V. — A M. Gustave Marquerie
Rome, 24 avril 1852.
Mon vieux Gustave,
Je suis bien en retard avec toi, c’est vrai, je l’avoue, et, malgré cette conviction, j’éprouve quelque peine à prendre une plume et noircir à ton intention ce papier. Yois cette encre barboteuse, et ses épaisses traces : elle t’est un témoin de ma négligence et de l’abandon où je t’ai laissé ce mois dernier. « Et pourquoi, me diras-lu, cette paresse ? Elle ne peut être pour moi qu’une preuve de tes oublis, et de tes affadissements d’amitié, et de ton ingratitude. » Holà, bé, je t'interdis formellement ces difformes idées et je t’ordonne de par moi de ne jamais me mesurer au nombre de mes lettres. Que je préférerais te faire une visite dans cette rue à la Pétrone 2, toute resplendissante de joies païennes, où, toi, mon vertueux Socrate, tu vis incorruptible, comme qui dirait une salamandre dans du feu. Je suis très gai, ce matin, et vraiment je n’en vois pas la raison 3 ; j’ai une plume fourbue, de l’encre atroce, et ni papier ni tabac pour rouler une cigarette; et puis, quand j’y pense, que c’est triste de te faire cette conversation sans idées, du bout de la langue et du cœur, ce dialogue d'amitié où le mot est presque inutile, quand il y a le rire et l’accent ! Que c’est triste de t’écrire ainsi, lorsque je sais que tu es à quelques cents lieues de moi et que je ne recevrai l’écho de ces enfantillages
h Dans les lettres qui lui sont adressées, M. Gustave LYlarqverie a bien voulu éclaircir par des notes les passages qui, sans cela, auraient pu être obscurs.
2. J’habitais alors rue Sainte-Anne, 17, dans cette portion de maisons qui ont été démolies pour le percement de l’avenue de l’Opéra.
3. La raison s’en manifestera clairement au dernier paragraphe de cette lettre.
que dans bien longtemps ! Oui, parlons, puisqu’il le faut, sérieusement et sèchement, et lançons-nous dans le style soutenu pour te disséquer mes occupations et ma vie de ces mois derniers. Adieu, conversation, petits points, parenthèses ! il nous faut de la haute prose pour raconter la peinture d’histoire.
C’en est fait! il est... fait, mon Thésée; il s’avance resplendissant dans ses ténèbres; sa tête est hère, expressive, son bras est mal fait, ses rotules sont endommagées ; il lui manque du mollet ; il lui manque ce je ne sais quoi qui fait un demi-dieu. Je le sais; mais, enfin, peut-être est-ce un homme? Je suis content de ses débuts dans le monde ; mais c’est Paris ! Paris qui juge, qui a l’esprit, l’instinct, le goût; c’est lui qui donnera le coup de pied ou l’accolade. Toi qui es dans le sein de ce grand pays, tu me diras, tout vert, tout dur, ce qu’il faut que je sache ; je compte là-dessus : un éloge ou un blâme me sont tout un : ils me donneront tous les deux de l’ardeur.
J’ai fait aussi un dessin d’après Raphaël, dans le palais de la Farnésine. Tu verras un pâle reflet des beautés du maître, mais enfin tu pourras comprendre un peu la divinité de ce dessin, de ces formes. Quelle composition ! quel souffle! C’est cette célèbre fresque de Mercure emportant Psyché dans les airs. J’ai encore un dessin d’après l’antique, et puis je prends ma volée pour Florence ; car tu t’es trompé en croyant que j’allais à Naples et en Sicile. C’est M** le fauteur de la nouvelle, je le sais, parce que je lui ai écrit, à propos du voyage qu’il compte faire, qu’il pouvait venir à Rome, sans crainte ni des brigands ni des escopettes; que tout cela désormais n’existe plus qu’à l’Opéra- Comique, et qu'il pouvait aller à Naples avec Lecointe ef Boulanger qui y vont, ou à Florence avec moi. Je vais donc à Florence et, de plus, à Venise.
Une riche nouvelle, ruisselante et chatoyante, comme le diraient ces beaux faiseurs de style, tremble au bout de ma plume et cherche depuis longtemps une issue pour jaillir. La voilà: mon pays vient de me donner 1,300 francs pour cette année,
avec l’espérance de la continuation pour l’année prochaine. Quelle joie, mon cher ami ! tu juges ! je pourrai voyager à l’aise et aller cette année à Venise ! Lorsque nous ne recevons que notre pension, cela est presque impossible. Après cette éclatante et riche confidence, en voici une autre, triste, mais qui le sera moins maintenant qu’elle est passée et finie : j'ai été malade, ces quinze derniers jours; enfin, grâce à Dieu, c’est fini.
Adieu, ne tiens pas compte de mes négligences et écris-moi; mes amitiés à tes bons parents. Es-tu reçu à l'Exposition? Parlem’en. B. est devenu très bon coucheur et assez gentil ! Quel changement !
Adieu.