‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 60 sur 65 · LETTRE LI · texte numérisé non relu

LETTRE LI

C'est donc une affaire décidée I quoi que j'en dise, vous voilà le tenant de la présidente : on vous a sacrifié un rival aimé," et vous triomphez. Que votre vanité est prompte à faire son profit de tout ! Je rirais bien, si votre prétendu triomphe aboutissait à vous faire donner un beau matin votre congé. Car ii pourrait fort bien se faire que ce sacrifice, dont vous vous glorifiez aujourd'hui, ne fut qu'une feinte. Depuis le temps que vous vivez avec les femmes, vous ne vous êtes donc pas encore fait un principe de vous défier de tous les sentiments qu'elles affectent? Mais si la belle vous avait pris seulement pour réveiller dans le cœur de son Céladon un amour qui commençait à devenir languissant ; si vous n'étiez que l'instrument de la jalousie de l'un et de l'artifice de l'autre, seraitce un miracle? La présidente est peu fine, me direzvous, et par conséquent incapable d'une pareille ruse. Mon cher marquis, l'amour est un grand précepteur, et les plus bêtes (à tous autres égards! ont très- souvent un discernement plus fin, plus juste et

plus sûr que tout autre, lorsqu'il y va de l'intérêt de leur cœur. Mais laissons la thèse particulière, et voyons les hommes en général dans la situation où vous vous trouvez.

Ils croient, comme vous, que le sacrifice qu'on leur fait d'un rival suppose leur supériorité sur lui. Eh ! combien de fois arrive-t-il que ce sacrifice n'est qu'un jeu? S'il est sincère, ou la belle avait aimé ce rival, ou elle ne l'avait pas aimé. Si elle l'avait aimé, dès qu'elle le quitte, c'est une preuve certaine qu'elle ne l'aime plus ; et dans ce cas quelle gloire tirer d'une pareille préférence? Si elle ne l'avait pas aimé, que conclure à votre avantage de la prétendue victoire que vous remportez sur un homme qui lui était indifférent?

Il est encore un autre cas où vous pouvez être préféré, et l'être sans que la préférence doive vous flatter davantage : c'est lorsque la vanité de la belle que vous attaquez est plus forte que son penchant pour l'amant disgracié. Votre rang, votre figure, votre réputation, votre fortune, peuvent la déterminer en votre faveur. Il est même rare (je le dis à la honte des femmes, et les hommes ne sont pas moins ridicules qu'elles à cet égard), il est rare, dis-je, qu'un amant, qui n'a que son amour et ses grands sentiments à présenter, tienne longtemps contre un homme qu'on désigne par sa qualité, ou par sa place,

qui a des gens, une livrée, un équipage, etc. Dès que l'amant le plus tendre peut faire rougir une femme, dès qu'efte n'ose avouer son vainqueur, dès qu'elle n'ose même se faire un mérite de le sacrifier, je le prédis, son règne ne sera pas long. Elle ne sera embarrassée que de choisir dans toutes les bonnes raisons qu'elle aura de le quitter. Ainsi le défunt de la présidente était un conseiller, sans doute aussi fade, aussi empesé que sa perruque. Quelle figure contre un homme de cour, et contre un guerrier tel que vous I

Éh bien ! croirez-vous une autre fois à mes prophéties? Que vous avais-je dit? Le chevalier a-t-il trouvé tant de difficultés à persuader votre Pénélope ? Cette femme désolée et prête à se percer le cœur, en moins de quinze jours vous donne un successeur, l'aime, le lui prouve, en est méprisée : estce perdre trop de temps ! Qu'en pensez-vous ?

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