LETTRE LUI
Oh! pour le coup je quitte la partie, si vous persistez à me parler sur le même ton. Quel démon vous a inspiré de remplacer les absents? Peut-on lutiner quelqu'un comme vous le fîtes hier au soir? Je ne sais comment vous vous y prîtes, mais quelque envie que j'eusse de me f tâcher de vos propos, il me fut impossible de trouver de la colère contre vous. Je ne sais où ceci aboutira. Ce qu'il y a de certain, c'est que vous aurez beau faire, il est bien décidé que je ne veux point vous aimer, et qui pis est, que je ne vous aimerai jamais : oui, monsieur, jamais. Eh! mais, en vérité, c'est une chose étrange : vouloir persuader à une femme qu'elle est affligée, qu'elle a besoin d'être consolée, quand elle vous assure que tout cela n'est pas, et qu'elle n'a besoin de rien, c'est pousser les choses jusqu'à la tyrannie. De grâce, faites un peu de réflexion sur la folie qui vous passe par la tête. Serait-il décent, dites-moi, que j'allasse prendre la place de mon amie? Qu'une
femme qui vous a servi de Mentor, qui a fait ave* vous le rôle de mère , allât prétendre à celui d'amante ? Scélérat que vous êtes ! si vous avez quitté si promptement une femme jeune et jolie, que feriez-vous d'une vieille fille telle que moi (1)? Peut-être voulez-vous tenter ma conquête, pour savoir si pour moi l'amour est le même dans la pratique que dans la spéculation. Ne vous mettez pas dans les frais d'une séduction. Je vais satisfaire surle-champ votre curiosité.
Vous savez que tous tant que nous sommes, nous n'agissons guère suivant nos principes ; eh bien ! c'est là précisément ce que vous verriez dans le commerce galant que vous voudriez lier avec moi. Tout ce que je vous ai dit sur les femmes et sur l'amour ne vous a point appris la façon dont je me conduirais dans l'occasion. Il y a bien de la différence entre sentir et penser, entre parler pour son compte, et penser pour celui des autres. Vous trouveriez donc encore chez moi bien des singularités qui peut-être vous déplairaient. Je ne sens point comme les autres femmes. Vous pourriez les connaître toutes, sans connaître Ninon; et croyez-moi, ce que vous découvririez de nouveautés ne vous récompenserait pas de
(1) M,le de Lenclos a fait des passions dans un âge fort avancé. Voyez les auteurs cités dans la lettre préliminaire.
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la dépense que vous feriez pour me plaire. Vous avez beau exagérer le prix que vous mettez à ma conquête, je vous en avertis, vous faites trop de déboursés en espérance : je ne me sens pas capable de vous en tenir compte. Restez dans une carrière plus brillante. La cour vous offre mille jolies femmes, avec lesquelles vous ne risquez pas comme avec moi de vous ennuyer à philosopher, à avoir de l'esprit. Je ne puis cependant vous dissimuler que je n'aurais pas été fâchée de vous avoir vu aujourd'hui. J'ai eu toute l'après-midi la tête rompue par la dispute sur les anciens et les modernes. J'en ai encore de l'humeur ; je serais presque tentée de convenir avec vous que je ne suis pas encore assez sur le retour pour m'occuper uniquement l'esprit de science, et surtout de messieurs les anciens. Si vous saviez vous contenir, et me dire moins de douceurs, il n'est pas douteux que je vous préférerais à tout autre pour venir égayer des occupations si sérieuses. Mais vous êtes un homme si intraitable, si méchant, que je n'ose presque vous prier de venir souper demain avec moi. Je me trompe, quand je dis demain, car il est deux heures après minuit, et je réfléchis que ma lettre ne vous sera rendue qu'à midi. Ainsi c'est aujourd'hui que je vous attends. Vous plaindrez-vous ? Voilà un .-vous bien en forme. Mais que cette facilité vous prouve que je ne vous crains pas trop, et que je
ne croirai de vos fleurettes que ce que je jugerai h propo/s. Vous entendez que ce ne sera pas à moi à qui l'on en fera accroire sur cet article. Je connais si bien les hommes...
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