‹ Lettres de Paul BaudryChapitre 20 sur 30 · XIV. — AM. Gaston Gauja · texte numérisé non relu

XIV. — AM. Gaston Gauja

Mon cher Gauja,

Paris,, le 24 juillet 1856.

Il faut pardonner à un négligent de ma sorte ce retard et cette absence de toutes nouvelles. J’oserai même vous avouer que je n’en suis guère plus embarrassé vis-à-vis de vous, tellement je suis certain de vous donner mieux que cette lettre et celles qui suivront : la sincère affection que vous m'avez inspirée, l’estime que j’ai de votre esprit, sont choses durables et bien au-dessus de ces négligences épistolaires. Vous en aurez peutêtre encore à me reprocher ; mais, songez-y, je viens de tirer pour vous la vérité du fond de son puits.

Après vous avoir quitté, blotti dans mon impériale, j’ai pensé longtemps à vous et, jusqu’à Paris, la fumée de vos petits cigares m’a aidé à bâtir mes projets d’avenir. Sur cette base lé-

gère, j’ai établi deux ou trois combinaisons qui ont parfaitement réussi, et je suis déjà à la tête d’une décoration de salon pour un banquier de la chaussée d’Antin, et de quelques autres menus propos, des balivernes, que j’exécuterai d’ici le mois de janvier, et en attendant cette Vestale , qui doit ou me tuer ou me faire vivre.

J’ai un commencement d’installation et un bel atelier, rue des Beaux-Arts, n° 8. Voici à peu près tout ce que j’ai à vous apprendre d'intéressant et de neuf sur mon compte. Maintenant, parlons de vous et de votre chère famille. Je suis encore plein des bons souvenirs de mon passage et de mon court séjour à Nantes. Vous savez, mon cher ami, quelle affection j’ai pour votre père et comment je la lui ai exprimée, souvent ingénument, et quelquefois maladroitement, comme toutes les idées qui jaillissent du cœur. Votre excellent père ne m’en aime que plus, et j’ai été accueilli chez vous avec toute la grâce charmante et affectueuse que vous pouviez désirer pour votre ami. Quelques jours plus tard, j’ai reçu M. Gauja à Paris et, presque tous les matins, je passais une heure avec lui, l’heure de la barbe, des cigarettes et des bonnes causeries à bâtons rompus...

Mon retour à Paris a été, vous le savez déjà, attristé par la mort de cette bonne Mme Ghampy 1 : elle a été si excellente, si délicate pour moi ! 11 ne me restera d’elle que deux ou trois charmantes lettres qu’elle m’a adressées autrefois à Rome. Huit ou dix jours avant, j’avais fait quelques démarches pour arriver jusqu’à elle, mais elle était trop souffrante et ne recevait plus. Votre père est arrivé à Paris juste au moment de sa lin. La vente de sa galerie sera bientôt faite, je pense. Votre père m’a dit, ce qui m’a fait grand plaisir, qu’il avait

1. La baronne Chatnpy, fille de Monge, belle-mère de M. Benoît-Champy, mort président du tribunal civil de la Seine, dont le salon a été, pendant trente ou quarante ans, traversé par toutes les illustrations scientifiques et artistiques de Paris.

l’intention de prendre pour lui mon tableau de la Fortune, qui est une copie de celui que j’ai maintenant dans mon atelier.

Je pense bien souvent à la charmante famille du Beux 4. C’est un de mes bons souvenirs que cette soirée passée à Aix, à côté de vous, sous les tilleuls (sont-ce des tilleuls ?) et la galerie des glaces. Oserai-je vous prier de me rappeler au souvenir de Mme du Beux et de l’assurer de mes hommages respectueux ? Quant à vous, cher ami, vous savez ce que je vous suis, un ami très affectueux et que vous conserverez... s’il vous a plu.

Tout à vous de cœur.

Bonjour à Lacour 2.

Je n’ai pas vu, à..., X. Il était en Espagne ; mais Z., que je connais à peine, m’a reçu. Je dois dire que, dans cette courte v entrevue, il a été parfait. Il m’a fait des offres de services... de plume, que j’ai acceptées, moitié riant, moitié sérieusement, comme un Escobar que je suis : «L’amitié d’un feuilleton est un présent des Dieux, » ai-je dit. Il m’a dit devoir venir à Paris avec toutes ses plumes acérées. Si j’avais l’honneur d’avoir la bêtise de mon ami M. Sauzet, je dirais à serrer.

Adieu, c’est tout.

xv. — A. M. Gauja.

Paris, le 19 octobre 1856.

Mon cher Monsieur Gauja,

Je viens d’être frappé bien tristement par la mort de ce pauvre et excellent M. Sartoris. Vous savez quelle profonde affection nous avions l’un pour l’autre, et comment il m’avait enseigné, élevé et aimé.

4. M. du Beux était alors procureur général à Aix, et M. Gaston Gauja était attaché à son parquet.

2. TJn Vendéen, professeur aTÉcole des Arts et Métiers d’Aix.

LETTRES DE PAUL BAUDR t

Vous me connaissez assez pour savoir ce que j’éprouve. Ma première pensée, au milieu de mon profond chagrin, a été de venir en aide à ses enfants, autant que je le puis dans mes faibles efforts. Abel Sartoris,, son fils aîné, demande depuis longtemps à entrer dans l’administration des postes. Pourriezvous, cher Monsieur Gauja, l'y faire entrer comme surnuméraire ? C’est le but infructueux des efforts de son père depuis six mois. Si vous réussissiez, je croirais avoir fait quelque chose pour sa chère mémoire. Si cela offre trop de difficultés, cherchez autour de vous. Vous pouvez penser avec quelle reconnaissance une position quelconque, quelque petite qu’elle soit, sera acceptée. J’étais, l’autre soir, sur le boulevard, avec Gaston et M. Renard, et je parlais de M. Sartoris, au moment même où la mort me l’enlevait.

Je pense avec une amère tristesse à tous les malheurs dont ma vie est déjà remplie, et je suis sans force contre ceux-là. Le jour où le pauvre M. Sartoris mourait, l’ordre d’acquisition de mon tableau était signé par le ministre d’État. Voilà les coups de la Fortune : elle me frappe cruellement et me tend la main !

Adieu, cher Monsieur Gauja, pensez à moi ; vous pouvez atténuer, — pardon: je suis un égoïste de vous faire entrer ainsi dans mes chagrins.

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