‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 61 sur 65 · LETTRE LU · texte numérisé non relu

LETTRE LU

Oui, marquis, c'est à mon amitié, c'est à mes conseils que la comtesse doit la tranquillité dont elle commence à jouir, et je ne conçois pas le chagrin que vous cause l'indiiférence qu'elle vous marque. Il s'en faut donc beaucoup que j'aie envie de vous plaindre : votre douleur ne part que d'une vanité blessée. Les hommes sont bien injustes : ils veulent qu'une femme les regarde toujours comme des objets intéressants pour elle, tandis qu'eux, en la quittant, n'ont ordinairement rien oublié pour la convaincre qu'ils la dédaignaient. Eh I que vous importe, dites-le-moi, la haine ou l'amour d'une personne que vous n'aimez plus ! Votre jalousie contre le petit duc est si déraisonnable, qu'elle m'a fait éclater de rire. N'est-il pas tout simple, tout naturel, qu'une femme se console de votre perte, en écoutant un homme qui sent mieux que vous le prix de son cœur? Et de quel droit, s'il vous plaît, vous en plaignez-vous? Examinez votre conscience; convenez que Mrae de Sévigné a raison : vous avez le cœur fou, mon pauvre marquis!

Malgré tout cela, le parti que vous me proposez m'a paru assez plaisant. Je conçois qu'il y aurait de la douceur à vous aider dans votre projet de vengeance contre votre infidèle. Quand ce ne serait que par dépit, et pour la singularité du fait, nous devrions nous aimer. Mais tous ces jeux-là tournent mal ordinairement. L'amour est un traître qui nous égratigne, lors même que l'on ne voudrait que jouer avec lui. Ainsi, marquis, conservez votre cœur : je me ferais scrupule d'ôter du commerce un effet si précieux. D'ailleurs, je suis si ennuyée des, fadeurs des hommes, que je ne veux plus désormais avoir que des amis. On a toujours maille à partir avec un amant. Je commence à sentir le prix du reDos. et ''en veux jouir. J'y reviens néanmoins encore. Il serait fort singulier que vous allassiez vous mettre dans la tête que vous avez besoin d'être consolé, et que ma situation exige le même secours, parce que le marquis de est parti pour son ambassade. Détrompez-vous : mes amis me suffisent, et, si vous voulez rester de ce nombre, ne vous avisez pas au moins de

me conter fleurette davantage, sinon Adieu»

marquis.

AU MARQUIS DE SÉV1GNÉ 317

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