‹ Lettres de Paul BaudryChapitre 8 sur 30 · VI. — - Au même · texte numérisé non relu

VI. — - Au même

Sienne, 26 juillet 1852.

Mon bon vieux Gustave,

Chut à tes colères ! Chut, chut à tes reproches ! Je ne t’ai pas oublié, je ne t’oublierai pas ; nous pensons souvent, je suis sûr, l’un à l’au Ire, et ne m’en veux donc pas de la rareté de mes nouvelles. Ne t’est-il point arrivé, à toi aussi, de ces négligences de plume, de ces combats de paresse de l’amitié? Non, j’oublie que tu n’as jamais quitté ion Paris, que tu ne t’es jamais trouvé seul, abandonné, comme je le suis depuis dix ans. Tu ne sais donc pas comment il arrive que l’on oublie que le papier et l’encre sont inventés, qu’on est des mois entiers sans avoir la fantaisie de voir un encrier, et qu’un beau jour, un accès vous empoigne et qu’on écrit depuis le matin jusqu’au soir? J’ai mon accès, et dans tousies amis et les devoirs que j’avais négligés, je commence presque par toi.

Tu ne m’as point écrit si tu es en loge ; je n’ai vu aucun journal, et je suis dans la plus grande ignorance de tes faits et gestes. Je te parlerai alors de moi; ce n'esl pas poli, mais tu es si curieux, que tu me pardonneras cette outrecuidance. Il me faut remonter loin pour aller jusqu’à la dernière lettre que je t’ai écrite, et, depuis, j’ai bien couru, bien battu les grands chemins; je ne suis pas encore au bout, et j’irai traîner mes guêtresjusqu’àVenise,en passant par Ravenne, Bologne, Parme, Mantoue, Padoue, etc., etc. Si je prenais le style de la description. je m’ennuierais à mourir sur ce papier, car j’ai tant vu, tant travaillé, tant voyagé, qu’il me faudrait une rame de papier pour te le dire, el je n’ai que ces quatre pauvres petites feuilles, que je remplirai, je te le promets, sur toutes les coutures.

Pour n’en pas perdre, je commence immédiatement par te raconter ce qui m’est arrivé ici. Je viens de Florence, où j’ai laissé mon sac, et, pour faire ce petit voyage de Pise et de Sienne, je n’ai que mon carton et ses ustensiles et les deux chemises et chaussettes indispensables. Je suis arrivé, il y a cinq jours, à l’auberge d'où je t’écris. Mon bagage n'inspirait pas une énorme considération pour ma personne, et on voulut me loger dans un taudis ; mais je dis au camérier, en le tutoyant, comme c’est l’habitude : « Donne-moi une autre chambre, et ne juge pas des gens sur l’habit : je viens de Florence ici en me promenant, et j’ai assez d’or pour acheter ta locandaccia » (ce qui veut dire, ta sale auberge). Mon insolence fît bon effet, et j’eus une chambre couverte de tentures et de rideaux. Le patron vint prendre les ordres de ma seigneurie, et j'arrêtai les prix de la chambre et des repas. Satisfait de mon installation, j’ouvre mon carton, j’étale mes chemises, j’allume un cigare et je porte la main sur mon gilet pour m’assurer de cet or que j’avais fait sonner en paroles, et, en réalité., * je puis te dire qu’il consistait en dix pièces de cent sous. Mais voilà le beau : le gilet vide!... Cette profondeur me coupe la respiration; je cherche pendant une heure, et je vis, après

cette triste revue, qu'il me restait... six sous dans mon portemonnaie!... J’étais plongé dans une multitude de réflexions désagréables, lorsque le garçon, la serviette sur le bras, vient m’annoncer que ma seigneurie était servie. Que pouvais-je faire? Et qu’auriez-vous fait à ma place? comme ditArnal, avec son nez. Je dînai, et en mangeant ce dîner d 'escroc, je délibérai sur la ligne de conduite que j’avais à prendre : Dois-je avertir le patron que je suis un honnête artiste, qui vient de..., qui a perdu en route sa bourse, mais qui le paiera, qu’il soit tranquille, etc., etc. Je ne m’arrêtai pas longtemps à cette idée; il est plus que probable que le compatissant hôtelier m’aurait mis à la porte, en gardant mon chapeau... et le reste. Je devais donc trancher du seigneur, tutoyer tout le monde, et faire savoir que je ne supporterais pas une observation. J’étais assez bien vêtu, tout en jaune, comme Hyacinthe dans le Banc d'huîtres , et je trouvai, par bonheur, une paire de gants blancs tout neufs dans mon habit! J'écrivis immédiatement à Pise, à Florence et à Rome : à Pise, pour savoir si je n’y avais pas laissé mes 50 francs ; à Florence, pour prier mon ancienne locandiera de m’envoyer de l’argent, que j’avais dans mon sac ; et à Rome, au Directeur, pour lui expliquer ma situation. Voici cette belle lettre, qui n’a pas pu partir..., parce que je n’avais pas d’argent pour l’affranchir ; et ici, c’est une condition indispensable:

« Mon cher Monsieur le Directeur,

« Je vous prie de me rendre un service, ou plutôt de faire un acte de charité, car c’en est un, dont on vous tiendra compte dans le paradis des Pensionnaires. Je viens d’arriver à Sienne, j’ai dîné, j’ai même cassé une carafe, comme un jeune homme cousu d’or, etc., etc., etc.

« P.-S,. La Providence m’a donné l’idée — je la tiens pour telle — d’acheter, avant de quitter Rome, une paire de gants

blancs. En attendant votre rapide réponse, je vais être obligé de la mettre tous les jours; j’espère avec cela tenir l’hôte à une distance respectueuse, et le fasciner sur l’état de mes poches. Jugez ce qu’une paire de gants peut durer ; mon sort y est attaché. »

Je garderai cette lettre, elle me rappellera cette histoire. Enfin, on vint à mon secours, du côté que j’y comptais le moins ; je reçus, trois jours après, une lettre de Florence ; on me disait : « Très estimé Mons. Paul, je vous envoie les sept napoléons d’argent que vous m’avez demandés. » Je pus, enfin, respirer et manger en liberté ! Tu ne saurais croire l’avant-goût que cela m’a donné de la misère. Je me suis imaginé avoir faim, assassiner, etc., etc. Je coupe tout, et j’abrège tout, et cependant voilà que j’ai rempli ma feuille. Mon pauvre Gustave, je vais t’en donner une autre; cela te coûtera peut-être un peu plus cher; mais je t’écris si rarement !

Je parcours toute la Toscane, en dessinant, peignant et aquarellant; je ne suis ici que depuis cinq jours et je repars aujourd’hui pour Pise ; car je n’ai pas reçu de réponse de là pour mon or, comme je te le disais, et, enfin, je retourne à Florence.

Sienne est une ville extrêmement curieuse, toute pleine des souvenirs, peintures, monuments du temps des républiques : il y a dans la cathédrale une certaine sacristie où s’élève, au beau milieu, sur un charmant piédestal, le groupe des trois Grâces, nues comme la main, nues comme dans un temple de Vénus : ceci n’est pas un des moindres traits du caractère italien, que cet amour des arts et de la religion, c.e mélange du paganisme dans le culte chrétien qui a fait faire à Rome, sur les portes de bronze de Saint-Pierre, les sujets les plus lestes de la mythologie : Léda, Actéon, Silène, etc., etc. Je n’ai pas été le premier à l’observer, et pour la cathédrale de Sienne, cela est si frappant, que, habituellement, l’étranger dit au gar-

dien : « Comment ! dans la sacristie ! » Le gardien vous répond, comme tous les Siennois : « Mais, Monsieur, c’est un écrivain français qui l’a appelée la sacristie; ce n'est point la sacristie, c’est la bibliothèque. » Il faut dire la vérité, ce n’est plus une sacristie, c’est la bibliothèque, et on y voit de gros livres qui ne

servent jamais, mais les f . de ces demoiselles, à qui les

sages conseillaient de sacrifier, n’en sont pas moins tournées vers l’autel. Il y a dans cette libreria , comme l’appellent les Italiens, des peintures de Pinturrichio et de Raphaël, de l’année 1504, du commencement de Raphaël, et il n’est pas peu curieux de voir là et de reconnaître la main qui a peint le Vatican, dix ans plus tard.

Mais que vais-je te parler peinture, à toi qui en fais tous les jours et qui en as par-dessus la tête! Marionneau est un farceur avec ses projets de voyage ; il me fait lui écrire, comme si j’avais la colique, et puis... rien! Si j’avais su cela, je ne me serais pas tant pressé.

Adieu, mon vieil ami, je t’embrasse de cœur.

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