‹ Lettres de Paul BaudryChapitre 6 sur 30 · IV. — Au même · texte numérisé non relu

IV. — Au même

Rome, le 9 mars 1852.

Mon cher Monsieur Gauja,

Depuis que je vous ai quitté, je n’en ai pas moins été avec vous; les affectueux souvenirs bravent le temps et les distances, et cette pensée, que je sais nous être commune, excuse notre boiteuse correspondance. Je voudrais pourtant la mettre sur ses deux bons pieds et la faire marcher, alerte et vive ; mais le moyen, je vous prie, de venir vous distraire de vos sérieuses affaires et de faire adroitement tomber mes lettres sur une

table verte où s’expédient et se signent des choses qui ne rient jamais, sur cette table verte où vous mettez toujours le même mot sur cent mille feuilles diverses, votre nom, qui leur donne le mouvement et la vie et qui commande à toute l’Armorique? Ce fastidieux supplice doit vous rappeler tous les jours le travail des Danaïdes, et je crois que le Dante, le bilieux poète, n’en eût pas imaginé de plus cruel pour le cercle des préfets dans le purgatoire, en supposant qu'ils soient dans le purgatoire ; j’ai la politesse d’en douter.

Mais vous m’avez dit : « Ecrivez-moi toujours et ne tenez pas compte de mon silence. » Voilà une invitation qui doit chasser toutes mes craintes ; mais regardez l’influence de cette sobriété épistolaire : moi, qui vous aime et ne vous oublie pas, je perds un temps infini entre chacune de ces phrases pour chercher et choisir, parmi les mille choses qui m’entourent, ce que je dois vous dire et à quoi vous pouvez vous intéresser. Ce n’est point stérilité, c’est abondance, et pour que ce préambule ne soit pas plus long que la pièce, chose fort importante, je commence et je dis : Béni soit celui qui nous a délivrés de la politique et de ses grinçantes discussions. Maintenant enfin, on ne parle plus en se montrant les dents. Il vaut certainement mieux se prendre la main que les cheveux, et cette dernière manie semblait s’être emparée de cette race fortunée qui habite, là-bas, par delà les Alpes.

Voyez mon geste et cette exclamation ! Vous allez croire làdessus que je ne puis vivre sans la France et sans respirer l’air de la patrie ! Vous vous trompez, mon cher Monsieur, je suis un proscrit, je ne prends ni poses désolées, ni airs de saule pleureur; je regarde à peine les nuages et les hirondelles, comme tout bon proscrit doit le faire, si on en croit les romances. Je trouve l’Italie aussi intéressante, si ce n’est plus, que la France, et tout me dit que les années que j’y passerai seront les plus brillantes, les plus radieuses de ma vie.

— Diable! vous dites-vous, je parie que vous avez une bonne

santé, une tête florissante, un ciel cl’un beau bleu foncé et un éclatant soleil? — Non î je suis à moitié malade, je suis tout pâle, et il faisait, il y a deux jours, un temps tout à fait parisien, c’est-à-dire vent, pluie et boue. Mais, mon cher Monsieur, il y a ici tant d’art, tant de pensées, tant de beautés pour une tête qui les sent, que la vie se trouve toute parfumée et tout enveloppée dans ces pénétrantes et actives impressions... Voilà une phrase de coloriste, ou je ne m’y connais pas ; M. Gannal, de son vivant, n’eût pas mieux dit.

Cependant, vraiment, quand je m’écoule bien, je sens de bien vives choses pour ce petit coin de terre qui est voisin de l’Océan et qu’on appelle Vendée. Là, réellement, mon enthousiasme italien se fond comme glace, et un ou une (je ne sais si c’est mâle ou femelle) orgue de barbarie chantant dans ce moment cet air applicable à tous les départements : « J’irai revoir ma Normandie, » m’anéantirait et me ferait faire mon sac. Heureusement que l’Italie ne possède point cette affreuse mécanique !

Cela me conduit à vous parler de la musique italienne, et je vous dirai, ce qui ne vous étonnera peut-être pas, qu’on n’y en entend que de très mauvaise, et que tous les chanteurs y sont atroces ; et cela, par la même raison qu’on ne mange à Amiens que de très mauvais pâtés, d’atroces saucissons à Lyon, qu’on ne boit que de la piquette en Champagne, et d’abominable lacryma-christi à Naples. Tout est à Paris, la musique italienne, les chanteurs, le champagne et le lacryma-christi, sans en excepter le macaroni et le bon goût. Que reste-t-il donc? Des fresques, de belles femmes (des Raphaëls sans cadre ; j’ai volé ceci je ne sais où), et puis les ruines. Ah ! les ruines ! Quelle histoire ! et puis le soleil qui couvre tout.

C’est bien assez, n’est-ce pas? C’est trop, surtout le soleil, pour moi, homme de l'Ouest : il chavire un peu mon enveloppe, et, ici, je suis quelquefois malade. Le climat de Rome, il faut vous le dire, est le plus mauvais de l’Italie, et notre

villa est sur un mont redouté des Romains, pour ses fièvres et son siroco. C’est le nom d’un vent féroce qui nous vient, dit-on, d’Afrique, et qui, dans l’été, ne laisse vivre que les cigales. Quant aux malheureux pensionnaires de France, ils sont étendus sur le dos, sans idées et sans sommeil ; ce qui est la plus triste situation pour un peintre.

Je l’éviterai cette année, en allant dans la douce Florence ; je vous écrirai de là, mon cher Monsieur Gauja, et j’espère qu’à cette époque, vos occupations vous permettront de me répondre quelquefois. Je compte cependant recevoir une lettre de vous, avant de quitter Rome. Ne devant partir que vers le 18 ou 20 avril, ma lettre mettra huit jours à vous arriver, et si vous avez la bonté de m’écrire, je recevrai la vôtre dix ou douze jours après que vous l’aurez mise à la poste.

De ce que j’ai fait il faut pourtant vous dire un mot. J’envoie,, cette année, à Paris, une grande figure représentant Thésée dans le labyrinthe. J’en suis sorti avec assez de peine, et cela est d’autant plus méritoire que je n’avais pas, comme mon héros, croyez-le bien, une dame complaisante pour me prêter un peloton de fil. Je n’ai aucune connaissance en Italie. Ah ! permettez ! je connais une dame cependant, Mme *** ; mais elle ne m’aime guère (je vous le dis à vous); elle est du caractère de ces gens qui tiennent compte, avant tout, à leurs amis de ces devoirs de cérémonie que j’enjambe quelquefois. Une visite négligée paraît lui être plus à cœur qu’une sincère affection ; je suis négligent, mais j’aime bien, et bien sûrement. De ces deux choses, je sais ce que vous préférez, vous, mon cher Monsieur Gauja; j’abuse aussi peut-être un peu de cette disposition de votre cœur, qui est plein de pardons pour moi. Mais je sais aussi quel enfant terrible je fais. Adieu, je vous embrasse.

Je reprends cette grande feuille pour vous dire toutes les sincères affections et les respectueux souvenirs que je garde

de votre bonne et gracieuse famille ; présentez, je vous prie, mes hommages respectueux à Mme Gauja.

P. -S. — J’ai oublié de vous parler d’une affaire qui m’intéresse vivement et pour laquelle je voudrais bien vite une solution ; voici le fait : le Conseil général, sous l’influence des amis que j’ai laissés là-bas (et je vous y compte pour beaucoup), m’a voté une somme de mille francs, à la condition que la Ville me donnerait une autre subvention ; jusque-là, c’est parfait! J’ai réellement besoin d’argent pour me rendre mon séjour en Italie profitable; avec les 75 francs que je reçois tous les mois de l'Etat, il m’est impossible de joindre les deux bouts; si je veux, et il le faut, voir Venise, Naples et l’Italie, ces mille francs annuels me sont indispensables ; mais voici bien une autre affaire ! Le Conseil municipal ne m’a rien voté ! Alors le vote à condition de l’autre tombe à plat, et je me fais ce petit raisonnement : Le Conseil général, animé de très bonnes intentions, veut encore m’en faire sentir de plus grands bénéfices, en produisant ce vote conditionnel (qui a toujours été le même, si vous vous rappelez, quand j’étais en France), mais, la Ville refusant, est-ce une raison pour tout m’enlever? Le refus de l’un détruit la bonne volonté de l’autre, et je me trouve entre l’enclume et le marteau. Est-ce logique ? Je vous fatigue encore de mes doléances, mon cher Monsieur Gauja, mais ma misère me force à vous demander votre intervention; vous connaissez M. ***. Dites-lui un mot et les raisons que je viens d’écrire, si vous le jugez convenable. Je suis ici logé comme un prince (je parle du palais, car le logement est tout à fait arcadien ; c’est l’âge d’or dans sa nudité antique), nourri comme un cardinal, mais j’ai des trous à mon chapeau et mes poches perpétuellement plates ; entre la sécheresse et l’embonpoint, il y a un milieu où est la santé et Yallegria.

2° Maintenant, un autre oubli, qui me fait faire cent rnea culpa tous les jours : une commission de M. le docteur Gély qui m’a fait faire une infinité de visites aux antiquailles et aux

sommités savantes de l’antiquaillerie romaine. La statue sur laquelle M. Gély me demandait des renseignements, est tellement cachée au public, que, malgré mes demandes au général, au directeur de l’Académie et à M. Yisconli, le célèbre antiquaire, je n’ai rien pu découvrir. M. Yisconti m’a donné un jour à feuilleter dans son cabinet l’ouvrage de Yinkelmann (Antïckita inédite) ; j’y ai trouvé de grossières gravures de musiciens grotesques avec l’ornement en question, mais rien n’indique, comme le sait M. Gély, qui connaît l’ouvrage, la forme exacte, la fermeture de cet anneau ; en outre, j’ai fait jaser mon antiquaire, j’ai épuisé tous les mais, les si et les car de l’interrogation; il m’a dit, comme cela devait arriver, une foule de choses étrangères au sujet et m’a cité tous les textes de Martial, Juvénal, etc., que M. le docteur Gély connaît aussi bien que lui. Quant à l’objet lui-même, lorsque je l’ai poussé dans ses derniers retranchements, il m’a avoué qu’il n’en savait rien.

Je pris, lorsque je le quittai, des notes de toutes ces choses embrouillées et inutiles, et même un calque de ces grossières ligures, mais cela explique si peu la chose dont s’enquiert M. Gély, que j’ai renoncé à le lui envoyer.

De tout cela voici ce qui reste : la collection Kicheri est passée en d'autres mains, celles du Père Marqui ; celui-ci ne laisse rien voir de son cabinet, du moins les choses dont nous nous occupons, et surtout aux personnes connues de M. Yisconti : ils sont en pique. Celui-ci aura publié un gros volume pour prouver qu’une casserolle trouvée à Pompéï était une écumoire, contrairement au gros volume du P. Marqui, lequel soutenait que cette écumoire est une casserolle. Il n’en faut pas plus pour faire écumer deux antiquaires ; ensuite, M. Yisconti dit, et je pense comme lui, que la statue ne donne aucun éclaircissement, parce que, comme M. Gély peut s’en douter, l'anneau est de la même matière que la statue, et le sculpteur n’a fait que l’image de l’objet et non l’objet lui-même, de même que, dans les statues de bronze ornées de colliers, de

bracelets et de pendants d’oreilles, ce n’est pas le bijou réel qui y est attaché, mais bien le portrait de cet objet.

Il n'est qu’une dernière ressource, et encore est-elle bien problématique : M. Yisconti m’a dit que le musée de Naples possède une multitude de choses dont on n’a jamais pu bien dire l’origine et l’usage. Il y a, dit-il, jusqu’à un forceps, qui ressemble exactement aux prétendues inventions modernes. En résumé, son opinion personnelle est celle-ci : « Que ces anneaux se fermaient par la force élastique de leurs branches, absolument comme les boucles d’oreilles des femmes, et qu’un effort adroit suffisait pour l’enlever. » Quand j’irai à Naples, je chercherai, si M. Gély le désire ; je lui demande mille pardons de l’avoir fait tant attendre pour lui envoyer d’aussi inutiles et diffus renseignements et le prie de croire que leur insignifiance est le seul motif de ce long retard.

Présentez-lui, je vous prie, mes civilités empressées.

Yoilà un effrayant post-scriptum, que je vais encore embarrasser d’un nouveau chapitre. J’ai gardé un souvenir très affectueux et bien sincère de l’amabilité et de la bienveillance de Mme Champy. Dites-le lui bien, mon cher Monsieur Gauja, — je vous prie et supplie de ne pas l’oublier, — puisque je ne la connais point assez pour lui envoyer de mes griffonnages.

Dites-lui aussi que son souvenir ne me quitte point en Italie, et que c’est un des plus chers et des plus caressés. Je dois lui faire un petit tableau, quelle a eu la bonté de me commander, mais c’est le diable à quitter, ma peinture d’histoire, pour entrer dans le genre. Quand il me viendra un gentil sujet, je m’y mettrai. — Adieu encore.

Paul Baudry.

Si vous voyez les Merson, ayez la bonté de leur dire mes amitiés.

Page 1