III. — Au même
Rome, le 23 décembre 1831.
Mon cher Monsieur Gauja,
Je sais que je tombe mal en ce moment à vous demander
des nouvelles, votre position vous crée d’autres préoccupations ; vous pouvez vous figurer avec quelle anxiété j’ai lu les nouvelles de France, et surtout ce qui se passait dans votre département. Oserai-je cependant, en m’appuyant sur les sentiments que j’ai pour vous, vous demander de m’écrire quelques mots sur ce qui vous touche. J’ai tremblé à la nouvelle de cette guerre civile pour tous les amis que j’ai en France. Et ces seuls détails que j’ai reçus me sont arrivés par le journal ; ils n’étaient pas de nature à me rassurer, et sans les quelques faits certains que nous avons sus par le général et l’ambassadeur, j’en serais encore à penser que la France est à feu et à sang. Par je ne sais quel maudit hasard, personne ne m’a écrit de Paris, et je me demande si ceux que j’y aime sont encore vivants. Pour vous, mon cher Monsieur Gauja, dites-moi, de grâce, ce qui s’est passé autour de vous et si je puis me rassurer sur le sort de la Yendée.
J’arrive mal à propos, je le sais, mais un seul mot est si vite écrit ! Pourquoi n’avez-vous pas répondu à ma première lettre ? Ceci est bien mal, vous m’avez tourmenté plus que je ne saurais le dire, et mille fois, la pensée m’est venue que vous ne me pardonniez pas ma négligence, si négligence il y a eu (ce que je pencherais assez à croire, vous m’en avez assez puni par votre long silence.)
Puis-je vous parler grec et romain, lorsque notre histoire actuelle, notre histoire française, s’écrit encore peut-être aujourd’hui à coups de canon? Je tomberais bien à vous chanter le bleu ciel de l’Italie et autres fadeurs, lorsque vous êtes en face d’aussi sévères et tristes choses.
Rien ne trouble la tranquillité du bel endroit d’où je vous écris; les jardins d’Armide sont des jardins potagers et son palais une guinguette à côté des jardins et de la Villa Médicis. De plus (je suis très bref dans mes descriptions), de plus, rien n’est beau et calme comme ces lignes bleues des montagnes de la Sabine qui encadrent ma fenêtre ; aucun cri, aucun tu-
multe ne franchit ce magnifique amphithéâtre de la campagne romaine. Eh bien ! au milieu de cette placidité, comme disent les romantiques, de cette tranquillité, en meilleur français, mon esprit s’inquiète et s’agite dans sa cage et trouble mes études. Toute ma vie est en France et j’ai le cœur tendu vers tout ce qui vient de là.
Ne pourriez-vous pas, mon cher Monsieur Gauja, contribuer à calmer cette agitation ? Une toute petite lettre — c’est peu pour vous — fera peut-être une guérison miraculeuse et me rendra la confiance que je n’ai rien perdu de votre amitié. Vous êtes cause que je ne vous écris point une lettre plus longue : la crainte d’être importun brise et arrête mes bavardages.
Je vous embrasse avec toute l’affection que vous me connaissez, et je vous souhaite, suivant l’usage du vieux temps, toutes sortes de félicités.
Maintenant que j’ai accompli ce devoir de politesse, je me souhaite à mon tour l’arrivée d’une lettre de Nantes, qui me donne des nouvelles de votre famille, que je chéris, croyez-le bien, à l’égal de la mienne.
Agréez, mon cher Monsieur Gauja, mes vœux de reconnaissance et de respect.
Villa Médicis.