‹ Lettres de Peiresc; (volume 3)Chapitre 29 sur 34 · IV · texte numérisé non relu

IV

l«»ai«KU> SATIOVAU.

466 LETTRES DE PEIRESG [1634]

n'y a que troys ou quattre jours par une commodité que M' Besson m'indiqua, et vous envoyay a£force pièces, entraultres des cahiers restans de TAristarque, lesquels j envoyeray à M*" Schikard, sitost que vous me les aurez renvoyez. Si vous luy voulez envoyer aultre chose par mesme moyen, il ne tiendra qu'à vous, sinon je prendray la voie de M' Diodati comme la plus courte. Que si vous aymez mieux attendre de luy envoyer vostre observation de l'Ecclypse, ou celles de Mercure, aprez Pasques, il ne tiendra pas à moy. J'ay envoyé rendre vostre lettre à vostre procureur. Nous vous attendrons en bonne dévotion à la Nostre Dame puisqu'il vous plaict. Mon homme avoit oublié le feuillet du canon d'Avicenna en fermant vostre dernier pacquet, et je demeure, Monsieur,

vostre, etc.

DB Peibbsc.

À Aix, ce aS febvrier 1 63& ^

À PEIRESC

J'ay receu voz deux despesches l'une du sq , l'autre du s 5 du mois passé, mais pressé de donner mon pacquet à un homme qui le doit donner au porteur, il faut que je me remette d'y respondre plus amplement dans la semaine prochaine. Je ne croy pas mesme d'avoir le loisir de recouvrer de M' de Lautaret (qu'on vient de ne trouver point chez luy)^ le cahier suivant qu'il a deziré de voir afin de le vous envoyer, mais si je ne le fais point, ce sera par la première avec un autre. Cependant je ne puis point que je ne vous die que par une admirable

^ Bibliothèque nationide, fonds français, ret, grand ami de Gassendi, voir ie recueil 19773, fol. a Sa. Autographe, Peiresc-Dupuy, notamment t. II, p. is&

* Sur le docteur David Tavan de Lauta- et t. III, p. 335, 36&, etc.

[163i] ET DE GASSENDI. 467

rencontre , M' Valois ^yant recouvré rAristarchus Samius de tnagnil. solis et lunœ^ imprimé en latin Pisauri 1752 par Gommandin, avec quel* ques notes siennes, et du Pappus Alexandr. me Ta envoyé <^es joui^s passés pour m'en faire feste, et a6n que je pousse escrire à Schickard que j*avoy veu le livre. Il m'escrit bien de le luy r envoyer par le raesme porteur qui est un advocat de ceste ville qui s'en doit retourner à Grenoble dans peu de jours , en me faisant comprendre Testât qu'il fait d'une pièce si rare. Mais je ne croiray point de faire contre les loix de l'amitié si je le prie de trouver bon que je le tienne un peu davantage, et que devant aller à Aix je le porte pour le vous faire voir et à M' le Prieur de la Vallete , estant ou devant luy estre bien asseuré qu'il ne prendra point de mal entre noz mains. Je croy mesme qu'il sera bien aise que j'en use ainsi, quand principalement je luy escriray qu'en recevant son livre latin, je venoy de recevoyr les deux cahiers grecs que vous m'aviez envoyez. Or je les vous renvoyé, monsieur, avec raille remerciements. Je les ay un peu conférez avec le latin, et je les ay trouvez estre la mesme chose, si ce n'est que le latin me semble estre bien utile, attendu le soin que Gomrmandin y avoit pris, pour remettre principalement quelques nombres qui ne sont pas si bien au Grec, oultre les figures, que Gommandin a imaginées sur la désignation d'Aristarque et sans lesquelles on ne peut point lire ny juger des démonstrations. Pour moy, si ce n'eust esté pour ne prendre pas la peine d'en imaginer de pareilles, j'auroy pris quelque temps pour traduire ceste pièce , ne croyant point qu'elle l'eust esté , mais voyia desja besoigne faite. Si vous n'avez point encore envoyé ceste copie à Schickard quand j'arriveray à Aix nous en parlerons davantage. A tout hazard ay aura-il point de danger d'attendre que nous luy envoyons ensemble noz observations de l'éclipsé prochaine, si tant est que le ciel nous soit asses favorable; pour moy je m'attends de partir quelques sept ou huit

^ Et distantiU soUs et limœ Hber. Le Ma* tion d'Oiford (1688, m-8-) qui renferme,

nuel du Libraire mentionne l*ëditîon de Pe- avec cette même version, le texte grec, les

8aro(i579, in-&*), qai ne contient que la fragments de Pappas et le commentaire de

version latine de Ferd. Gommandin , et i'^^ir J. Wallis.

/iG8 LETTRES DE PEIRESC [16SA]

joura après pour vous aller voir. Je ne croy pas pojirtant que crainte de donner lieu à ma partie de vous récuser, je doive vous donner rimportunité de loger de nouveau chez vous. Je ne pense pas mesme que je doive loger chez M' le Prieur de la Yallete, crainte que cela serve pour récuser M' le conseiller son nepveu , si bien qu'il vaudra mieux que me remette en quelque maison indifférente, sauf après avoir eu arrest de faire tout ce qu'il vous plairra ^

Je suis cependant tousjours ,

Monsieur,

vostre très humble, très affectionné et très obligé serviteur,

Gassend.

A Digne, oe 3 de mars i634 *•

GVU

À MONSIEUR, MONSIEUR 6ASSEND,

DOGTBUil BN S^ THEOLOGIE, CHANOINE ET THEOLOGAL' EN l'eGLISE CATHEDRALE DE DIGNE,

À DIGNE

J^estoys en cherche et en peine de trouver commodité pour vous envoyer le pacqnet en dernier lieu venu de la part de M' L'huillier, quand ce garçon m'a apporté le vostre du 3 de ce moys, avec un petit paquet pour ledit s' L'hudiier venu à temps pour marcher demain , Dieu aydant, et les deux cahiers de l'Aristarque, ayant esté grandement aise que vous en ayez receu la version latine que M*" Valoys

^ Bougerel raconte (p. f 33) qae 6as- au Parlement, neveu du prieur de ia Va-

8ei)di logea à son ordinaire chei Peiresc, oe lette, parce que Gassendi avait demeuré

dernier s'ëlant lui-même récuse, parce que autrefois chez celui-ci, sa requête fut

Tamitië qu*il lui portait était trop connue. rejetée. «

liC biographe ajoute (p. i34) que vsa par^ * Bibliothèque nationale. Couds français,

tie ayant voidu récuser Gantier, conseiller 9&36, fol. 167. Autographe.

[163i] ET DE GASSENDI. A69

m'avoit offert de m'envoyer, et je l'avoys prins au mot la dernière foys que je luy escrivys. C'est pourquoy vou8 debvez avoir tant moings de regret de 1 avoir retenu quelques jours .de plus, afin que nous ie puissions voir entre voz mains. L'on me transcript à Paris tout un gros volume in-fol. de divers autheurs grecs anciens en matières astronomiques appartenant à M' de Thouiouse ^ que M' Hoistenius m avoit demandé long temps y a. Vous en pourrez avoir la veûe, en passant, et puisque vous devez sitost venir» je n'envoyeray poinct au s' Scbikard cez cahiers grecs que je n'aye eu le bien de vous voir, attendu que vostre observation de Tecclypse prochaine vauldra possible encores plus que tout cela. Quant à vostre logement, en cette ville, je pense que vous debvez s'il vous plaict venir reprendre vostre petit despartement céans, car aussy bien me recuseroitH>n pour le précédant logement, et nous ne laisrons pas de vous servir au mieux que nous pourrons, sans estre des juges, à quoy je feroys certainement plus de scrupules que déjuger en la cause d'un mien frère, et plus de religion maintenant que je n'avoys faict aultresfoys, loi'sque je n'avoys pas eu le bien de vous cognoistre de si prez, et de me laisser attacher si estroictement comme j'ay faict depuis l'honneur que vous me fistes en vostre dernière visite, et en celuy de la communication de voz cahiers, que je n'ay peu savourer, sans estre prins par le nez comme on dict de la moustarde \ en sorte que l'ardeur s'en est insinuée jusques au plus proffond non seulement des mouelles et des oz, mais de l'ame, comme quand un morceau de fer conceoit l'embrasement du feu, estimant que l'altération qui s'est faicte en moy ne se sçauroit mieux faire comprendre que par celte comparaison du fer ou du charbon embrasé, la substance du fer s'insinuant et unissant avec celle du feu et du charbon d'une façon plus facile à voir et sentir qu'à descrire, et du tout inséparable tant ((ue le fer peult subsister. C'est pourquoy je n'estime pas qu'aultre chose que la mort de l'un ou de l'aultre de nous puisse desfaire cette

* Charles de Montcbal, déjà tant de fois mentionaé. -* ' Expreasion soavent employée ns les Lettres auxfrireê DuipnÊy. Voir la Tahk de» mots et beuthue dignes de remar^.

170 LETTRES DE PEIRESG [163d]

alliance. Venez donques, je vous supplie., avec vostre franchise acou»tumée, et me tenez tousjours,

Monsieur,

pour vostre, etc.

DE Priresc.

À Aix, ee 6 mars ai haste i63& ^

À PEIRESC

Monsieur, Il y a desja quatre ou cinq jours que je receu le Glaromontin qu 3 vous a pieu de me faire voir, et je vien de recevoir tout presentemeoi vostre despesche du 6 de ce mois. J auroy beaucoup de choses à wom escrire, et sur tout pour ces images d'Epicure, dont je ne vous peus rien dire par ma précédente , mais puisque je doy bien tost avoir le bien d'estre auprès de vous, il vaudra mieux attendre que ee soit de vive voix. Je dis bien tost, parce que voyant qu'aussi bi^m il me faudroit interrompre les pensées que je commençoy de former sur la partie canonique de la philosophie d'Epicure, j'ay fiait dessein d'aller sortir de mon affaire le plus tost qu'il sera possible, et ainsi de partir pour vous aller voir dez le dernier jour de la semaine prochaine. G'eat afin de tascher de faire appeller la cause dez le jeudy en suivant,- à quoy il faudra donc vous employer, pour recommander dans la chambre l'ethiquette à Monsieur le premier président, puis que l'excès de vostre affection en mon endroit ne vous permettra point d'estre de mes juges. Et certes j'auroy fait religion moy-mesme de vous en presser, si ce n'eust esté que je n'auroy eu garde de vous prier d'autre chose que de la justice, mais comme l'amitié qu'il vous plaist de me tesmoigner ne peut point estre cachée, ainsi j'ay considéré que quand ce ne seroit que pour

^ BSiiiothèque nationale, fonds français, 1^7711, fol. i33. Autographe.

vostre réputation, il seroit à propos que vous abstinssiez en ma cause, sans estre mesme récusé. J'escris à M' Beneton^ de ne perdre point de temps pour disposer l'affaire et luy envoyé mesme quelques mémoires pour soulager monsieur Du Perler^, que j'ay desja escrit au dit sieur Beneton de prier d'occuper en ceste cause pour moy, y ayant desja aùltrefois consulté avec M' Morgues. Vous luy ferez s'il vous plaist rendre mon pacquet. Pour ce qui est de mon logement, je ne sçay que vous dire, sinon que vostre extrême bonté et courtoisie me fait tousjours plus honteux. J'ay sceu despuis vous avoir escrit de ces choses, qu'ayant ma partie voulu récuser M*^ Gaulthier, sur ce que je logeoy chez M' de la Vallete son honcle, il avoit esté mis néant sur sa requeste et que la chose estant desja jugée, il n'y avoit rien à craindre de ce costé la. Je tascheray neantmoins de me desgager de chez M*^ de la Vallete, pour faire tout ce qu'il vous plairra sans user d'aucune plus ample protestation. Il me suffit de vous escrire que je suis tousjours. Monsieur,

vostre très humble, très affectionné et très obligé serviteur,

Gasssrd.

A Digne, ce 9 de mars i634.

Avec tout plein d'autres lettres à vous que je vous renvoyé, et qu6 nous pourrons considérer à Aix , vous recevrez les deux derniers cahiers , ausqbels j'ay achevé le livre De philosophia Ëpicuri universa. Je cognois ce monsieur Villon', dont vous parle M' de la Houguette, mais je ne croy pas qu'il nous die rien que ce que nous sçavons desja, et dont toutes fois M' de la Houguette n'avoit point par adveature ouy parler. Certes ayant recours à la Lune pour expliquer le reflux de la mer il ne

' Le procureur diargë de Taflaire qui lementn, le 90 mars i6i3 (p. 69-79). appelait Gassendi à Aix. Voir parmi iés divers ' Cëtait ie oâèbre Seipion du Perier, un

documents inédits qui suivent VOraàonfth des meilleurs avocats de toute la Provence^

nèbre de Pierre GasêemU, par Nicolas Taxil Voir sur cet avocat le recueil Peiresc-^

(édition de 1889), une lettre (inscrite Dupuy.

sous le n* VI) adressée par Gassendi «rà ' L'auteur déjà mentionné plus haut d'un

M. Beneton, procureur en la cour de Par- traité sur le flux et le reflux de la mer.

A72 LETTRES DE PEIRESG [163i]

suit que la route que la plusparl des philosophes ont suivie jusques à présent. Il pourra bien adjouster quelques observations nouvelles pour les pendes rapportées aux constitutions de la lune. Mais si cest la lune qui cause ces remuemens, la cause ou la vertu et moyen d'agir de ce planète n'en deviendra point à mon advis plus cogneue après que devant. Il est vray que les trois pièces qu'il vous a pieu de m'envoyer sont du Père Mersenne, et le discours sceptique qui commence aux q. [questions] harmoniques page 8 & est de M' de la Mothe S qui a fait mention de moy en ia page tSa sous le nom de Gassander qui est celluy qu'il m'a aussi donné en quelques uns de ses dialogues'.

GIX À PEIRESG.

Monsieur, Venant tout maintenant d'achever de lire toutes ces lettres dont il vous a pieu de me faire part, je vous fay ce mot seulement pour vous dire que je les ay receûes et leiies, et vous en baise très humblement les mains. Je me dispenseray de les retenir pour les revoir plus curieusement, et y remarquer mieux que je n'ay pas fait les particularité! du voyage de monsieur Menestrier, vers la grotte des serpens', et la merveilleuse germination de ce prunellier, dont je croy que vous m'aviez desja autresfois parlé ^, en me reservant de vous renvoyer le tout

^ Le Diêcoun seeptifue êur la mmique était inédit quand Mersenne le publia dans aes Questions harmoniques,

' Savait-on que ie Gassander de la Mothe* le-Vayer n'était autre qne Gassendi ? — Bibliothèque nationale, fonds français, 9536, fol. 9&0. Autographe.

^ Il sera question dans le volume suivant, qui contiendra la eorrespondanee de Peiresc avec Glande Menestrier, de la Grotte

des Serpens et de diverses autres curiosités vues en Italie par le savant voyageur.

^ Le prunellier qui s*était développé dans un corps humain et au sujet duquel, dans le recueil Peiresc-Dupuy, j*ai eu Toceasion de citer un passage de Gassendi tiré de ia biographie de son ami. Voici, sur oe curieux sujet, une nouvelle citation tirée du rare volume du docteur périgourdin Jean Rey, Essais sur la rechereke de h tamàe

\\6Zà] ET DE GASSENDI. A78

par la prochaine despesche. Seulement vous r envoyeray-je à présent la lettre de monsieur de la Hoguette, parce que ne l'ayant qu en communication je m'imagine que vous serez bien aise de la restituer plus tost que plus tard. De vray la particularité qu'elle contient meritoit de venir d'une telle main, et je seray bien content d'apprendre le succès de cette fourberie, si elle vient à vostre cognoissance. Monsieur le conseiller de S* Martin^ m'a appris l'apparence de la procédure qui a esté tenue en vostre affaire , laquelle on ne m'avoit point encore figurée de la façon. A tout cella je ne puis dire autre chose, sinon que je vous plaindroye si je ne cognoissoye la trempe de votre esprit, et ne sçavoye que pour vous resouldre à toute sorte d'evenemens il ne faut point d'autres discours que ceux que vous vous pouvez tenir à vous mesme. Ëscoutez vous donc seulement vous-mesme, s'il vous plaist, et me croyez tousjours, Monsieur,

vostre très humble, très affectionné et très obligé serviteur,

Gassend.

Je vous escris si fort à la haste pour pouvoir un peu escrire à Paris que j'oubliois de vous dire que j'ay receu avec les susdites lettres le Quadripartite de Ptolémée traduit par le sieur AUatius^, lequel par

pour. lùipteUe re$tqm et k plomb augmentent de poids quand on les calcine, Bazas, 1 63o : (tM. de la Ferriëre, médecin de M. le cardinal de Lyon , m'assura qu'estant à Rome , fut apportée d'Espagne ches le cardinal Barberin où il estoit, une lettre qui disoit qu'un chevrier estant tombé sur un buisson d'aubespines, et quelques espines l'ayant piqué en plusieurs parts, il en demeura une dans son venlre qui ne se peust oster, laquelle a produit feuilles et fleurs, croissant tousjours sans que ce garson en soufline aucunement » ' Ce doit Atre, veut bien m'écrire M. le marquis de Boisgdin, François Trichaud,

If.

seigneur de Sainfr-Martin, Les Sieyes, etc., fils de Pierre, procureur généra] aux Comptes , puis président aux Enquêtes, et de Hélione Carbonnel. 11 fut reçu le 18 mai i6!i9, devint doyen en 1669,8e dânit en 1673, mourut à Aix et lut enseveli aux Cordeliers le 16 avril 1681. Il avait épousé une demoisdie de Bionneau qui fit casser son mariage, à ce que dit Esmilfy de Moissac dans son Histoire (inédite) du parlement de Provence.

' ProcU Diadœhi Paraphrasis m Ptoîomœi Tetrabibhn, eeu lAros IV de Siderum affee- <tojuiiM(Leyde, i635, in'8'').

niraiMKMt iatioialk.

ilà LETTRES DE PEIRESG [163if

adventure je retieudray un peu plus longuement que les lettres, pour le voir avec loisir, comme aussi dernièrement je ne m'advisay point entre autres choses de vous dire que la lettre latine qui m'estoit addressée veupit de la part du sieur Hortensius, et portoit qu'il maddressoit deux exemplaires de ceste oraison qu'il a fait imprimer, Tun pour M' Valois et l'autre pour moy, qui doivent estre demeurez à Paris ou en chemin , puisque pour me faire voir la pièce il a fallu que vous m'ayez envoyé vostre exemplaire.

À Digne, ce iz mars i634\

GX

À PEIRESG.

Monsieur, Je vous a y fait à ce matin une asses grosse despesche par monsieur le Lieutenant. Ce mot ne sera que pour vous recommander en justice la cause de monsieur Neviere advocat de ceste ville et le donneur de ces lignes. Il a esté autresfois de mes auditeurs en philosophie, et je l'ay tousjours beaucoup aimé pour la bonté de son esprit et l'ingénuité de ses meurs. Je m'asseure donc que pour ceste considération vous aurez soin de la conservation de son bon droit, sans qu'il soit besoin que je vous en die autre chose. Je me recommande tousjours très humblement à l'honneur de voz bonnes grâces et demeure à jamais , Monsieur,

vostre très humble et très affectionné et très obligé serviteur,

Gassend.

À Digne, ce lo de mars i634 *.

' Bibliothèque nationale, fonds français, g536, fol. a&i. Autographe. -—' Bibliothèque nationale, fonds français, 9536, fol. q5o. Autographe.

11634] ET DE GASSENDI. àlb

À MONSIEUR, MONSIEUR GASSEND,

DOCTEUR EN S^ THEOLOGIE, CHANOINE ET THEOLOGAL EN L'EGLISE CATHEDRALE DE DIGNE,

À DIGNE

Monsieur,

Nous venons d'observer Tecclypse au moings mal que nous avons peu Gorberan et moy, et M' Meynîer qui y est survenu environ au initan. Nous y avons faict et marqué une vintaine de temps et quasi aultant de phases, selon qu à veûe dœuil nous la vous peu juger, tant par loccupation de la circonferance que du diamètre, et ne prenions leshaulteurs qu'avec lastrolabe, mais depuis le milieu en bas. Nous avons employé le grand carré dudict s' Meynier aux principales, qui ne convenoit pas tant mal à l'astrolabe que nous y joignions quelquefoys. Tout cela neantmoings ne sçauroit rien valloir, si ce n'est que M" de la Valette n'aye pas voulu observer, ou que le temps ne vous eusse pas esté aussy favorable là hault comme nous l'avons eu icy tout à souhaict depuis le commancement jusques à la fin. Mais je n'y ai pas esté au poinct du commancement, car je m'estoys amusé à attendre les 8 heures comme on m'avoit dict , et elle a fort peu tardé aprez les sept de commancer, mais sitost que Gorberan s'en est apperceu , il m'a envoyé advertir, et quand j'y suis nfonté il n'en paroissoit encores guieres d'ecclypse. Tay envoyé à ce matin à M*" L'huillier vostre pacquet de lettres avec l'un de vos cahiers que je leus hier au soir au retour du Palais, ayant réservé l'aultre pour le prochain ordinaire afin de le pouvoir lisre au préalable, ne vous pouvant exprimer le plaisir que j'ay prins à cette lecture, dont je vous entretiendray à vostre venue, Dieu aydant.

Si vous eussiez esté icy, vous y eussiez eu le temps fort favorable, car bien qu'il eust esté deux jours à la pluye et couvert, il s'est deschiré à ce soir, et bien qu'il fust encore au malin , estoit neantmoings fort

A76 LETTRES DE PEIRBSG [163A]

serain et fort doulx. Vous eussiez veu icy M' Bourdelot^ qui a prins la poste ceste aprez-dinée avec le fils de M'' Cotignon pour aller trouver M*^ le Conte de Nouailles qu'il croid trouver à Marseille pour s'embarquer sur ses galères. Il regrette infiuiment de ne vous avoir peu aller voir, mais si vous anticipez un peu vostre venue, possible que les galères n'auront pas sitost desmaré de Marseille, C'est un trez brave jeune homme et grandement curieux, et qui vous honore merveilleusement. Il m'a laissé quelque espérance de la venue de M' de la Motte le Vayer, vostre intime amy, qui doibt aller faire la charge de secrétaire de l'ambassade, mais il n'estoit pas encore tout à faict résolu à cela ^, dont il apprendra la resolution à Marseille et m'a promis de m'en advertir. Il est quasy minuit; c'est pourquoy je finis demeurant, en vous attendant en bonne dévotion , Monsieur,

vostre, etc.

DE Pbihbsc.

A Aix, ce i& mars i63â '.

À MONSIEUR, MONSIEUR GASSENDI

DOCTEUR EN S^ THEOLOGIE, PREVOST EN L'ÉGLISE CATHEDRàLB DE DIGNE,

À DIGNE

Monsieur,

Depuis le passage de M' TEvesque de Digne et la réception de

vostre despesche du xi, il n'a quasi pas esté en mon pouvoir de prendre

le temps de vous escrire, et avois hier prins la plume pour m'acquitter

de ce petit debvoir, mais je fus encore interrompu, et fallut m'en

^ Le médecin d^àpiuflieurs fois mentioané avait été quesdoa pour cet emploi d*un aatre

du nouvel ambassadeur de France h Rome. académicien, Jean Chapelain.

* La Mothe-le-Vayer ne fut point secré- ' Bibliothèque nationale, fonds français,

taire de l'ambassade du comte de NoaiHes. Il 1 9779 , fbl. 1 35. Autographe. .

deschorger sur Garrat ^ à qui je baiilay une lettre que vous escript M*" Deodati, accompagnée d'une de M' Schikard escripte au s' Bei^ negger avec charge de Iny envoyer pour la vous communiquer, où est son observation de Tecclypse. Je l'ay faict voir à M' le Prieur de la Valette t et ay chargé Garrat de Taller solliciter de faire Texamen de la comparaison des temps avec vostre observation , afin de voir s'il y aura plus d^equivoque ou non, comme ]a dernière foys. Je luy baiilay aussy par mesme moyen une seconde lettre du s' Galilée à moy dont fay envoyé loriginal au s' Deodati, et la coppie que M' de Rossi m*a envoyée d'une aultre du mesme Galilée audict s' Deodati en mesme temps ; ensemble la copie de la réplique par moy faiete audit s' Galilée, afin que vous y voyiez mes badineries et des resveries qui me sont vêniies en Tasprit en luy escrivant à bastons rompus, et que je me suis dispencé de luy communiquer pour l'engager à en donner son ad vis, et voir s'il y auroit moyen de l'employer à sa faveur et à sa descharge et soulagement des rigueurs qu'il souffre. Bien marry que le tout soit si mal digéré et si mal rangé, mais ce n'est que pour luy servir d'aiguillon à faire mieux, et, si je ne me trompe, il y a quelque choselte dont je ne m'estois pas advisé de vous faire mention , entr aultres cette sensible conversion (sur le tourner de la lune) de la pierre de la vessie de feu M' le conseiller de Barras, qui avoit espousé une mienne cou-

' Bougerel prétend (p. i &6) que Garrat, qtt*il appelle Agarrat, était au service de Gasseodi, en qualité de secrétaire. Garrat a sans doute assbté Gassendi dans quelquesunes de ses observations astronomiques, mais il appartenait à ia maison de Peiresc, comme on le voit clairement dans plusieurs des lettres de ce dernier et aussi dans son testament. Agarrat, à force d'observer pour les autres, acquit une grande habileté et un grand renom, comme Tatteate ce passage de la Vie de GaueiuU{p» nyA) : «r Antoine Agarrat était né k Saint-Maximin en Provence ; il devint dans Técole de Gassendi 'un des

premiers mathématiéiens et astronomes du royaume. Après la mort de notre phflosophe , les princes du sang et presque toute la jeune noblesse, dit Rocoles [Introduction â riue^ toire, p. 3o8] , s^en servoient plus ordinairement dans toutes les parties de l'importante science des mathématiques. Ce qui augmenta infiniment sa réputation, c'est qu'il avoit bit toutes les observations sous Gassendi ; aussi Ismaâ Bouilland le comptmt-il parmi les plus oâèbres astronomes ; Payen Tâève au-dessus de tous ceux de Paris de son tems. »

sine germaine S et aprez la mort duquel je voulus voir la pierre tout exprez à cause de ce que le bonhomme disoit de ceste révolution ou rotation qu'il ressentoit dans sa vessie si évidemment. Ce que je ne pense pas qu'il eusse peu si facilement recognoistre si elle eusse esté parfaitement ronde. Mais elle estoit platte comme une chastagne el encores plus, et fault tascher de faire quelque nouvelle expériance pour voir si la nature nous pourroit faire voir quelque auHre efTeei pareil à peu prez, en enfermant divers sels dissoubs dans des âolet rondes pleines d'eau avec des petits globes suspendus an centre oa aultrement, et en essayer de ceux d'Aymant. Je veux escrire à Borne pour m'en faire arrondir au tour, comme ceux dont parle vostre Theophraste dont vous estes cause que j'ay receu le livre de Lapidibus^ que je n'avoys pas leu à mesme dessein qu'à cette heure , les aultres fois. Aussy n'y avoys-je pas prins le mesme plaisir à l'examiner. C'est pourquoy je vous remercie bien fort de l'advis, ayant trouvé la proposition que vous alléguez du commancement réitérée en deux aultres endroicts, quasi en niesmes termes, et si bien il y a quelque chosette qui ne me semble pas bien compatible en tout, si est-ce que j'y en trouve de bien vraysemblables et bien faciles à comprendre et à concilier avec les effects qui en peuvent parôistre dan9 mes recueils de pierres précieuses et de sels, et spécialement ceste pureté de matière plus ou moings grande, selon qu'elle se purifie plus ou moings en pe-

* Antoine Emenjaud, seigneur de Barras, était fils putnë de Nicolas, conseiller au Parlement, et de Françoise de Baehis , sa seconde femme. Il naquit à Aix (paroisse Sainte-Madeleine) le 3i mai i5&a; il fut pourvu d*uo office de conseiller au Parlement (en la charge de son père) par lettres données à Paris le lo novembre iSyi et fut reçu le i3 novembre iSyS. Il avait épousé en premières noces, suivant contrat du i3 septembre 1871, Anne d^Arène, fdle de feu Jean et de Noue Roux, et en secondes noces, en iSSa, Diane de Pon-

tevès, 6He de Pierre, seigneur d*Amirat et La Forest, et de Madeleine Fabri de Callas. (Communication du marquis de Boisgelin.)

* Rappelons que les œuvres complètes de Theophraste avaient été publiées vingt ans auparavant, par Daniel Heinsius (Leyde, i6i3, petit in-fol.), et que le traitédes Pierres a eu plusieurs éditions spéciales. On a de ce dernier traité une traduction française, enrichie des notes de J. Hill (Paris, 175A, in-ta).

netrant ou transcoulant par les pores des os pour devenir crystal, ou bien qu estaqt confondue dans de la boue ou du sable, ou de la terre, la pierre qui s'en forme est plus grossière et moings susceptible d'esgalité ou de lustre et pollisseure. Car la niesme raison est en la génération des sables ou terres précieuses qu en celle des pierres plus grosses, mutatis mutandis. Et quand on voit du sable dans les lunettes de Drebdb, on y trouve aultant de façon et de perfection bien souvent qu'aux caillous entiers, et aultres pierres plus précieuses et diaphanes, sur quoy j'auroys bien de belles choses à vous dire quelque jour, marry de ne vous en avoir entretenu plus à loisir. M'^ de la Perrière m escript de Gènes ^ qu'à son retour il se veult arrester icy dix ou douze jours pour faire des experiances. Je l'exhorteray fort à poursuyvre la poincte de sa pérégrination en Sicile pour y aller prendre des tesmoiguages oculaires de cez merveilles de la nature qui y sont en tant de divers lieux, et espère qu'il s'en tirera bien du fruict aussy bien que de celle des boys pétrifiez ^. Pour vostre de Glave , je croys bien que la chimie luy peult suggérer de bonnes maximes à appliquer en la formation des pierres, mais s'il y pense restraindre toutes choses, il se trompera sans doubte bien fort, et trouvera de grandes incompatibilitez« Au reste j'ay esté bien aise que vous ayez encores peu voir troys ou quattre foys vostre Mercure. Le pauvre Garrat n'a pas esté si heureux à la fin qu'au commencement, des brouillards l'ayant empesché de bien observer sa vraye disparution. Il vous envoyera toutes ses observations

' Cette lettre da docteur Jacques de la Fenière ne nous a pas été conservée. De toute la conespondance de ce savant avec Peiresc il n*a survécu que deux ou trois pages écrites par le médecin agenais. En revanche nous possédons un assez grand nombre de lettres qui lui furent adressées par Peiresc et qui paraltrmit dans la troisième série du présent recueil.

* Sur ces bois pétrifiés qui reparaissent souvent dans la correspondance de Pei-

resc, voir un piquant passage du Mascunu que j'ai cité dans le fascicale Xlil des Corretpondantt de Peiresc (p. Sa), passage ou ne sont épai*gnés par le maître railleur ni le médecin J. de la Perrière, ni le chanoine Claude Meuestrier, ni même Peiresc. À tous ces personnages Naudé reproche un peu trop de crédulité au sujet des prétendus bois fossiles, qui en réalité étaient très modernes.

A80 LETTRES DE PEIRESG [1635]

s'il ne la desja faict. Si vous r escrivez aubouM' Schikard, je seray bien ayse de luy escrire un mot aussy sur cez maieurs publiques pour luy donner courage d'y résister avec sa constante vertu.

J'ay faict tenir à M' L'huillier vostre despesche, et pense qu'aurez eu la sienne, et comme à quelque chose malheur est tousjours bon, selon mon sens, j'estime que la requeste de voz parties au Conseil vous aura esté plus utile, si ce Maistre des Requestes vous lient parole, et s'il s'en ensuit un arrest de refus, comme il se debvroit faire, que si l'on ne vous avoit jamais rien dict. Oaltre que cela vous peult faire ia planche d'autres .choses plus importantes à vostre contentement Ayant esté grandement aise de l'advis de ceste terrasse de l'hostel de Gluny dont je vous félicite à l'advance la bonne commodité ^ Et m'offriroys en un besoing de rompre la glace poUr vous faire forcer de vous en prévaloir, comme les dames sont quelquefoys bien aises d'estre forcées à ce qu'elles désirent le plus. Il me reste à vous remercier comme je faicts trez humblement de voz deux sermons où j'ay trouvé de trez belles poinctes et dignes d'un esprit comme le vostre, ne les ayant pas encore peu voir et savourer bien à souhaict dans la presse . qui m'accable. Mais je n'en perdray pas le temps, et seray bien aise d'en faire parade en de bonnes occasions qui s'en peuvent présenter, principalement la première foys que M' le Président du Ghaine viendra voir mon estude, je veux qu'il les trouve sur ma table et quelque autre encores si vous m'en faictes part à la rencontre. N'estant pas raisonnable que vous les laissiez périr dans un coffre*, quoyque vostre modestie y puisse trouver de répugnance. Mon frère vous remercie très humblement de l'honneur de vostre souvenir. Il est parti ce matin pour aller au devant de M' le Mareschal, ne layant plustost osé faire, tandis que ma nièce estoit en quelque danger, car vous aurez sceu, je m'asseure, qu'elle a eu une grande fiebvre continue avec des reprises de tierce double, et le

^ Savait-on . que Gassendi avait en son ob- Gassendi n'ont pas mentionna , ee me semble ,

servatoire à Thôtel de Ciuay, oëièbre h tant les sermons manuscrits du prëvAt du chapitre

d*auti*es titres? de Digne. Ont-ils donc péri dans le coffre

* Bougerel et les autres biographes de ou Peii-esc s'inquiëiail de les voir ensevelis?

pourpre durant quatre ou cinq jours, grâces à Dieu elle n a jamais eu de signe bien dangeureux , et les remèdes y ont esté appliquez si opportunément que grâces à Dieu, ell'est quasi sans mat aprez le xi'' et avec gayetté. Gela a bien coopéré à m'embarrasser n'ayant pas besoingi comme vous sçavez, de grande surcharge à mes ordinaires foiblesses, et cela aussy me servira, s'il vous plaict, de légitime excuse du retardement de ma responce, m'en estant reposé sur Garrat soubs vostre bon plaisir, et vous suppliant de me commander sans cérémonie , comme , Monsieur,

vostre, etc.

À Aix, oe 19 avril i635 \

cxm

À MONSIEUR, MONSIEUR G4SSEND,

DOGTBDR BN S^^ THEOLOGIE , PREVOST EN L'EGLISE CATHEDRALE DE DIGNE

DIGNfi.

Monsieur, Vostre dernier pacquet arriva une heure devant la closture du mien pour l'ordinaire par lequel j'avoys desja escript à M' Luillier n'ayant plus gueres d'espérance que vos lettres arrivassent assez à temps. Mais je fus bien aise de m'estre trompé , et ne fus pas marry du retardement de voz lettres puisqu'il me servit d'esguillon pour escrire à une persone à qui je suis si redevable. Le dernier ordinaire nous apporta la nouvelle de la mort de M' de Meslay, conseiller au Parlement de Bretagne, frère de M' de Thou, arrivée inopinément le jour de Pasques, dont vous pourrez voir la relation que m'en a faicte M' de Sainct Sauveur, et Testât des affaires de son voyage du Levant^, pour lequel il m'avoit escript quelques jours y a qu'on le pressoit bien fort, et qu'il pressoit

' Bibliothèque nationale, fond» français, 1977a, fol. 187. Autographe. — * (rest-àdire du voyage au I^evant du frère du d<k!ëdë, de François-Auguste de Thou.

de son costé son équipage et Tordre qu il devoit laisser à ses affaires domestiques tant qu'il pouvoit, mais pour grande diligence quonpeust apporter, il n'esperoit pas se pouvoir rendre icy avant la Pentecoste, ce que je n ay pas creu vous pouvoir dissimuler, dans la demande que vous m'en faictes par vostre dernière, dont je ne me seroys pourtant pas vanté , d'appréhension que cela ne retardast vostre retour icy ; mais quand vous anticiperiez ce temps là, il ny auroit pas grand danger, vous n'y viendrez jamais assez tost à l'esgard de noz souhaicts, et cer-^ tainement je m'apperçois tous les jours de mille choses que je debvroys bien vous avoir communiquées avant que vous nous eschappiez , et qui ne seroient peult-estre pas hors de vostre goust, ne inutiles au public, passants par vostre allambic. J'ay receu le bahut des escripts du P. Gampanella dans lequel il me dict avoir enfermé une célèbre lunette de longue veiie pour mon compte avec quelque anticaille ; mais on ne m'en a pas envoyé les clefs , et je feray scrupule de faire crochetter la serrure, si ce n'est par occasion de vous faire voir de ses escripts, comme il m'en àvoit cy-devant conjuré, car pour moy seul je ne doibs pas tant présumer que de croire qu'il soit à propos.

Garrat vous envoyé son cahier des observations de Mercure que M** de la Valette vid hier, et tesmoigna de n'en estre pas mal édifié. En me retirant hier au soir, je m'apperceus d'un halos autour de la Lune qui estoit des plus johs que j'eusse encores veu, à cause des estoilies qui se rencontroient couvertes par iceluy sur les bords. Je le laissay aprez à en prendre les dimensions, et voudroys bien sçavoir si la dis* position de l'air n'auroit pas esté si générale que vous eussiez veu en mesme temps en voz cartiers quelque chose de semblable pour voir la differance des aspects et de la situation des dictes estoilies, et tascher de juger de la haulteur du lieu par les parallaxes et differances de la situation et voisinage ou esloignement des dictes estoilies. Gela m'a ouvert l'esprit à des pensées concernant les arcs en ciel dont je ne m'estois pas encor advisé, et dont je seray bien ayse de vous entretenir quelque jour, Dieu aydant, qui seront peut estre trop esloignées de tout ce que l'on en a escript. Mais c'est tout un ; il fault tenter ce qui

en pourra reuscir, puisqu'il se perd tant de bonnes choses faulte d'essayer, et qu'il se faict de si heureuses rencontres lorsqu'on y pense le moings. Je n'ay jamais veu les parhelies, mais si j'estoys assez heureux pour .cela, je pense que j'y rencontreroys quelque chose d'extraordinaire à la consequance des observations de mes ieulx.

L'on n'a poinct encores parlé de voz consuls que je sçaiche; j'y suivray voz sentiments aultant qu'il me sera possible, et seray à jamais.

Monsieur,

DE Peiresg.

À Aix, ce a6 avril 1 685 \

À MONSIEUR, MONSIEUR DE PEIRESC

ABsi ET SEIGNEUR DE GUISTRES, CONSEILLER DU ROY EN SA COUR DE PARLEMENT DE PROVENCE,

À AIX

Monsieur, Je ne doys point partir de ce beau lieu ^ sans vous dire que j'y ay esté, et que je l'ay trouvé tel que je r'apporteray à une singulière faveur d'y revenir à toutes les fois ' qu'il vous plairra de m'y convier par vostre présence. Disposez vous seulement à faire ce que vous avez proposé, et vous verrez si de mon costé je seray homme de parole. Certes il m'est advis qu'à grand'peine je me pourray tenir de vous dire comme autresfois mon patron Faciamus heic, etc.^. Je croy mesme que si Testât des affaires de vostre maison ne rand point quelque jour vostre

^ Bibliothèque nationale, fonds français, peut en rapprocher ce qa*ii a répi^të de

1977a, fol. 189. Autographe. ce beau lieu dans ia Vie de Peiresc (p. 8).

' Dans cette lettre, vëritablement char- ' On a reconnu les paroles de saint

mante, Gassendi a ëtë très heureusement Pierre: Faisaiu ici notre demeure , etc. inspire par son sëjoor à Beigentier. On

présence extrêmement nécessaire à Aix, vous serez le plus aise du monde de venir donner vos derniers jours au mesme Heu qui vous a veu naistre^ Et pourquoy non, puis que si avant que de venir ao monde il vous eust esté possible de choisir un lieu natal, il semble que vous eussiez deu faire choix de cestuy-cy. Il est vray que vous Tavez en partie rendu tel qu'il est. Qu il soit vray aussi que vous l'ayez fait pour y achever plus heureusement vostre vie. Je souhaitte cependant qu'elle soit très longue et dans un tel estât de santé que vous puissiez gouster les plafsirs que vous peut fournir une si aggreable et noble retraite. C'est en vous baisant très humblement et affectueusement les mains avec les remerciements que je vous dois pour les caresses que j'y ay receues. Les divertissemens que monsieur Gassin a eus ne nous ont point permis d'aller visiter les montagnes dont vous me pariastes avant mon despart ^, mais je me reserve de les voir avec vous et de philosopher de toutes choses avec plus de repos et de présence d'esprit que le soin des affaires ne m'en a permis tandis que j'ay eu le bien d'estre auprès de vous. En attendant que cella arrive je suis tousjours, Monsieur ',

vostre, etc.,

De Boisgency . . . mai \

CXY

À PEIRESC \ Monsieur, Je ne vous ay point escrit depuis mon despart de Boisgency parce que j'ay depuis tousjours esté en voyage, et ne suis arrivé en ceste

* rrNatus est ergo in memoralo Beigen- une lettre à Pierre Dupay (tome II , p. a 08}. serii Castro Peireskius, eic.n{DetntaPeireft' ' Le reste est coupe, mais uDe note de kii liber primas, p. 8.) Peiresc an dos de la lettre dit : >M. Gasaend.

* Peiresc avait d& surtout appeler Tatr 8 may i635.7)

tenlion de son savant ami sur une des * Bibliothèque nationale, fonds français,

curiosité de ces montagnes, les pëtri- 9536, fol. aSâ. Autographe.

fications dont il a fait la description dans ^ Cette lettre et la suivante ont été pu-

[t635] ET DE GASSENDI. A85

viile que dez avant-hier. Je n'y serois pad mesmes sitost revenu, sans la nécessité de ma présence au jour de la feste d'hier \ qui est la plus solennelle que nous ayons dans nostre Eglise. C'est le seul jour auquel nous portons toutes nos reliques en procession, y ayant d'ordinaire grand concours de peuple de touts les lieux circonvoisins ; or ayant considéré que Mous' nostre Evesque n'estoit point icy pour faire l'office, et que des aultres dignités l'archediacre n'est point prestre, le sacristain est absent, le cabiscol^ ne sçait point chanter, et pour les chanoines qu'il en manque quatre, et que des autres qui demeurent, les uns ne sont point celebrans, les aultres ne le sçavent point faire, et les aultres sont nécessaires à des aiiUres fonctions; cella a esté cause que je me suis tousjours proposé d'estre icy à la veille de ceste feste, comme n'en pouvant point estre absent sans encourir beaucoup de blasme. Je vous dis cecy par advance afin de m'excuser envers vous, si ayant passé à deux lieues près de Peiresc', je n'ay point veu ce lieu là estant véritable que si j'eusse peu disposer encore d'un demy jour, ny le mauvais pais ny les neiges qui y sont encore à tout le moins aux montagnes, ne m'auroient point empesché d'aller. Vous serés sans doubte un peu estonné d'ouïr dire que mon chemin a esté adressé de ce costé là , ne vous en ayant moy dit ny escrit aulcune chose, mais je n'avoys garde

bliées par mes soins, en 1887, dans les AruuUes det Basses-Alpes , Bulletin de laSoeieti scientifique et littéraire de Dignes sous le titre d'Impressions de voyage de Pierre Gassendi dans la Provence Alpestre. Il en a été &it un tirage à part à cent exemplaires, depuis longtemps ëpuisë (Digne, imprimerie Chaspoul, Constanset V' Barbaroux).

Bougerel avait donne l'analyse avec divers extraits des deux lettres (p. i&6-i57).

^ La fête de rAscension. En i635, la fête de Pâques avait été câëbrëe le 8 avril.

' Du bas-latin Capiêcholus (Voir le Glossaire de Du Gange). Cabisco était le nom provençal du chanoine chai^ des écoles.

' J*ai rappelé (recueil Peiresc-Dupuy)

que la localité qui a donné son nom à mon héros est aujourd'hui une toute petite commune du canton de Saint-André-de- Méouilles, arrondissement de Castellane.

J'ajouterai au sujet des divers propriétaires de la terre de Peiresc cette citation empruntéa à VHistoire et gét^raphie des Basses-Alpes par Tabbé Féraud (p. 970) : wLa terre de Peiresc appartint successivement à Paul de Bonfils, par son mariage avec Françoise de Guiran. Elle passa à Jacques de Bayol, greffier au parlement d'Aix, et à Jean Gaspard de Bompar. Celui-ci ne laissa qu'une fille, Marguerite de Bompar, mariée à Reynaud de Fabri. De ce mariage naquit le célèbre antiquaire, etc.»

de vous en rien dire estant à Âix, ou ie vous escrire de Boysgency, parce que je n y avois pas seulement pensé, ny n'en ay faict de dessein, qu'en chemin faisant aussy bien que de voir quelques autres lieux, dont la cognoiscence et curiosité m'est venue en voyageant.

Je ne m'estoys proprement destiné qu'à voir Noslre-Dame-de-Grace^ avec la cascade d'eau de Sillans^, qui en est à une lieue, et à aller visiter une parente que j'ay à Draguignan à laquelle il y a longtemps que j'avois promis de donner une semaine, mais comme je me trouvay h Draguignan, je me proposay de mieux employer cette semaine qu'à une seule et simple visite de femme, et me trouvant si proche de Fréjus et de S^ Honoré de Lerins' que j'avois autresfois bien désiré de voir, je me résolus d'aller visiter des lieux si considérables; estant à S^ Honoré je creus que je devois aller à Antibe et m'en révenir par Grasse. En partant de Grasse, au lieu de suivre le droict chemin, je pris une guide ^ pour aller voir l'origine de l'aqueduc de Fréjus avec cet admirable ouvrage qu'on appelle Roquetaillade ^. Parvenu à Gastellane, je m'apperceus que j'auroys encore justement du temps pour aller voir la fontaine de Golmars. Je le fis donc ainsi, et tousjours par la grâce de Dieu avec un succès le plus heureux du monde; je l'appelle heureux tant par ce que ça esté tousjours en bonne santé, que parce

* L'ëglisede Notre-Dame-de-Grâoe, but de pèlerinage de grande cëlëbritë, est aux environs de Gotîgnac, chef-lieu de canton de rarrondissçmenideBrignoies, à 36 kilomètres de Draguignan. Voir ce que dit Bougerel (p. i â6) de cette ff maison des prêtres deTOratoire au diocèse de Frëjus, el h douze iieues d'Aix, située au haut d une montagne an milieu d^un bois».

* SiHans (canton de Tavernes, arrondissement de Brignoies) est à s8 kilomètres de Draguignan.

' On dit plus souvent : llle SaintrHonuorat. C'est cette dernière forme que Ton trouve dans Bougerel (p. i5d).

* N'oublions pas que, selon la remarque de Littrë, guide, dans le xni' siècle, se disait au féminin, comme le prouvent divers exemples empruntés par le savant philologue h Bossuet, àGhaulieu , à La Fontaine , h Molière, etc. Ajoutons que tous les bibliophiles connaissent un livre publié au XVI* siècle sous ce titre : La guide dss ekemins de France (Paris, Charles Estienne, à la fois auteur et imprimeur, i55a , petit in-»8*).

' À cinq lieues de Fréjus, selon Tindication de Bougerel (p. iSs). Roquetaillade appartient à la commune de Mous, canton de Fayence, à 33 kilomètres de Draguignan.

que je n'ay point eu de mauvais temps, voire quand j'ay eu besoin d'un jour serain parmy cinq ou six nuageux, je l'ay eu, et quand j*ay vouleu estre sur la mer, le calme y est arrivé tout à point après de très grands orages. Mais il ne suffit point de vous dire simplement cecy puisque je m'asseure que vous vous attendez à quelque récit de mes petites adventures.

Je commenceray donc par le phénomène de Sillans, où j'avoys vouleu me rendre de Boisgency avant le coucher du soleil, mais voyant le ciel fort couvert je m*arrestay à Gotignac où aussy bien il m'eust fallu retourner dez le soir mesme pour y faire mes petites dévotions. En la matinée suivante je fus fort diligent à dire la messe, et le prestre qui m'accompagnoit aussy et avant que de partir de là, je veux dire de la montaigne ou Eglise de Nostre-Dame de Grâce, je me fis conduire par un de ses pères, qui me dit avoir sérieusement pris garde au lever du soleil au temps des Equinoxes sur le toict de leur Eglise. Estant là il me monstra pour le lever equinoctial une des montagnes de l'Esterel, et parce que je recogneus d'ailleurs la montaigne de Pourcieulx, je m'imaginay la situation d'Âix et colligeay ^ qu'à ce compte là Aix, Gotignac et Ganes, qui est à une lieue au delà de l'Esterel, seroient en mesme parallèle. Ge bon homme là me dict que d'une montaigne qu*il y a là tout contre, et sur le couchant d'esté qu'on appelle Besseillon ^, on pouvoit descouvrir toutes les principales montaignes de Provence. Je l'en creus facilement pour estre cet endroict là comme le centre du pais, et meproposay que si quelque jour falloit faire ou reformer la charte de cette province, ce pourroit estre là une fort commode station.

Mais pour revenir à Sillans, j'y arrivay sur les huict heures, le ciel estant rasserané et l'air le plus calme du monde. Je n'arrestay point au

' G*est4-dîre ye reeueilUs, et, par ex- * Bougerel, au sajet de ia montagne

tension , je eonelus de mes obsenxoioM que. appelée Besseillon, renvoie (p. i ây, note en

Ce sens du mot colUger se trouve souvent marge) à Touvragc de Gassendi: Comment

dans les auteurs du xvi* siècle, rarement tarii de rehu eœlestibus (i658, in-fol.,

dans ceux du xvn*. p. â66).

Â88 LETTRES DE PEIRESG [1635]

village, mais me fis conduire d'abord vers ceste cheute d'eau, qui en est à une ou deux mousquetades ^ au long d'une vallée qui tire vers le Levant et qui commence dez le village. L'eau qui s'y précipite luy arrive du costé du Septentrion et c'est l'eau d'une petite rivière * qui n'est guieres moindre que Gapeau à Boisgency '. Ainsy le rocher escharpé du hault duquel l'eau tombe, vise assez précisément vers le Midy, quoy* que les costes, avançant un peu vers la vallée, y fassent une forme de croissant. La cheute s'y fait comme par quatre canaulx, mais fort proches l'un de l'aultre , en telle sorte que toute l'eau est fort réunie dans le bas, et monstre de largeur ou de face quelque six toises, oultre une cascade séparée sur l'endroit qui avance du costé d'Orient où mesme l'eau bondit et escume davantage pour n'estre point le roc escharpé ni creux à l'esgal du reste. La haulteur du rocher et par conséquent de la cheule peult estre de douze ou quinze toises S et pris-je garde que d'une grande quantité de pigeons , qui voile toient à l'entour, ils estoint la plus part toulz noirs. L'eau en se précipitant est receue comme dans un lac de largeur ou diamètre de quelque cinq ou six canes, aprez lesquelles elle est versée par une aultre descente vers la vallée que j'ay dict viser du Couchant au Levant.

Au reste le lieu est fort inabordable parce que par le hault le lieu est comme marescageux , et d'ailleurs il y a bien du danger de s'approcher trop du bord du précipice, et par le bas il y a l'eau mesme et des rochers avec des arbres et des broussailles qui empeschent extrême* ment d'y voir et considérer toutes choses à plaisir. Quand j*y arrivay,

Sigaud. À cette dernière femilie appartient M. Louis de Sigaud-Bresc, l'auteur de Y Armoriai des communes de Provence, bean-

' Bougerel, un peu infidèle en son analyse de ce passage, fait dire à Gassendi (p. 1 A7 ) : ffkdeux ou trois portées de mousquet du village 7).

* Cette petite rivière que Gassendi et Bougerel ne nomment pas est la rivière de la Bresque, qui prend sa source au château de Saint-Jean-de-Bresc, ancien fief des Templiers, ërigë en marquisat, avec Fox-Amphoax, en faveur des d'Albert, qui le possédaient conjointement avec la famille de

frère de M. Léon de Beriuc-Perussis.

' On sait que Peiresc fit construire un aqueduc au moyen duquel les eaux du Gapeau se répandaient dans les magnifiques jardins de sa maison de campagne.

* On donne généralement k la chute une hauteur plus considérable (cinquante mètres).

]e soleil u esclairoit point encore la face du rocher, mais seulement une partie du lac du costé du Sud-Ouest. J'y regarday de divers endroictz, mais je ny descouvrys qu'une légère teinture, et confusion de coleurs de l'arc en ciei lorsque je fus au haut du rocher, et du costé du Nord* Est, ayant le soleil aulcunement à doz et vers la main gauche. J'ay oublié de vous dire que le brisement et le rejaillissement de l'eau qui se précipite d'une telle haulteur dans ledit lac, joint à Tesparpillement qui est faict au long d'une cheule si violente, cause comme une poussière d'eau, ou comme un léger nuage et pluye très déliée dont les gouttelettes imperceptibles m'alloient mouiller, et se faisoient après voir, en les regardant du costé du soleil, à plus de dix toises loin. Ce fut donques une impression que le soleil me fit voir en la poussière ou vapeur ou, si vous voulez, fumée qui regnoit sur le dit coin du lac aussi bien que sur tout le reste.

Or quand après je fus descendu au bas, le soleil esclairant desja une partie de la face du rocher avec davantage du lac, je descouvris d'abord une portion d'arc en ciel parfaitement bien peinte ; elle finissoit à main gauche, ou d'un costé du Couchant à l'endroit du rocher qui estoit un peu au delà de la cheute, et à quelque cinq pieds au dessus du lac, et par ainsi plus d'une toise au dessus du niveau de mon œil, à main droite elle venoit à s'esvanouir dans ledit lac, y descendant comme en escharpe de travers la cascade et plus forte poussée du rejaillissement. Je n'avoys point le soleil bien à doz, mais un peu à main droite.

Je descendys après un peu plus bas, et alors cette portion d'arc s'abaissa d'aultant, et estant monté plus haut, elle s'esleva de mesme. Le Bénéficié^ qui m'accompagnoit grimpa sur un arbre, dont il s'estonna de la voir si hault eslevée à travers la face du rocher et entièrement hors du lac; j'y montay aussy pour la voir de mesme et après encore plus hault sur le terrain par lequel on peult descendre du hault du rocher du costé du Levant, dont je le vys sur le milieu du rocher,

* Bougerel traduit ainsi (p. 1&9) : im eccUtiastique.

aiFtinua làTiMAU.

mais tousjours au dessoubz de mon niveau et avec «n peu de biaise^ nient en bas du co^té de ma main droicte. Je retournay après à 1 endroit dont je Pavois teae ia première foys et la recogneos fort sensiblement p)as abaissée qu'au eommencement non pas pour la position de mon Gôil, mais pour Teslèvement du soieil .qui montott encores vers le Midy. Cependant je feis passer et repasser le Bénéficié non sans bien de la peine au delà du torrent par lequel le lac se descharge en telle façon qu'il visft le lac ou fine partie d'iceky entre son œil et le soleil, et il me rapporta bvm estonnenient que de cet endroict là il ne voyoit autcune chose. Je m'attendoys de Ty faire repasser après midy pour le faire encore plus estonner de quoy Je cet endroiet là 'û eust veu quelque chose et rien de Tendroict dont nous le voyons aJors, mais sur les onae heures il survint des nuées qui , avant midy, eurent couvert tout le ciel, et nous obligèrent de nous retirer.

Ce fut neantmoim après avoir veu de ce phénomène autant qu'il en feUoit pour eolliger que cette portion d'are en ciel estoît de mesne nature que celuy que nous voyons communément peint dans les nuées. Que si cet arc icy se trouvoit mutilé à main gauche et du costé du Cou* chant, c'estoit à faulte de matière, et pour l'esloignement ou fuite du rocher qui estoit au dos de la vapeur, estant plus que vraysemblable que si du costé du Couchant et un peu vers le Midy la vapeur et le rocher eussent esté opposés, de mesme j'aurois veu un demi-cercle, dont la partie plus eslevée eust esté à l'opposite du soleil , et le costé de ma main gauche biaisant en bas de mesme que celuy que j'avoy à ma main droicte. Et il ne fault point s'estonner si cet arc estoit plus bas que mon œil, parce que non seulement le soleil estoit fort haut, mais mon œil mesme , constrainct par la situation du lieu , se trouvoit plus hault que la vapeur sur laquelle estoit faicte l'impression.

C'est ainsy que parfoys du haut d'une montaigne toute entourée en sa racine des brouillards rapides on a veu (le soleil estant fort approchant du Zenith) non plus l'arc en ciel en demi-^cercle [mais] entier ou grandement approchant et je suis bien trompé si ce n'est Porta qui dans le traité des Météores dit d'avoir observé des semblables choses

8ur les montaignee du Montferrat ^ El certes icy mesmes je m apperceuB m'estant advancé le plus que je pouvays vers le lac, el du costé du Couchant, et ayant io« maia droicte directement au Septentrion , que la dicte portioa d*arc s estendoit encore beaucoup vers mon doz en telle sorte que $i ceustesté la niesme chose du costé gauche, il y auroit eu là les deux tiers ou les trois cartz d'un cercle. Il ne fault point toutesfois que je dissimule qu'imaginant le cercle entier, je ne m'en voyois point estre comme au centre, parce que l'endroict que j'avoys à ma main droicte estoit beaucoup plus proche de moy que ce qui estoit plus vis à vis de moy, à cause, comme je pensay, de la situation du corps qui faisoit l'opacité au derrière.

Quoy qu'il en soit, je n'observay point -ce que M' Guion nous avoit dict, sçavoir est qu'en cet endroict on vid l'arc en ciel avec ses bras ou cornes en hault, mais par aventure l'avoit^il imaginé ainsi,, sur ce que s'il avoit véu cette portion de cerde le matin ainsi que moy, il avoit considéré son biaûsement de droicte à gauche, et si après midy de gauche à droicte en telle sorte qu'il y mist tousjours un bras pris de bas en hault. En effet si vous parlés à luy, et le priez de s'en souvenir, je suis comme asseuré qu'il ne dira point qu'il ait veu tout à la foys les deux bras de l'arc visant contre mont. Il m'estoit eschappé de la mémoire de vous dire que les coleufs de cette portion d'arc rangées de roesme qu'en l'arc en ci^ ordinaire y estoin t non seulement bien peintes , mais encores qu'à cause de l'agitation de la vapeur causée par la violence.de la eheute, et du rejallidseaient de l'eau elles estoint en un perpétuel ondoyement, el en un mouvem^ent aussi vif que voua ayez jamais veu flaouoe, et voilà pour ce que je vis à Sillans.

Le mesme jour (c estoit Je nmrcredy neufiesme de ce moys), le ciel s'estant un peu çsclairci sur les troys et quatre heures après midy, il y

* Je suppose que le Traks idt Uitiomt C*ett le premier aâîeax traite de méléorodont veut parler Gassendi n est autre chose logie que 1 on connaisse. Gassendi n*a pas que Touvrage du physicien Dapolitain(i Si G- manqua de faire mention de Porta dans 16 15) publié sous oe titre : De ami tran»- celte vie de Peiresc, que Ton peut appeler mutatùmiinu libri /^(Naples, 1609, iiH&*). une petite eneyclopëdie.

eust une couronne à Tentour du soleil, laquelle ayant disparu, il en revint un fort léger et presque insensible vestige du costé du Midy un peu avant les six heures, tandis que j'estoys entre Flayolz^ et Draguignan. Or ce qu'il y eust de considérable, ce fust un espèce de parhelie qui y parust tout au niveau et de la mesme hauteur que le soleil durant plus de demie heure. Tout le reste de la coronne, qui prenoit de hault en bas par le Midy ou à main gauche, ainsy que j'ay dict, imperceptible, mais en cet endroict là c estoit comme un nœud avec les coleurs de la coronne très vives, en telle sorte que qui n eust point veu le vray soleil à main droicle, il eust pris d*abord ce parhelie pour le soleil mesme, mais paroissant à travers des nuages qui l'eussent rendeu sombre et un peu rougeastre.

Quand je veys la première foys ladicte coronne, j'estoys entre Villecrose^ et Flayolz. Or de Salernes je m'estoys destourné vers Villecrose pour y voir les grottes dans lesquelles Teau qui distille d'en hault de toutz les costez faict des pétrifications admirables, et pour les figures, et pour la grandeur et pour la diversité ; je ne vous en entretiendray point, parce que je m'asseure que passant par là vous aurez veu autresfois ce lieu. Je vous diray sulement que parmy un grand nombre de colonnes naturelles bien droictes et haultes, qu'on y void encore simples, doubles, triples, quadruples et de l'espoisseur du poulce, du bras, etc., les soldatz et aultres gentz y en ont cassé beaucoup, mais en telle sorte qu'on y void encore la partie inférieure plantée, et la supérieure suspendue. Or j'y remarquay deux choses assez considérables,, l'une que l'inférieur desdictes colomnes paroist annellé à la façon de plusieurs bois qui semblent tesmoigner en cela diverses surcroissances; l'aultre que la portion demeurée suspendue de quelques-unes de ces colomnes reçoit des appendices par le moyen de l'eau qui continue d'y fluer. Je pris garde entre aultres à une qui avoit esté triple et dont les deux parties ayant demeuré en Testât de leur recommencement, la troisiesme

^ Flayolz ou, commeondit plus souvent, ' Commune du canton de Salernes, ar-

Flayosc, est une commune du canton de rondissement de Draguignan, à ai kilo- Draguignan, à 8 kilomètres de cette ville. mètres de cette dernière ville.

a desja pris une forme de queue au bout de laquelle ayant veu une goutte d'eau, j'y mis le doigt et l'ayant emportée, sentys un peu de creux auquel ladicte goutte avoit esté enchâssée ainsi qu'une perle. La figure en estoit à plus près comme je m'en vais la marquer icy au costé.

H n'est pas à propos que je vous die rien des Antiquitez de Frejus parce qu'ayant vous esté sur le lieu, vous y aurez sans double mieux et plus curieusement que moy observé toutes choses, aussy bien qu'à S' Honnorat, à Antibe et à Grasse. Sulement parce que je m'imagine que par adventure vous n'aurez point veu un lieu si escarté, et de si difficile abord, qu'est celuy de Roquetaillade, je m'en vay vous dire à peu près comme quoy il est faict. On estoit allé prendre au dessoubs des monls et à cinq lieues de Frejus l'une des sources de Siagne pour en conduire les eaux à Frejus, aprez les avoir conduictes environ un quart de lieue au long d'une coste de montaigne qui va du Ponent au Levant; il restoit à les conduire par un contour de la mesme montaigne qui a le mesme aspect, et en laquelle on void plusieurs vestiges bien insignes de l'aqueduc. On en voit aussy de mesme parles coslez dudit contour où la montaigne a assez de prise et de lalu pour les souffrir. La peine pour ceux qui conduisirent cet ouvrage fust sur le milieu dudict contour, qui vise vers le Levant, parce qu'ilz rencontrèrent là un roc escai'pé d'une haulteur effroyable, car je croy qu'elle est pour le moins de trente ou quarante toises, en telle sorte qu'il n'esloit pas possible de bastir rien à l'enlour ; il falloit donc en percer le rocher ou creuser à jour depuis le hault jusques au niveau de l'eau durant soixante-dix ou quatrevingt pas. Ce fust donc ce qu'ils firent, mais il leur arriva une disgrâce; c'est qu'après avoir crusé au long de cet espace là environ six toises de haulteur et une de largeur, la partie du rocher qui estoit demurée du costé du précipice comme une muraille ou voûte s'abattit, soit pour n'avoir assez d'espoisseur, ou assez de continuité; paroissant mesme encore quelques légères, mais naturelles fentes en ce qui demure. Ilz s'advisèrent donc de tailler de nouveau le rocher plus avant du costé de la montaigne, et de faire une ouverture de pareille haul-

âOA LETTRES DE PEIRESC [tC35]

leur et largeur que l'autre , et c'est cella qui paroist encore aujourd huy, et pour empescher que la bariere du costé du précipice ne s abbalist encore un coup , ilz laissèrent un arc assez espois vers le milieu de la pierre mesme afBn que la barrière demeurast par ce moyen attachée au roc qui est fermé du costé de la montaigne ; en effet elle y tient fort bien encore aujourd'huy.

J'aurois ensuite à vous entretenir d'une grande quantité de fontaines salées que j'ay veues en mon chemin, ou dont j'ay gouslé de l'eau et qui ont esté descouvertes en cez quartiers des montaignes par une espèce de Providence depuis que renchérissement du sel a privé tout ce pauvre monde du moyen d'en achepter. Mais je me reserve de vous en discourir plus particulièrement quand j'auray examiné combien elles sont salées plus les unes que les aultres, vous pouvant sulement dire pour le présent que jusques icy j'ay Ireuvé celle de Moriez * la plus salée de toutes, car elle l'est à un point que je la tiens plus salée cinq ou six fois que l'eau de la mer. En effect les pauvres pour saler leurs grands pesées de potage n'en mettent communément que deux ou trois cueilherées.

J'avoys aussy beaucoup de choses à vous dire de la situation de diverses montaignes qui ont quelque suite et des couches des rochers que j'ay observées en chemin faysant, mais en peu de mots, il est vray, que la plus grande partie des montaignes qui ont quelque suite sont disposées du Couchant au Levant, et que leur endroit coupé en précipice vise vers le Midy et le talu vers le Septentrion.

Monsieur, j'en estois parvenu avant*hier jusques icy, croyant que M' Robert, frère de M' noslre Sacristain, deubt partir hier pour vous

^ Commune du canton de Saint-Andrë de voyage de P. Gassendi, p. 1 6 , note i )

de Méouilles, arrondissement de Castellane, une lettre du prëv6t de Saint-Jacques au

à 33 Jdiomètres de Digne. Bougerel ajoute chanoine de Préjas Antelnii, écrite d*Aix

(p. j55) que riiistorien Honore Bouche, le 6 juin iGSj, et qui se rapporte un peu

dont ii cite à ce sujet la Chorographie de h la relation présente, car ii est question

Provence (livre VI, chap. yii, p. 35), se dans les deux documents de la petite vifle

trouva avec Gassendi h Moriez et s^associa de Sillans. k ses expériences. J'ai publié {In^nremons

porter ma de^pesche, mais son despart ayant esté différé, et ayant moy creu que jaToys assez de temps pour achever ma relation, je mestoys laissé gagner à la paresse; maintenant à l'issue de matines, et comme je m'en alloys dire la messe, on m'est venu advertir du despart de ce porteur dans demie-heure. J'ay donc quitté là tout aullrc dessein, et m'en suis venu pour vous envoyer cependant cecy, et y joindre un mot pour M' Luillier qui puisse partir par le prochain ordinaire; je nauray pas du temps pour luy dire rien de mon voyage, mais ce sera pour une aultre foys, si ce n'est qu'il vous plaise de joindre ceste lettre à ce que je luy vay escrire à condition qu'il la vous renvoyé après l'avoir leue.

Pour la fontaine de Golmars que je treuve l'une des plus curieuses et admirables choses que j'aye jamais veues et dont je m'estonne que personne n'ayt jamais rien escrit, je vous diray par ma première ce peu que j'en ay observé.

Cependant, après avoir trez humblement baisé les mains à Mons"^ de Yalavez, s'il est à Aix, et à M' le Baron et à Mad"* la Baronne, je demeure tousjours,

. : vostre très humble et très affectionné et très obligé serviteur,

Gassemd.

A Digne, ce jour de dimanche xz de may 1 635 \

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