vous ne

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deviendrez plus amoureux. Vous n'aurez désormais que des goûts passagers, des commerces frivoles, des engagements, des caprices ; tous les traits de l'amour glisseront sur vous. Vous n'éprouverez point à la vérité ses peines ; mais jouirez-vous de la moindre de ses douceurs ? pouvez-vous espérer de retrouver jamais dans les fantaisies auxquelles vous vous livrez, ces instants délicieux qui faisaient autrefois votre félicité suprême ! Je n'ai point envie de vous flatter, mais je crois devoir vous rendre cette justice : votre cœur est fait pour les plaisirs délicats. Ce n'est point vous que je rends responsable de la dissipation dans laquelle vous vivez, ce sont les jeunes fous que vous voyez. Ils appellent jouir, l'abus qu'ils font des plaisirs; l'exemple vous entraîne. Mais cette ivresse tôt ou tard se dissipera, et vous verrez bientôt, du moins je le souhaite, que vous vous êtes trompé de deux façons sur l'état de votre cœur. Vous avez cru qu'il était épris de la présidente, vous reconnaîtrez votre erreur : vous avez pensé qu'il avait cessé d'être sensible pour.... mais je veux vous tenir la parole que je v^us ai donnée. Peut-être viendra-t-il un temps où je pourrai plus librement vous exprimer ma pensée. Je réponds au reste de votre lettre.

Avouez-le, marquis, il fallait que vous fussiez bien désœuvré ce matin pour vous amuser à relire mes lettres. J'ajoute qu'il fallait même que vous eussiez

de l'humeur pour vous porter à les critiquer. Quelque partie brillante, quelque rendez-vous flatteur avaient sans doute manqué. Mais je ne veux point éluder la difficulté. Je vous parais donc me contredire quelquefois? Si je vous avouais que cela peut bien être ; si je vous faisais la même réponse que faisait l'autre jour M. de La Bruyère à quelques critiques : Ce n'est pas moi qui me contredis, ce&t le cœur sur lequel je raisonne. En pourriez-vous conclure raisonnablement que tout ce que je vous ai dit est faux? Je ne le crois pas. Mais que sais-je en effet, si, entraînée par les situations où vous vous trouviez, je n'ai point paru détruire ce que j'avais avancé dans -des occasions différentes? Que sais-je, si vous voyant prêt à donner dans un travers je n'ai point poussé trop loin des vérités qui, dites faiblement, ne vous auraient peut-être pas ramené? Que sais-je, en un mot, si m'étant intéressée au bonheur d'une amie, l'envie de la servir n'a pas quelquefois diminué ma

sincérité ? mais je suis bien bonne de répondre

sérieusement à la tracasserie que vous me faites. Ne devais-je pas voir d'abord qu'il y a plus de malignité dans votre lettre que de véritable envie de me critiquer? Ce sera, je vous assure, la dernière fora que vous abnserez de ma simplicité. Je vais me consoler de cette perfidie avec c'est quelqu'un qui assurément n\ s< pas aussi méchant que vous.

Quel dommage que vous ne soyez pas une femme l J'aurais un si grand plaisir à disserter avec vous sur les nouvelles coiffures 1 Je n'ai jamais rien vu de si extravagant que leur hauteur. Au moins, marquis, songez que si la présidente n'en a pas une incessamment, vous ne pouvez plus avec décence lui rester attaché.

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